Le 2ème lundi du mois
à 21h
1re réunion le 8 décembre 2025
Les dates de séminaires de cette année :
12 janvier 2026, 09 février 2026, 09 mars 2026, 13 avril 2026, 11 mai
2026, 08 juin 2026.

-en Zoom avec l’ID (identifiant) 7503377025 sans code secret ou bien en
cliquant directement sur le lien :  https://us02web.zoom.us/j/7503377025

-En présentiel au local : 23 rue Campagne Première, 75014 PARIS (Petite
salle) ;

Il s’agira de lire ensemble les textes de Freud retenus pour nous permettre de nous confronter aux points d’inflexion de sa métapsychologie, non sans rapporter nos lectures à nos gestes cliniques.

L’ambition du séminaire est de mettre ainsi à l’épreuve chacun de nous dans son acte de lecture, dans l’usage de ses références et la mise en perspective théorique de sa pratique. Nous nous attacherons cette année aux premiers textes de Freud dont les « Études sur l’hystérie ».

Interviendront dans ce séminaire :
Danielle ELEB (A.L.I.) « Automaton et Tuche dans la Gradiva » (Date à déterminer)
Marine ESPOSITO-VEGLIANTE « Écriture et transmission » (Juin 2026)
Sara FADABINI (Date à déterminer)
Malgorzata MALISZEWSKA (S.P.F.) (Mars 2026)

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Jean-Pierre MARCOS
06 60 82 69 41
jnprrmrc@aol.com

Chères amies, chers amis,

Je tiens à vous informer de la sortie chez Stilus de cet ouvrage d’une  importance capitale pour la psychanalyse et son histoire, particulièrement afin d’ouvrir à de nouvelles formes ouvrantes de la psychanalyse héritière de Lacan.

Je tiens à remercier très chaleureusement Alejandro de m’avoir transmis la préface (et la table des matières).

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Ouvrage sous la direction d’Alejandro Dagfal (préface, introduction, questions, notes, postface).

Avec les témoignages de Barbara Cassin, Catherine Clément, Monique David-Ménard, Patrick Guyomard, Pascale Hassoun, Francis Hofstein, Guy Le Gaufey, Élisabeth Roudinesco, Alain Vanier, Catherine Vanier, et Radmila Zygouris

Ce livre d’entretiens offre les témoignages de onze personnes qui, alors âgées d’une vingtaine d’années, sont arrivées à l’École freudienne de Paris à un moment où Jacques Lacan, son fondateur, était déjà une célébrité. Entre la fin des années 1960 et le début des années 1970, ces jeunes se sont lancés dans une aventure qui, d’après leur récit, allait changer leur vie. Certains sont devenus psychanalystes – voire chefs d’école –, et d’autres, des intellectuels très reconnus. Deux d’entre eux ont fait une analyse chez Lacan, deux ont été « en contrôle » avec lui, et deux, enfin, ont même traversé l’expérience de « la passe ».

Tous ont fourni des témoignages précieux sur les multiples expériences qu’ils ont pu faire dans un monde qui leur semblait aussi nouveau que fascinant. Tout d’abord, l’expérience globale de l’« École de Lacan », où il était difficile de distinguer l’impact de la personne de ce dernier – et de son séminaire – de celui des petits groupes de travail et des congrès, tant ils paraissaient indissociables.

Dans ce monde, expérience était un maître-mot, susceptible de s’appliquer aussi à la dissolution conflictuelle de l’École, en 1980 – un an avant la mort de Lacan –, qui donna lieu à une véritable « guerre de succession ». Les entretiens se concluent ainsi par une série de réflexions approfondies portant sur le deuil, l’héritage, l’institutionnalisation de la psychanalyse et l’identité lacanienne.

https://www.editions-stilus.com/eacutecole-de-jacques-lacan.html

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En voici donc la préface et la table des matières (merci encore à Alejandro):

Cher.e.s tout.e.s,

Voici le programme des formations 2025-2026 Apertura (FEDEPSY):

Vendredi 23 janvier 2026 : Malaise dans les institutions

Mercredi 11 mars 2026 : Cela ne va pas s’en dire – Les registres de la parole

Vendredi 29 mai 2026 : La vieillesse en analyse

Mercredi 10 juin 2026 : Bien-être – plaisir – désir – jouissance

Vendredi 16 octobre 2026: À la recherche du génie du chaque Un. Les vérités du sujet (intuition, interprétation)

Mercredi 18 novembre 2026 : Influence, hypnose et identifications à l’époque du virtuel et des réseaux sociaux

Vendredi 11 décembre 2026 (en présentiel): Journée sur les cliniques actuelles de l’enfant et de l’adolescent « Hors de la norme… mais où alors ? »

Plaquette à télécharger:

Cher.e.s tou.te.s,

Puisque, le 5 février 2026 (21h), Isabelle Alfandary nous fera la joie et l’honneur de participer au séminaire « Freud à son époque et aujourd’hui » sur le « masculin »/ »féminin » (sur zoom), pour une discussion autour de ce son si important « Le scandale de la séduction. D’Oedipe à #Metoo » (PUF, 2025).

Donc je relaie ici la belle émission qu’elle a fait sur France Inter, dans le Grand Face-à-Face, chez Thomas Snégaroff. Dans ce passage à la radio, elle nous parle de son si important « Le scandale de la séduction. D’Oedipe à #Metoo » (PUF, 2025).

https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-grand-face-a-face/le-grand-face-a-face-du-samedi-23-novembre-2024-3742488

Présentation du livre par l’éditeur :

La séduction est à double tranchant : elle peut s’avérer la plus douce ou la plus redoutable des expériences. Elle est indispensable et potentiellement menaçante. 

Aux premières heures de la psychanalyse, Freud écoute des femmes qui se remémorent des scènes d’abus sexuels. Il en conclut que la séduction est une cause majeure de traumatisme psychique avant de se raviser et de ramener ces « souvenirs » à des fantasmes. 

Malgré cette volte-face initiale, la séduction ne cesse d’opérer un retour en psychanalyse, et de hanter son histoire. 

La séduction est porteuse d’un scandale, celui du sexuel, et plus particulièrement de la sexualité infantile qui vient rebattre les cartes du normal et du pathologique, de l’innocence et de la perversion.

Isabelle Alfandary tente d’éclairer ce scandale, en prenant en compte les débats les plus récents autour de la sexualité, de la vie érotique et amoureuse, de leurs éventuels impasses et débordements traumatiques.

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Isabelle Alfandary est professeure de littérature américaine à l’université Sorbonne-Nouvelle, philosophe et psychanalyste. Elle a été présidente du Collège international de philosophie de 2016 à 2019. Ses recherches sont à la croisée de la psychanalyse, la philosophie et la littérature.

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Ouvrages en philosophie, psychanalyse

Derrida – Lacan : L’écriture entre psychanalyse et déconstruction, Paris, Editions Hermann, 2016

Science et fiction chez Freud. Quelle épistémologie pour la psychanalyse? Édition originale : Paris, Ithaque, 2021

            – (pt) Traduction portugaise (Brésil) : Ciência e ficção em Freud: qual epistemologia para a psicanálise?, São Paulo, Blucher, 2022

            – (es) Traduction espagnole (Argentine) : Ciencia y ficcion en Freud. Qué epistémologia para el psicoanalisis?, Buenos Aires, Manantial, 2023, 193

Le Scandale de la séduction. D’Œdipe à #Metoo, Paris, Presses universitaires de France, 2024

Ouvrages sur la littérature américaine

E. E. Cummings ou la minuscule lyrique, Paris, Belin, 2002

Le risque de la lettre : lectures de la poésie moderniste américaine, Lyon, ENS-éditions, 2012

Direction d’ouvrages en philosophie, psychanalyse, théorie critique

Lire depuis le Malaise dans la culture, en collaboration avec Chantal Delourme et Richard Pedot. Paris, Hermann, 2012

L’Enigme Nietzsche, en collaboration avec Marc Goldschmit. Paris, Manucius, 2019

Dialoguer l’archive, Paris, INA éditions, 2019

La littérature sans condition, Paris, Le Bord de l’Eau, 2021

Crise dans la critique. Une cartographie des studies. Paris, Le Bord de l’Eau, 2023

Qui a peur de la déconstruction ?, en collaboration avec Anne-Emmanuelle Berger et Jacob Rogozinski, PUF 2023  

Où va la philosophie française ?, en collaboration avec Sandra Laugier et Raphael Zagury-Orly, Vrin, 2024

Direction d’ouvrages en littérature anglophone

Modernism and Unreadability, en collaboration avec Axel Nesme, Montpellier, Presses Universitaires de la Méditerranée, 2011

Genre/genres I, en collaboration avec Vincent Broqua. Paris, Michel Houdiard éditeur, 2015

Genre/genres II, en collaboration avec Charlotte Coffin et Vincent Broqua. Paris, Michel Houdiard éditeur, 2015

Literature and Error, en collaboration avec Marc Porée. New York: Peter Lang, 2018

Stein et les arts, en collaboration avec Vincent Broqua. Paris, Presses du Réel, 2019

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https://fr.wikipedia.org/wiki/Isabelle_Alfandary

Cher.e.s tou.te.s,

Puisque, le 4 décembre 2025 (21h), Laurie Laufer nous fera l’honneur et la joie de participer au séminaire « Freud à son époque et aujourd’hui » sur le « masculin »/ »féminin » (sur zoom), pour une discussion autour de cet ouvrage, je relaie ici son passionnant dernier livre aux éditions de La Découverte.

Présentation par l’éditeur :

Les héroïnes de la modernité
Mauvaises filles et psychanalyse matérialiste

La médecine, la psychiatrie et la psychanalyse ont, depuis le XIXe siècle, produit nombre de discours savants sur les paroles, les corps, les sexualités et les comportements des femmes. Diagnostics, médicalisation, pathologisation ont servi à les assigner à des rôles genrés et à maintenir les hiérarchies et les normes sociales. Pour ces  » experts « , les lesbiennes sont malades, les prostituées sont folles, celles qui refusent d’être mères sont anormales, les femmes qui avortent sont amorales, les jeunes filles libres sont déséquilibrées. Elles sont toutes hystériques, mélancoliques, psychotiques, perverses.
Mais que font ces  » mauvaises filles  » de ce que l’on a fait d’elles, de ce que l’on a dit d’elles ? Elles racontent des histoires différentes. Elles écrivent et parlent de leur liberté. Elles arrachent les camisoles et, ensemble, se soulèvent. Les Madeleine Pelletier, Natalie Clifford Barney, Virginia Woolf, Monique Wittig, Wendy Delorme et toutes celles que nous rencontrons dans ce livre se sont frayé un chemin en dépit des résistances et du mépris. Refusant d’être objets de discours, elles ont pris des voies tortueuses, détournées, jusqu’à risquer leur vie pour déployer une liberté érotique, poétique et politique.
Comment l’inventivité de ces héroïnes de la modernité peut-elle inspirer la psychanalyse ? Il s’agit, dans ce livre, de penser une psychanalyse qui entende enfin les conditions de vie des  » mauvaises filles  » et prenne en compte les dispositifs sociaux qui les oppressent. Car l’inventivité de ces héroïnes de la modernité pourrait bien inspirer la psychanalyse et l’aider à redevenir, enfin, une pratique de la liberté.

https://www.editionsladecouverte.fr/les_heroines_de_la_modernite-9782348081934

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Laurie Laufer exerce la psychanalyse à Paris. Elle est directrice de l’UFR Institut des Humanités, sciences et sociétés de l’Université Paris Cité.

Elle est aussi l’autrice de :
L’inconscient, Liens liens qui libèrent , 2024, tire du podcast sur France Inter.

Vers une psychanalyse émancipée, renouer avec la subversion. Paris, 2022, La Découverte

Murmures de l’art à la psychanalyse, Paris Hermann, 2021

– avec Sandra Boehringer, Après Les Aveux de la chair. Généalogie du sujet chez Michel Foucault, Paris, EPEL, 2020

–  « De quoi LGBTQI++ est-il le nom ? une psychanalyse en mutation », In analysis.

–  « Du rire à la joie : psychanalyse, féminisme et politique », Cahiers du genre, 68, 2020

–  L’énigme du deuil, Paris, PUF, 2006

Elle co-anime le séminaire « Cliniques et critiques » avec Thamy Ayouch, Fabrice Bourlez, Lionel Le Corre, Silvia Lippi, Sinziana Ravini: https://menageriedeverre.com/evenements/seminaire-cliniques-et-critiques-indifferences-sexuelles#presentation

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Voici le programme de notre séminaire « Freud à son époque et aujourd’hui », sur le « féminin »/ »masculin »:

Et celui du cycle « (Re)découvrir Lou Andreas-Salomé », que l’association strasbourgeoise À livre ouvert / Wie ein offenes Buch consacre tout au long de la saison 2025/26 à cette intellectuelle germanophone d’origine russe. En effet, Laurie Laufer y interviendra le samedi, 11 avril 2026, 16h, pour une table ronde intitulée « Lou Andreas-Salomé et la psychanalyse : une amitié introspective ». Avec entre autres notre amie Ondine Arnould (philosophe), qui interviendra le 2 avril 2026 (21h) sur cette même Lou Andreas-Salomé à notre séminaire « Freud à son époque et aujourd’hui », sur zoom.

Chères amies, chers amis,

            J’aimerais ici vous faire part de la manière dont j’appréhende la très importante réflexion de Darian Leader dans son livre, La jouissance, vraiment ? (Stilus, 2020). De cet ouvrage, je vais présenter et mettre au travail des éléments[1].

En complément de cela, j’aimerais annoncer ici que je parlerai de son ouvrage « Qu’est-ce que cache le sexe? » récemment traduit en français (Albin Michel, 2024) lors de la séance du 8 janvier 2026 de notre séminaire « Freud à son époque et aujourd’hui » (FEDEPSY) sur le « féminin »/ »masculin ». La séance sera l’occasion de deux interventions : l’une de Frédérique Riedlin (psychanalyste) à partir du titre « L’orgasme: féminin? masculin? autre? » ; l’autre de moi élaborant sur le titre « Sexe créatif, satisfaction subjectivante et orgasme : élaboration avec Donald W. Winnicott (« Vivre créativement »), Darian Leader, Maggie Nelson et Eve Kosofsky Sedgwick ».

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            Dans ce livre, l’auteur, en historicisant la pratique et la pensée de Lacan, rouvre les questionnements de Lacan sur la jouissance. Ainsi déploie-t-il ce que j’appellerais un freudo-lacanisme personnel et rénové, solidement subjectivant, car permettant le déploiement chez le sujet d’un mode de jouissance subjectivant. Darian Leader nous aide à nous repérer cliniquement et théoriquement face à la notion de jouissance que Lacan a développée, mais aussi plus généralement face à l’enseignement de Lacan. Cela nous est très précieux, car la problématisation de Lacan en termes de jouissance est fondatrice cliniquement et théoriquement, en même temps que son élaboration de ce problème est souvent contradictoire, plurielle – et demande tout un travail de réélaborations[2].

            La psychanalyse dans son histoire a développé différentes lignes pratiques et théoriques, le freudo-lacanisme, dans sa pluralité, étant une de ces lignes parmi d’autres[3]. Dans sa pratique et théorisation personnelle, l’analyste peut essayer d’articuler de manière rigoureuse les apports de différentes pratiques et théorisations. Plus encore, s’appuyer sur les apports de Lacan nous dote d’outils cruciaux pour nous orienter dans la pratique. En ce sens, la clinique contemporaine et notre nouveau contexte[4] demandent de nouvelles interprétations de la pensée de Lacan – et de son apport fécondement irritant[5].

            C’est en sens que Darian Leader déploie un freudo-lacanisme ouvert aux théorisations post-freudiennes fécondes. Un freudo-lacanisme aussi plus centré sur le désir du sujet – au sens freudien – et sur le lien à l’Autre, que sur le désir de l’Autre. Le désir de l’Autre, comme désir de désir, devant, dans le lien du sujet à l’Autre, être soutenant du désir du sujet[6]. Toutefois, Darian Leader refuse d’ « anthropomorphise(r) » (p. 101) la psychanalyse et le sujet[7]. Plus encore, l’auteur n’hésite pas à prendre Lacan à rebrousse-poil, pour tirer certains fils d’habitude peu élaborés de son oeuvre, et les approfondir dans le sens qui lui semble fécond.

            Plus largement, du point de vue de l’histoire de la psychanalyse, Darian Leader fait partie de ces auteurs qui nous permettent d’appréhender en quoi Freud[8], Lacan, et le freudo-lacanisme, ont apporté des avancées fondamentales, en nous apportant des concepts qui nous orientent dans la pratique. De plus, tout savoir étant partiel, il considère à raison : que ces avancées ont aussi eu des limites ; que Freud et Lacan ont étudié certains problèmes de manière partielle ; et que d’autres questions, concepts et élaborations, qui ont surgi après Freud, et en dehors de Lacan, sont aussi intéressantes à étudier. Bref, ces autres questions, concepts et élaborations, l’analyste freudo-lacanien gagne s’il le souhaite à les prendre en compte[9]. En d’autres termes, bien des analystes post-freudiens, et bien des analystes tenants d’une psychanalyse de la relation d’objet, dans la mesure où leurs pratiques et leur théorie s’opposent à toute normalisation, ont traité des problèmes importants et proposé des concepts et des élaborations féconds. Dès lors, il est intéressant de déplier tranquillement les problèmes posés, et la pluralité des élaborations de ceux-ci. Ce qui ouvre aussi à la possibilité, pour l’analyste (freudo-lacanien dans mon cas), de méditer les apports ou les limites d’apports divers, et de se nourrir de manière rigoureuse de ceux qu’il trouve fécond, dans son style analytique singulier. Et d’ouvrir ainsi à des nouvelles lectures de Freud, de Lacan – ou d’autres. D’ailleurs Darian Leader – et ce n’est pas le moindre de ses apports – développe une perspective considérant que le fait que l’analyste se donne, dans sa petite théorie psychanalytique portative, la possibilité d’élaborer une pluralité de perspectives analytiques, est fécond du point de vue de sa pratique et de sa théorie. Comme du point de vue de sa lecture – et de sa transmission – de Freud, de Lacan (et d’autres), et de l’histoire de la psychanalyse. Ce pour bricoler au mieux la complexité de la clinique. Et aussi pour développer une parole psychanalytique et une pensée de la psychanalyse en dynamique, en partant avant tout de la clinique, et de ses événements qui toujours viennent interroger notre théorie.

            Ainsi, la relecture de Lacan par Darian Leader[10] ne s’interdit pas, malgré les préventions de Lacan contre la psychanalyse de la « relation d’objet », de se nourrir d’auteurs d’autres traditions, particulièrement de la psychanalyse fondée sur ce que Darian Leader appelle un « modèle relationnel » (p. 34) – et donc prenant largement en compte le « lien à l’Autre », la « relation d’objet ». Plus encore, je dirais que Darian Leader élabore les apports de la théorie de la relation d’objet sous sa forme féconde, subjectivante, car insistant sur la sexualité et le pulsionnel, mais aussi sur la singularisation du sujet par rapport à son environnement – j’aimerais ici citer Balint ou Winnicott, sur lesquels je reviendrai. Ce qui, pour le dire dans mes termes, permet d’éviter toute soumission du sujet aux tendances normalisatrices qui, dans cet environnement, s’opposent à sa subjectivation. Car si Lacan a fécondement critiqué la psychanalyse de la relation d’objet sous sa forme normalisatrice (comme celle de Bouvet), et s’il a aussi fécondement critiqué la manière dont nombre de tenants de la théorie de la relation d’objet négligent la sexualité au sens freudien, Darian Leader nous montre à mon sens pourtant qu’il peut être fécond de prendre en compte, contre cette version normalisatrice de la psychanalyse de la relation d’objet, une autre psychanalyse de la relation d’objet, plus féconde. Et qui est elle, je dirais (dans ma perspectivre propre, différente de Darian Leader sur certains plans), à la fois dénormativante, singularisante et subjectivante, particulièrement chez les auteurs qui prennent en compte la sexualité au sens freudien.  Je citerais pour ma part en premier lieu Balint, ou Winnicott[11], que Darian Leader élabore – il élabore aussi particulièrement Erikson, Stephen, ou Fromm. D’ailleurs, même si certains tenants de cette psychanalyse de la relation d’objet, comme justement Fromm, ne prennent pas assez en compte la sexualité au sens de Freud, ce qu’il a donné à penser peut-être sur certains points importants fécond. Bref, ce sont là des débats classiques de la psychanalyse et de son histoire, mais Darian Leader nous propose de les reprendre autrement pour élaborer avec différentes lignes pratiques et théoriques les différentes dimensions de la cure et de la subjectivité dans leur complexité.

            En ce sens, Darian Leader reprend créativement Lacan et se donne le droit d’en donner une lecture personnelle et parfois critique, lorsque celui-ci, malgré son immense apport, lui semble déployer plus un élément de fermeture qu’une élaboration créative. En relisant la théorie de la jouissance de Lacan, il ouvre à une forme singulièrement relationnelle de freudo-lacanisme personnel et rénové. Pour cela, Darian Leader travaille à repérer ce qui chez Freud et Lacan relève d’une conflictualité entre ce qu’il appelle : d’un côté, l’ouverture d’élaborations allant dans le sens du « modèle relationnel », en ce qu’il est subjectivant, et prenant en compte, concernant le sujet, le « lien » (de parole) « à l’Autre » ; et de l’autre, la refermeture sur une conception du sujet comme « monade isolée »[12].

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            Dans cette lecture par l’auteur de la manière dont Lacan a posé le problème de la jouissance, lecture donc depuis un « modèle relationnel » sous sa forme subjectivante, le sujet est envisagé d’abord dans le lien à l’Autre – Autre à la fois relationnel, mais aussi Autre de la parole et du signifiant. Ce qui permet d’éclairer sous une lumière nouvelle, avec Lacan mais aussi quelque peu au-delà de Lacan, ce problème de la jouissance. Et ainsi d’envisager tout un ensemble de questions cliniques que le freudo-lacanisme, sous sa forme ouverte, n’a pas l’habitude de prendre en compte.

            Plus en détails, Darian Leader se démarque de ce qu’il appelle le « modèle fermé » de la psychanalyse, que l’on trouve, montre-t-il, dans tout un pan des pratiques et pensées de Freud et de Lacan – considérant que leurs pratiques et leurs pensées sont conflictuelles. Dans ce « modèle fermé », le sujet est avant tout un « réservoir fermé de libido » (p. 34), plus encore une « monade isolée » (p. 13). Chez Lacan, cette « monade isolée » est « sans lien à l’Autre » (p.13) et est structurée par un « pur Un de la jouissance ». Dès lors, la cure a fondamentalement pour fonction de mettre en crise cette subjectivité monadique par la mise en place de l’objet petit « a » et par la « positivation du manque » (p. 113). Il en va ici de ce que j’appellerais le primat du manque que déploie souvent le freudo-lacanisme (ce qui implique un dans une lecture de Lacan que l’on peut qualifier de négativiste, dominante dans l’histoire de la lecture de Lacan, comme je vais le développer tout de suite), et que Darian Leader, tout en reconnaissant la part du manque, critique. Et il est vrai que le manque, dirais-je, dans les faits, dans la vie comme dans la cure, ne doit pas être hypostasié : il implique d’ailleurs, comme l’établit Lacan – et y a insisté Lucien Israël -, la nécessité de la satisfaction, de la joie et de la rencontre sous leurs formes subjectivantes[13]. Ce qui veut dire que, dans la cure, et comme le propose Lacan, l’analyse doit pouvoir procurer au sujet une rencontre – à la fois symbolique et sinthomalisante – avec le tiers[14], ouvrant à une satisfaction subjectivante, à un mode de jouissance subjectivant spécifiquement analytique. En lien à la mise en place dans la cure d’une nouvelle relation, ouverte, à la satisfaction, à la jouissance. Lorsque je dis cela, j’envisage, avec Lacan[15], une pratique analytique qui pose la nécessité du manque, mais non point son primat. Qui prend en compte l' »expérience dialectique » de la psychanalyse que Lacan pratique et éclaire : le fait qu’il n’y a pas que de la négativité dans l’analyse (manque, finitude…[16])[17], mais aussi une positivité subjectivante et créative, avec joie, satisfaction – et même enthousiasme[18] – spécifiques, liée au désir et à la « hâte » ou l’urgence de vivre. Ouvrant, par l’analyse et dans la vie, à une joie et une satisfaction subjectivante et créatives, un mode de jouissance subjectivant et créatifs[19]. Bref, la lecture que l’on pourrait appeler négativiste de Lacan posant le primat absolu du manque, courante dans le freudo-lacanisme, relève d’une interprétation de son enseignement qui passe à côté de la dialectique que Lacan a bien plutôt pratiquée et pensée. Face cela, au regard de l’expérience dialectique de la psychanalyse et de l’enseignement de Lacan, je pense plus juste de s’orienter dans le sens d’une élaboration de Lacan qui prenne en compte sa pratique et sa conception, justement dialectiques, de la psychanalyse. C’est-à-dire articulant négativité inéluctable (du manque, de la finitude, de l’angoisse…) et positivité subjectivante et créative. Ce avec une lecture de Lacan[20] allant dans le sens de la prise en compte de la satisfaction, de la joie, de l’enthousiasme, de la rencontre subjectivante, de la créativité du symbolique et de l’amour de transfert…[21] Notons d’ailleurs que Lacan lui-même a dans certains passages de son oeuvre cédé à ce que l’on pourrait appeler ce négativisme, dans la propre conception qu’il avait de la cure et de son oeuvre[22]. Et que le présent éclairage de son apport va contre cette propre tendance chez Lacan.

            En ce sens, un point crucial de ce livre consiste dans le fait qu’il éclaire de manière particulièrement féconde ce qui dans la pratique et la pensée de Lacan permet de penser et de soutenir, dans la cure, le déploiement chez le sujet de son « désir ». Et ce par le déploiement du « refus fondamental de la demande de l’Autre, un rejet de ses signifiants, ou de certains d’entre eux » (p. 80). D’ailleurs cela rejoint ce que nous dit Lacan dans le Séminaire D’un Autre à l’autre, sur le fait que la parole du sujet doit se singulariser par rapport au discours de l’Autre.

            Sans ce refus fondateur pour la subjectivation, montre Darian Leader, il y a « assimilation à la demande de l’Autre », ce qui « annule » en fait le sujet (p. 80) : le sujet est alors pris dans la jouissance de l’Autre. Bref, il en va là d’un non fondateur permettant au sujet de se dégager de cette demande et de cette jouissance. Ce qui fait du sujet – il me semble dans une formulation plus freudienne que lacanienne – « un pôle d’action et de motivation ». Ce qui aussi, point très important, « impliqu(e) en même temps le manque d’un signifiant ». Ici, notons-le, le sujet n’est « pas » « vide », il n’est pas non plus un « pur effet » : il est « pure action, fût-elle minimale » (p. 80).

            Cette action subjectivante du sujet, Darian Leader l’élabore aussi en reprenant Erikson et Fromm, en la liant donc au refus des signifiants inscrits dans le lien (de parole) à l’Autre lorsqu’il est désubjectivant. Ce qui ouvre, dirais-je, au déploiement d’un mode de jouissance subjectif et subjectivant. Plus encore, je rapprocherais cette réflexion de l’auteur sur cette action du sujet avec la réflexion de Freud sur le fait que le complexe d’Oedipe du sujet doit le mener à l’adolescence au « détachement par rapport à l’autorité parentale »[23] – Freud ayant formulé ce problème fondamental, malgré l’élaboration hétéro-patriarcale que Freud peut en donner [24].

            Plus encore, Darian Leader insiste sur le fait que, souvent, dans la cure ou dans le cheminement subjectif du sujet, cette pure action du sujet, liée au refus fécond de la demande de l’Autre, passe, pour le sujet, par un temps où il n’est pas sans se faire du mal à lui-même, sans que le sujet s’attaque lui-même. Ce en tant qu’il prend sa propre jouissance dans la demande – et dans la jouissance – de l’Autre  (p. 80).  Bref, il en va là d’une « douleur constituante » (p. 65), d’ailleurs liée au plaisir[25]. En lien au déploiement sur soi de la destructivité.  Ce retournement sur soi de la destructivité constitue, dirais-je, un trouble pouvant devenir, par la cure, un symptôme. Car, dialectiquement, le travail analytique vise alors à aider le sujet à passer par la traversée de ce trouble lié au déploiement de la destructivité, pour en faire un symptôme. Ce en premier dans le lien de parole à l’analyste

            Plus encore, la subjectivation passe même, selon Darian Leader (élaborant ici Erikson), pour le sujet ayant été pris dans des liens à l’Autre désubjectivants, par le fait d’aller vers la « recherche radicale de toucher le fond ». Ce dans une « identité négative » où le sujet « s’identifie aux éléments que le parent lui a présentés comme les plus indésirables ou les plus dangereux, mais aussi les plus réels ». Ce qui est « à la fois comme l’ultime limite de la régression et l’unique fondation solide pour une progression » (citation d’Erikson, pour qui, rappelle Darian Leader, la parole est un « pacte » et « définit » le sujet[26]) (p. 39-41).

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            Une fois ceci posé, je peux en venir au fait que Darian Leader voit dans la « jouissance », telle que la pense Lacan dans des termes nourris du discours juridique, une forme particulière de « lien à l’Autre », de « relation d’objet » où l’Autre pose une « hypothèque » sur le sujet. Ce en un « processus » d’« abolition » et de « non-reconnaissance » de celui-ci (p. 28) – je parlerais pour ma part de processus désubjectivant, car prenant le sujet dans un mode de jouissance désubjectivant. Ici dans son lien au sujet, l’Autre, ayant donc un mode de jouissance désubjectivant, déploie effectivement, dans son lien au sujet, à la fois une jouissance abolissant le sujet, et poussant le sujet dans l’abolition de soi (p. 13). En d’autres termes, il en va là de la question du pouvoir.

            Dès lors, face à cela, la cure vise à soutenir, dans le lien analytique ouvrant, la reconnaissance de l’existence, dans l’histoire infantile du sujet, mais aussi plus tard, de ce lien (de parole) à l’Autre et à son mode de jouissance désubjectivant – d’une partie de son environnement et de son discours. La cure vise aussi à la reconnaissance et au déploiement, par le sujet, de la séparation d’avec cet Autre et d’avec sa jouissance désubjectivante[27]. Ce qui passe par la différenciation des jouissances, et donc par le déploiement et la reconnaissance par le sujet du refus de la demande de l’Autre – liée à sa jouissance –  qui habite ses troubles. Et donc par le refus des signifiants liés à cette jouissance.

            Ce geste de séparation, insiste Darian Leader, a sa part de « douleur » (p. 81). Car la douleur, en lien au plaisir, est une question centrale dans la cure – sur laquelle Lacan n’insiste pas assez selon l’auteur. Bref, la douleur est un affect qui permet d’orienter l’écoute de l’analyste pour suivre le fil de la subjectivation du patient.

            Ce geste de séparation a aussi sa part de « risque » (p. 81). En effet, dirais-je, il peut aussi échouer, suivant la manière dont le sujet trouver ou non dans son environnement des liens d’appuis, qui permettent que se déploie sa subjectivation

            Ainsi, nous montre Darian Leader, l’analyste, s’il se positionne dans le sens évoqué (ce qui demande, selon moi, de sa part tout un travail de retour sur son propre rapport à la destructivité, à la jouissance, un travail sur sa résistance – une traversée de son symptôme et un travail de repérage de son sinthome – comme y insiste Lacan), peut aider le sujet à reconnaitre ce qu’il en est de sa jouissance et de la jouissance dans son environnement. L’analyste peut ainsi aider le patient à cheminer vers le fait de ne plus reporter sur lui-même la « haine » ni la « rage », qu’il ressent (légitimement) vis-à-vis de l’Autre le prenant dans sa demande et dans sa jouissance (p. 29). Et donc de ne pas rester pris dans une douleur pas assez élaborée.

            Dans ce cadre, le cheminement analytique passe ainsi pour le sujet par la traversée et par la reconnaissance de sa propre jouissance, de celle(s) de son environnement, et de l’encastrement des deux. Il passe aussi par la traversée et la reconnaissance de ces impulsions affectives nécessaires à la subjectivation que sont la haine et la rage. Ce qui aide le sujet à reconnaître la « part de refus de la demande qui habite son geste d’auto-abolition de soi » (p. 29), et à rendre la compulsion de répétition créative – pour citer Lucien Israël[28]. En effet, je l’ai dit, pour Darian Leader, les affects de haine et de rage, en lien à la douleur, lorsqu’ils sont donc retournés contre le sujet, sont liés au déploiement masochiste par le sujet d’une auto-abolition qui répète l’abolition subie de la part de l’Autre, et qui agit aussi la demande – surmoïque – d’abolition de ce dernier. Il reste que ces affects de haine et de rage constituent déjà pour le sujet, même dans cette auto-abolition masochiste, une tentative, dirais-je, de résister à l’environnement, et de tenter de produire quelque chose comme une subjectivité – un désir. Ce alors même que le sujet était, du fait d’un rapport de force défavorable (celui de l’enfant face à l’Autre), pris dans le mode de jouissance désubjectivant de l’Autre.

            Plus encore, l’éclairage de Darian Leader permet à l’analyste de solidement repérer dans la cure la manière dont le sujet est parfois « prisonnier d’un idéal mortifère » (p. 29). Et de solidement repérer aussi la manière dont cet idéal désubjectivant – que le sujet reprend le plus souvent de l’autre – verrouille le lien (de parole) à l’Autre désubjectivant et le mode de jouissance dans lequel le sujet est pris. Ce qui le bloque dans cette « abolition » de soi qu’il connaît (et a connu).

            Bref, on le verra j’espère, la cure telle que la pratique et la théorise Darian Leader constitue une forme singulière et solidement ouvrante de psychanalyse freudo-lacanienne. Car, dirais-je, par son mode de parole et d’écoute désirant, créatif, produisant une reconnaissance et une traversée, l’analyse initie aussi le sujet à un mode de jouissance subjectivant – ayant consenti au désir. Ce qui permet une satisfaction ouverte spécifique analytique[29], et une joie de la subjectivation[30]. Cela ouvre au dégagement singularisant de la jouissance du sujet de la jouissance de l’Autre. Ce qui permet au sujet de produire un symptôme singulier. Cela ouvre aussi au travail interminable de dialectisation de ce symptôme et de la jouissance, qui existe inéluctablement dans la vie corporelle et psychique, mais aussi dans la parole, du sujet.

            Dans l’analyse telle que la pratique et la théorise Darian Leader, il en va d’un lien (de parole) désirant à l’Autre – à l’analyste – qui permet au sujet de se déprendre de la jouissance de l’Autre, celle de l’analyste en premier lieu, mais aussi particulièrement celle de l’Autre des liens désubjectivants passés et présents.

            Tout ceci pose la question de la forme que prend factuellement la demande – mais aussi le mode de jouissance – de l’Autre qui, au début de la vie psychique du sujet et dans sa jeunesse, a inscrit le sujet, justement dans une certaine forme de demande et dans une relation spécifique à la jouissance – ainsi qu’aux signifiants. Cela amène Darian Leader à considérer (avec Erikson encore) que le sujet, dans son enfance, s’il a eu à faire à un environnement désubjectivant, a parfois « reconnu la faiblesse des parents ou leurs souhaits inexprimés » (p. 40). Il en va là des questions, déjà évoquées plus avant : du fait de « se séparer de l’Autre » et de l’ « idéal négatif » dans lequel le sujet est pris (p. 38-39). Ici, le sujet, dans la cure, doit donc pouvoir perlaborer cette première expérience de lucidité infantile, prenant une forme désubjectivante, concernant les limites de ses parents, leur finitude. Cette élaboration permettra au patient d’accéder, je dirais (en élaborant Lacan), au fait que ses parents sont des Autres marqués par la finitude. Ce même s’ils l’ont dénié, et ont érigé en ce sens un scénario d’omnipotence de l’Autre – et ont pris le sujet dans celui-ci.[31]

            Ainsi, selon Darian Leader, c’est « l’objet » qui « est créé à travers la relation à l’Autre, plutôt que l’inverse » (p. 89). Ce qui pose aussi la question de la transitionnalité au sens de Winnicott (p. 93). D’ailleurs – et c’est une question clinique cruciale -, la jouissance, rappelle Darian Leader, est liée à l’autoérotisme infantile. En effet, l’expérience psychanalytique montre que l’autoérotisme infantile n’est pas primaire, qu’il est lui-même pris dans le lien à l’Autre[32], comme l’établit Freud (p. 13). Cela permet d’envisager l’autoérotisme non comme quelque chose de désubjectivant, comme y insiste le plus souvent Lacan[33] (par exemple, pour donner une référence qui me vient, lorsqu’il parle du « clitoris » comme « autistique »[34]), mais bien comme quelque chose de fondamentalement subjectivant, car élaborant au niveau de la sexualité les affects de haine et de rage[35].

            Cela concerne directement le positionnement de l’analyste. Sur ce point, celui-ci, justement, propose Darian Leader, gagne à accueillir l’élaboration psychique existante chez le sujet dans son autoérotisme, ainsi que les affects de douleur et de plaisir, de haine et de rage qui lui sont associés. Ce que, malgré son apport, Lacan, dans sa pratique, ne fait globalement pas assez, ajoute Darian Leader.

            Plus encore, dirais-je, le positionnement analytique que pratique Darian Leader propose à l’analyste me semble aller dans le sens du fait de déployer un désir de désir proposantun lien (de parole) à l’Autre ouvert, où peut avoir lieu, ajouterais-je, une rencontre symbolique au sens de Lacan[36] et d’Israël[37] – permettant ce que Darian Leader appelle lui un « acte de foi archaïque dans le symbolique » (p. 106).  

            En ce sens, Darian Leader propose aussi, il me semble, à l’analyste de travailler à accepter de prendre en compte le fait que le lien (de parole) à l’Autre – et à l’environnement du sujet – a une dimension factuelle : dans l’histoire du sujet, le lien (de parole) à l’Autre a pu et peut être factuellement subjectivant ou désubjectivant. Ici, la prise en compte de la réalité et de la factualité du lien (de parole) à l’Autre ne s’oppose pas à l’écoute de la parole et de signifiant, depuis la vie psychique et fantasmatique du sujet. Comme c’est plutôt le cas dans le « scepticisme » de Lacan[38], proche de celui de Freud, qui l’amène à régulièrement opposer d’un côté le lien factuel à l’Autre et de l’autre le signifiant. Ici je dirais que, si ce scepticisme a historiquement accompagné le geste psychanalytique de reconnaitre les réalités psychiques et discursives, la perspective de Darian Leader propose d’envisager les choses autrement.

            Ainsi, si ce lien (de parole) à l’Autre a factuellement été désubjectivant, si le sujet s’est vu factuellement imposer un mode de jouissance désubjectivant, eh bien la cure a pour fonction de l’aider à s’en dégager et à mettre en place un mode de jouissance subjectivant. Je dirais que Darian Leader nous propose d’envisager et pratiquer une psychanalyse qui prend en compte, de manière équilibrée et complexe, ces différentes réalités : signifiante, psychique, mais aussi celle du lien (de parole) à l’Autre.

            Dans le positionnement de l’analyse, cela va avec le fait d’éviter toute position d’autorité[39]. Ici, pour le dire avec Leclaire[40] dans son débat avec Lacan : il s’agit pour l’analyste de déployer un « désir de l’Autre un peu délié ». De déployer un désir de l’Autre, ou un désir d’analyste, habité, si j’élabore l’expression de Leclaire, par la « déliaison » de l’ « analyse ». En effet, ainsi que la définit Freud, l’analyse, comme proche de l’analyse chimique, est déliaison, et je dirais, dès lors : ouverture au fait que le lien (de parole) à l’Autre dans l’analyse en vient à être délié, ouvert.

            Nous en venons aussi ici, à mon sens, en ce point où Lacan parfois problématiquement confond le désir et la jouissance. Et où parfois, lorsqu’il insiste manifestement sur le geste, pour l’analyste, de ne pas céder sur son désir, en fait plutôt, de manière latente, oriente l’analyste vers le fait de ne pas céder sur sa jouissance[41].

            En ce sens, selon Darian Leader, la théorie de Lacan du pur Un de jouissance et du primat du manque (parce que comme le dit Darian Leader la douleur, ainsi que la haine et la rage, sont évitées dans la cure) n’est pas en mesure d’aider l’analyste à soutenir solidement le patient dans le sens d’une sortie de la compulsion de répétition. Cela est d’ailleurs, ajoute l’auteur, à relier à la manière dont la théorisation de Lacan, concernant la jouissance, passant par l’élaboration de la réflexion de Hegel sur le maitre et l’esclave, est insuffisante. Ce dans la mesure où, affirmant que le maitre ne jouit pas, Lacan évite la question de la jouissance du maitre (p. 66). Cela empêche d’ailleurs Lacan, ajouterais-je, d’aller jusqu’au bout des élaborations pourtant ouvrantes sur la question du pouvoir.

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            Darian Leader insiste sur la nécessité d’historiciser l’œuvre de Lacan, pour approfondir les problématisations et les élaborations fécondes de son enseignement, en même temps que d’autres de ses élaborations sont à critiquer, abandonner ou à reprendre. En ce sens, montre l’auteur, Lacan a l’immense mérite de problématiser les mécanismes de la jouissance. Mais son élaboration sur la jouissance gagne à être remise en perspective, afin d’éviter différentes apories. Parmi ces apories, l’on trouve tout d’abord les limites de sa théorie du stade du miroir (p. 46sq.) – limites qu’a aussi relevées Lucien Israël[42].

            En fait, c’est l’ensemble des réflexions de Lacan sur la jouissance, que Darian Leader retraverse et remet en perspective. Ce entre autres pour insister sur le fait que c’est selon lui dans son virage de 1963, dans le séminaire sur L’Angoisse, que l’enseignement de Lacan se rigidifie. Dans ce séminaire, Lacan pose en effet, à la suite des textes de Freud où il déploie, j’y reviens, un modèle fermé[43], celui de l’existence d’une monade, sans lien à l’Autre, etsoi-disant primaire. Bref, le sujet est ici défini comme (je cite le séminaire X. de Lacan lu par Darian Leader p. 46 de son livre) une « réserve de libido » liée à « ce qu’on appelle auto-érotisme », ou encore une « jouissance autiste »[44].

            Plus encore, cette théorie du sujet comme monade chez Lacan, Darian Leader nous invite, en lien à ce qui concerne le modèle RSI, à la relier au « sinthome » de Lacan (p. 127) . Je parle ici de sinthome car l’auteur voit dans « la fascination de Lacan pour les bouts de ficelle et les noeuds », lié à la topologie, un « sinthome », « une tentative de trouver un point de cohérence dans son monde ».  La théorie de Lacan des 3 anneaux renvoyant au « logo de l’entreprise de son père » (p.127-128), et constituant ainsi une écriture sinthomale, liée au sinthome de son père – en un geste fondamental de création sinthomale. Bref, la théorie de RSI et du sinthome constituent bien une ouverture fondamentale pour la psychanalyse, dans laquelle s’est déployée le propre sinthome de Lacan, de manière créative. Mais la forme d’élaboration topologique de RSI de Lacan, selon l’auteur (j’en parlerai plus loin), laisse de côté certaines questions qu’il serait pourtant intéressant de prendre en compte, pour ouvrir  à un freudo-lacanisme plus solidement subjectivant.

            Je le répète, il en va ici de la théorie de Lacan, posant l’existence, nous dit donc Darian Leader, d’une « monade isolée », d’un « pur Un de jouissance », voyant dans l’autoérotisme quelque chose où le sujet serait indemnisé de tout lien à l’Autre (p. 13). Ce à quoi Lacan ajoute, dit Darian Leader, le déploiement de la part de l’analyste du petit « a« comme « positivation du manque » (p.113). Pour Lacan, l’objet petit a – qu’il a si fécondement inventé en 1963 – permet la mise en crise de la subjectivité monadique, du pur « Un de jouissance » qui structurerait la parole du sujet (p.113).

            Une remarque ici : alors que Darian Leader voit dans l’objet petit a de Lacan une positivation du manque, autrement dit l’expression d’un primat du manque, j’aurais pour ma part tendance à insister sur le fait que l’objet petit a, Lacan le pense plutôt dans l’expérience dialectique de l’analyse, articulant d’un côté manque, expérience de la finitude, et de l’autre joie et satisfaction – satisfaction devenue subjectivante par l’analyse, comme je le l’ai dit plus avant.

            Mais j’en reviens à cette théorie monadique du sujet que Lacan déploie à partir des années 60. Dans cette théorie, selon Darian Leader, la « raison de la répétition », qui est à chercher dans le lien factuel à l’Autre, est « évitée ». Ce qui n’a pas toujours été le cas chez Lacan. En effet, cette « raison de la répétition » est, montre Darian Leader, ailleurs « traitée » par le « premier » Lacan (p. 113)[45]. En effet, avance l’auteur[46], dans son texte sur Gide publié dans les Ecrits, et datant de 1958, il relie en effet, la « jouissance primaire » à « la tentative de séparation d’avec l’Autre » (p. 84).

            De la même manière, Darian Leader développe dans ce livre ce qu’il considère comme les limites, malgré ses apports, du modèle topologique de Lacan[47]. En effet, celui-ci, parce qu’il « évite » de « donner » des « qualités positives » à la « Chose », n’est « pas en mesure » de nous permettre de penser psychanalytiquement la manière dont la « Chose (…) ‘appell(e)’ le sujet ou l’attir(e) vers elle » (p. 67-68). En d’autres termes, ce modèle topologique ne nous permet pas de penser la factualité du lien (de parole) du sujet à l’Autre. Ce même si, selon l’auteur, Lacan est pourtant sur la bonne voie, dans le Séminaire sur l’Ethique, lorsqu’il nous dit que « l’insondable agressivité » – la jouissance, commente Darian Leader -, qui habite pulsionnellement le sujet, est liée à la « Chose »[48]  (p. 67).

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            Pour élaborer de manière personnelle les apports majeurs du livre de Darian Leader, j’aimerais brièvement développer plusieurs points.

            Premièrement, pour ma part j’aurais tendance à moduler sa mise en perspective de l’évolution ou de l’oscillation de Lacan sur cette question du lien à l’Autre et de la relation d’objet. En effet, Lacan, dans le séminaire IV (1956-1957) sur la relation d’objet, développe une critique développée de la théorie de la relation d’objet. Et si Darian Leader évoque peu ce séminaire, j’aurais de mon côté tendance à dire que Lacan, dans son évolution pratique et théorique, est passé d’un refus ambivalent de la question de la relation d’objet, où il a donc parfois, pour des raisons cliniques, reconnu malgré tout son existence ; à un refus plus massif, à partir des années 60.

            Deuxièmement, j’aurais pour ma part aussi tendance à dire que si Lacan a à raison ferraillé contre les théories de la relation d’objet sous leurs formes fermées, désubjectivantes et normalisatrices (particulièrement dans son débat avec Bouvet), son orientation subjective et la virulence de ce conflit l’ont  amené à critiquer les théories de la relation d’objet en général, et donc aussi les théories plus subjectivantes de la relation d’objet – même si dans les faits il a largement mis au travail Klein, Balint, Winnicott, ou encore Fromm (concernant ce dernier, voir plus loin). D’ailleurs, c’est dans son débat avec les psychanalystes de la relation d’objet, et avec l’objet transitionnel de Winnicott, que Lacan a développé sa théorie de l’objet petit a.

            Troisièmement, concernant la théorie de l’objet petit a, je considère – avec d’autres[49] – que, au regard de l’expérience psychanalytique et de l’histoire de la psychanalyse, c’est une invention fondamentale de Lacan, un concept nous permettant, comme chez Lacan, d’élaborer de manière très ouvrante les problèmes de la perte et du manque, et de la pulsion partielle et de la destructivité. Ce en déployant une pratique psychanalytique échappant au primat du manque, mais relevant plutôt d’un » « expérience dialectique » articulant d’un côté perte, manque expérience de la finitude, et de l’autre rencontre, satisfaction et joie subjectivantes. Il reste qu’ici Darian Leader nous pose une question importante, concernant la théorie de l’objet petit a, dans l’interrogation sur le fait que cette théorie de Lacan ne prend peut-être pas assez en compte la dimension de lien à l’Autre, avec les affects de rage, de haine. En ce sens, il propose une alternative très ouvrante pour l’élaboration psychanalytique des questions de la perte et du manque, et du destin de la destructivité – sans il me semble pour autant évoquer les pulsions partielles, qui sont le coeur de l’expérience psychanalytique de l’objet petit a.

            Ainsi cette théorie alternative de Darian Leader, l’analyste, dans sa petite théorie portative, gagne je pense à la méditer et à l’élaborer, car elle touche juste concernant certains points de butée de la théorie de Lacan, et nous permet d’envisager des problèmes que Lacan – comme Freud – ne prend en compte que partiellement, ou pas vraiment.

            Quatrièmement, concernant la topologie de Lacan, je considère aussi – avec d’autres – que, au regard de l’expérience psychanalytique et de l’histoire de la psychanalyse, c’est une invention importante de Lacan, une théorie nous permettant d’élaborer de manière ouvrante les questions de la structure de la parole et de la vie psychique du sujet. Pour autant, Darian Leader me semble ouvrir ici encore à une perspective qui touche juste concernant certaines limites de cette théorie – dont la manière dont les mathèmes et la topologie lacaniennes déploient une parole laissant de côté l’affect -, et proposer une élaboration alternative fort féconde par beaucoup de points, en prenant en compte la question du lien à l’Autre.

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            Concernant la relation de Lacan à Fromm dont j’ai parlé, j’évoquerai la caractérisation par Darian Leader, a priori fort étonnante mais si éclairante, du fait que, concernant sa propre théorie de la singularisation de la parole et du désir, Lacan, même s’il passe ce fait sous silence, doit beaucoup à Erich Fromm[50]. Fromm qu’il a vertement critiqué pour ses importantes limites concernant les questions de la sexualité et de la pulsion). En effet, comme le montre Darian Leader (p. 65sq), Fromm a été largement lu par Lacan, en même temps que celui-ci le critiquait à raison. Lacan a ainsi particulièrement mis au travail, dans une autre perspective, le texte de Fromm de 1936 écrit en collaboration avec Horkheimer et Adorno dans un volume collectif sur la question de l’autorité. Dans ce texte, Fromm insiste sur le fait que le sujet « incorpore le discours parental et culturel », tandis que « la psychanalyse suppose de différencier notre propre désir de la demande de ce dernier » (p. 66-67). Ce que Lacan donc met largement au travail, dans une optique différente. Et puis le fait que Lacan ne fasse pas référence à cette reprise est tout à fait logique, dans la mesure où son enseignement s’oppose sur bien des points à Fromm – dont la réflexion a donc de très importantes limites, dans sa difficulté à prendre en compte la sexualité et la pulsion.  Mais cela ne nous empêche pas, nous, de pouvoir relever, grâce à Darian Leader, ce lien de Lacan à Fromm, malgré tout[51].

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            Ce livre de Darian Leader est aussi important, concernant Lacan, pour mettre en perspective sa réflexion sur le « féminin » et le « masculin », particulièrement dans le séminaire Encore (1972-1973). En effet, la réflexion de Lacan sur le « féminin » et le « masculin » dans Encore apparait selon l’auteur, malgré une avancée réelle, encore prise dans les limites du discours collectif – que je qualifierais de patriarcal – de son époque. Ce dans la mesure où Lacan « est, semble-t-il, impressionné par les femmes qui se sacrifient » (p. 119) [52].  Ce qui constitue un élément fort intéressant dans le débat sur les apports et les limites de Lacan concernant la sexualité féminine.

            Plus encore, Darian Leader avance d’autres pistes théoriques fort novatrices, par exemple celle selon laquelle l’élaboration discursive par le sujet de sa sexualité vise à représenter le lien à l’Autre (p. 89 et 93).        

            Un autre point fort novateur du livre est la manière dont, dans nos sociétés que je qualifierais de postmoderne, au mythe patriarcal du père de la horde jouissant de toutes les femmes, s’est substitué le nouveau mythe d’un père de la horde numérique qui absorbe tous les datas, dans le sens d’une omniscience qui lui permet d’exploiter ces données et d’en jouir (p. 72). 

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            Pour ceux d’entre vous qui comprennent l’anglais, je mets ici le lien vers la passionnante intervention de Darian Leader concernant et à partir de son ouvrage, sur postcast Rendering uncounscious, de Vanessa Sinclair.

            Darian Leader est psychanalyste à Londres, membre de Centre for Freudian Analysis and Research. Il a publié (de nombreux livres ont été traduits en français):

Bibliographie en anglais :

  • Lacan for Beginners, 1995, later editions with a changed title: Introducing Lacan (2000, 2005)
  • Why Do Women Write More Letters Than they Post?, 1996
  • Promises Lovers Make When It Gets Late, 1997
  • Freud’s Footnotes, 2000
  • Stealing the Mona Lisa: What Art Stops Us from Seeing, 2002
  • Why Do People Get Ill? Exploring the Mind-Body-Connection (with David Corfiel), 2007
  • The New Black. Mourning, Melancholia and Depression, 2008
  • What Is Madness?, 2011
  • Strictly Bipolar, 2013
  • Hands: What We Do With Them – and Why, 2016
  • Why Can’t We Sleep?, 2019
  • Jouissance: Sexuality, Suffering and Satisfaction. 2021
  • Is It Ever Just Sex? 2024

Traduit chez Stilus:

  • Qu’est ce que la folie? 2017

Récemment publié en francais:

  • Qu’est-ce que cache le sexe? Albin Michel, 2024

Son site : https://www.darianleader.com/


[1] Non sans garder toutefois quelque insatisfaction concernant cette élaboration, qui passe sans doute à côté d’éléments importants de ce livre si riche.

[2] Comme l’a montré Nestor A. Braunstein. La jouissance, un concept lacanien, Stilus, 1992.

[3] Guénaël Visentini, Ecrire et penser par cas en psychanalyse.

[4] Sur ce nouveau contexte, que je qualifie de postmoderne, en définissant de manière irréductible personnelle et positive ce terme, je me permets de renvoyer à Dimitri Lorrain (2024) sur Maggie Nelson. https://dimitrilorrain.org/2024/12/06/sortie-de-refaire-famille-pour-en-finir-avec-les-stereotypes-de-genre-coordonne-par-thierry-goguel-dallondans-anthropologue-univ-strasbourg-et-jonathan-nicolas-psyc/

Sachant que certains bouleversements politiques et culturels récents allant dans le sens de l’autoritarisme produisent de nouvelles modifications de notre contexte. 

[5] Jean-Michel Rabaté, Lacan l’irritant: https://dimitrilorrain.org/2024/03/26/sur-lacan-lirritant-de-jean-michel-rabate-stilus-2023/

[6]  Ce pour dire les choses avec Leclaire dans son débat avec Lacan. Voir Rompre les charmes.

[7] Ce que j’aurais pour ma part sans doute tendance à faire quelque peu.

[8] Concernant Freud, voir particulièrement Darian Leader, La question du genre.

[9] Je rejoins ici ce qu’écrit Guénaël Visentini sur la fécondité d’une psychanalyse non freudo-centrée.

[10] D’ailleurs largement nourrie des travaux de Genevière Morel, La loi de la mère.

[11] Une lecture serrée de Winnicott montre à mon sens qu’il prend en compte à sa manière la sexualité au sens freudien, de manière certes spécifique.

[12] Sur ce point précis d’ailleurs, il reprend Balint, comme il le dit explicitement . En effet, Balint, dans Le Défaut fondamental, étudie chez Freud les limites de sa réflexion pour ouvrir sur la question de la relation à l’objet ou du lien à l’autre. Il étudie aussi les oscillations de Freud qui lui font ouvrir à une réflexion sur cette dernière.

[13] Sur la joie dans la pratique analytique, voir d’ailleurs Lacan lorsqu’il dit « quelle joie trouvons-nous dans ce qui fait notre travail ?  » in « Allocutions sur la psychose de l’enfant », Autres écrits p. 369. Sur la satisfaction selon Lacan, j’aimerais rappeler que la pulsion est vécue à la fin de l’analyse à partir de la marque de la satisfaction: « Le mirage de la vérité (…) n’a d’autre terme que la satisfaction qui marque la fin de l’analyse. Donner cette satisfaction étant l’urgence à quoi préside l’analyse »  « Préface à l’édition anglaise », Autres écrits, p. 572.

Sur Lacan concernant la satisfaction et la joie dans le processus analytique, voir Lucien Israël, Boiter n’est pas pécher, Erès, 2010; Luis Izcovich, Urgence et satisfaction, Stilus, 2022.

[14] Sur cette question, je renvoie à un texte à venir.

[15] Israël va en ce sens. Luis Izcovich aussi.

[16] Je préfère parler de « finitude » que de « castration ». Pour ma part, et pour le dire trop vite, je considère que la théorie par Lacan du « complexe de castration » est une formulation contextuellement datée, phallocentrée (voir particulièrement Laplanche (1980), S. Lippi et P. Maniglier (2023)), du fait que l’Autre barré est porteur du manque et de la finitude, et que le sujet, s’il se subjective, est psychiquement et discursivement structuré par le manque et la finitude – de l’Autre et la sienne.

[17] Lacan: « il n’y a pas de désir dans l’analyse si c’est uniquement dans la dépression » in « L’étourdit ». Voir Izcovich p. 83-84.

[18] Lacan sur l’enthousiasme: « S’il n’est pas porté à l’enthousiasme, il peut bien y avoir analyse, mais d’analyste aucune chance » (Note italienne, dans Autres écrits p. 309). Izcovich p. 49sq.

[19] La « hâte » est la « liaison propre de l’être humain au temps (…). (..) c’est là que se situe la parole » (Séminaire XVI, D’un Autre à l’autre, p. 209. Voir Izcovich, p. 160-164.

[20] Je rejoins ici Lucien Israël et Luis Izcovich.

[21] Voir sur ce point mon texte https://dimitrilorrain.org/2025/09/23/les-differents-temps-de-la-subjectivation-analytique-logique-sociale-de-limmediatete-jouissance-et-subjectivation-mon-intervention-a-la-formation-apertura-du-27-novembre-2024-a/. Cette psychanalyse dialectique capable donc d’une positivité en tension rejoint en cela les élaborations en faveur d’une psychanalyse nourrie du féminisme et de la théorie queer. Je développe ailleurs des éléments pour une psychanalyse ainsi nourrie du féminisme et de la théorie queer: https://dimitrilorrain.org/2023/04/09/texte-dynamique-de-parole-creatrice-et-creation-du-lien-de-parole-desirant/

[22] Ce dans sa tendance allant dans le sens d’un éloge de la jouissance, voir P. Guyomard, La jouissance du tragique. Antigone, Lacan et le désir de l’analyste, Paris, Aubier , 1992.

[23] Trois essais sur la théorie sexuelle.

[24] Jorge Reitter, Heteronormativity and psychoanalysis. https://dimitrilorrain.org/2023/01/13/sortie-de-heteronormativity-and-psychoanalysis-de-jorge-n-reitter-routledge-2023/

[25] Ici Darian Leader élabore largement Bergler (p. 37).

[26] Identity and the life circle.

[27] Ce qui rejoint ce qu’élabore Jean-Pierre Marcos : https://dimitrilorrain.org/2023/07/14/jean-pierre-marcos-il-faut-renoncer-a-la-jouissance-davoir-ete-lobjet-de-la-jouissance-de-lautre-pour-faire-se-lever-le-desirconference-longtemps-jai-joue-a-me-sep/

[28] Boiter n’est pas pécher.

[29] Voir Lucien Israël, Boiter n’est pas pécher; Luis Izcovich, Urgence et satisfaction.

[30] Boiter n’est pas pécher.

[31] Nous retrouvons ici la question du fantasme du Sujet Supposé Savoir ; Darian Leader insiste avec Geneviève Morel (La loi de la mère) sur le fait que la vie fantasmatique ne peut être réduite à cet unique fantasme, à moins de risquer une refermeture pratique et théorique de la psychanalyse.

[32] Ce qui rejoint ce que dit Balint sur cette question.

[33] L’on pensera aussi aux menaces surmoïques de castration dont parle Freud, concernant les pratiques masturbatoires du sujet, et qui vont dans le sens de sa désubjectivation. Ce qui ne sera pas non sans nous orienter pour mettre en perspective ce que nous dit Freud de la castration. Sur ce point, voir particulièrement J. Laplanche, Problématiques II. Castrations, symbolisations, PUF, 1980. Voir aussi le livre récent de S. Lippi et P. Maniglier.

[34] « Propos directif pour un congrès sur la sexualité féminine ».

[35] Darian Leader rejoint ici Balint.

[36] Ecrits.

[37] Boiter n’est pas pécher.

[38] Les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse.

[39] Darian Leader, Qu’est-ce que la folie?

[40]  Voir https://dimitrilorrain.org/2023/04/09/texte-dynamique-de-parole-creatrice-et-creation-du-lien-de-parole-desirant/.

[41] Patrick Guyomard, La jouissance du tragique. Antigone, Lacan et le désir de l’analyste, Paris, Aubier , 1992.

[42] Boiter n’est pas pécher.

[43] Concernant Freud, voir la critique de Balint dans Le Défaut fondamental.

[44] Séminaire X, L’Angoisse, Seuil, p. 57.

[45] Darian Leader ajoute à cela que premier Freud pose aussi une élaboration en ce sens, dans ses études sur l’hystérie, concernant Emmy von M. (p. 124).

[46] En élaborant les réflexions de G. Morel (La Loi de la mère, 233sq).

[47] J’ai développé plus avant, en quoi selon Darian Leader le modèle topologique est lié au sinthome de Lacan.

[48] Séminaire V., L’éthique de la psychanalyse, Seuil, p. 219.

[49] En premier lieu Lucien Israël, Boiter n’est pas pécher ; et Luis Izcovich, Urgence et satisfaction.

[50] Voir particulièrement La Peur de la liberté.

[51] Et, pour finir sur ma lecture singulière de ce livre, ce lien de Lacan à Fromm, en ce qui concerne sa théorie de la singularisation de la parole et du désir, est un point particulièrement ouvrant du livre. De mon côté, j’ai ailleurs justement travaillé sur le lien que l’on peut faire – avec Lucien Israël – entre d’un côté la théorie de Lacan de la singularisation de la parole et du désir, et de l’autre la réflexion d’Adorno sur l’autonomisation psychique et discursive du sujet. Or, comme on le sait, Adorno fait comme Fromm partie de l’Ecole de Francfort, et ils ont, malgré de vifs débats, en commun une telle réflexion sur l’autonomisation psychique et discursive. En même temps qu’Adorno a largement et à juste titre critiqué Fromm, justement sur ses limites en ce qui concerne la question cruciale, de la prise en compte de la sexualité et de la pulsion (Voir particulièrement Th. W. Adorno, « La psychanalyse révisée »). Ce justement afin d’ouvrir à une pensée de l’autonomisation psychique et discursive qui prenne pleinement en compte, avec Freud, la sexualité et la pulsion. Mais qui aussi inscrit le sujet dans un lien à l’Autre ouvrant, s’opposant ainsi à une conception « monadique » du sujet, qu’Adorno critique. Le concept de « monade » apparaissant d’ailleurs dans ses travaux (Minima Moralia). Dans sa lecture de Lacan nourrie d’Adorno, Lucien Israël réélaborera le problème de l’autonomisation discursive et psychique par rapport aux logiques de pouvoir.

Je me permets de renvoyer à https://dimitrilorrain.org/2023/06/09/texte-que-peut-nous-dire-la-psychanalyse-de-lautorite-et-de-la-transmission-aujourdhui/.

[52] Concernant son analyse des apports et des limites de Lacan concernant la sexualité féminine, on pourra aussi lire le texte de Darian Leader « The gender question from Freud to Lacan », dans le volume collectif dirigé par P. Gherovici et M. Steinkoler, Psychoanalysis, Gender and sexuality, Routledge, 2023. Voir sur mon blog: https://dimitrilorrain.org/2023/04/17/video-patricia-gherovici-et-manya-steinkoler-sur-sur-leur-livre-psychoanalysis-gender-and-sexualities-from-feminism-to-trans-routlegde-2022-rendering-uncounscious-2023-en-a/

Pour traiter de la question des temporalités et du temps dans la cure lors de cette intervention, j’avais proposé le titre suivant : « Logique sociale de l’immédiateté, jouissance et subjectivation ». Ce que, pour une deuxième version de ce titre, je complète par l’expression introductive « les différents temps de la subjectivation analytique ». Pour élaborer en ce sens, je vais m’appuyer sur Lacan, mais aussi sur les deux chapitres de ce si fondamental livre qu’est Boiter n’est pas pécher, de Lucien Israël[1]. Pour le citer, je m’appuie aussi sur le beau livre de Luis Izcovich, Urgence et satisfaction[2] qui traite largement de la question du temps en analyse[3].

            Je tiens à rappeler, pour ceux qui ne le savent pas, que Lucien Israël est un élève de Lacan, à la pratique et à la théorie fort fécondes, et une figure fondatrice dans l’histoire de la psychanalyse dans l’Est de la France. Les deux chapitres dont je vais vous parler en détails, intitulés « Symptômes du temps » et « Un temps pour vivre », traitent de la question du temps dans la cure. Plus encore, s’ils datent d’il y a plusieurs décennies, ils sont d’une très grande actualité.

            Que nous dit Lucien Israël dans les deux chapitres dont je veux vous parler ? Tout d’abord, il nous y parle du fait que, dans le champ de ce que nous appelons nous maintenant le champ psy, il nous y parle donc du fait que le discours collectif dominant, qu’il soit lié, je le cite, aux « institutions », ou que le discours collectif soit lié aux « assurances », pousse tout un ensemble de sujets dans des mécanismes obsessionnels d’adaptation, dans une logique dite de « réussite » – avec des guillemets.

            Par ailleurs, pour en venir à la question du temps, dit Lucien Israël, les « institutions » – les institutions homogénéisantes, je dirais moi – et les « assurances », je le cite, « gèrent le temps ». Elles produisent, dit-il encore, un temps « unique », unique pour tous, en fait un temps collectif homogénéisant, qui oriente de l’extérieur le temps des sujets. Et l’on pensera aussi de nos jours au monde numérique qui, dans son versant problématique, montre Bernard Stiegler dans son livre De la disruption[4], cherche à parfaitement synchroniser les paroles et les vies psychiques des sujets. Ce qui les normalise et entrave leurs élaborations et leurs singularisations. De ce point de vue, pour parler du monde numérique contemporain, j’élaborerai les choses ainsi : préciser que la personnalisation du profilage du sujet dans la logique algorithmique ne relève pas d’une singularisation, mais d’un dispositif visant à la synchronisation du temps du sujet avec un temps collectif homogénéisant, désubjectivant, désingularisant. Visant aussi à la mise sous tutelle discursive du sujet – question dont je ne parlerai pas aujourd’hui.

            Plus encore, selon Lucien Israël, tout cela va avec le fait que soit imposé aux sujets un « rythme » collectif. Un temps collectif, qui est donc selon lui « unique », je dirais moi homogène, absolument synchronisé. Ce temps « unique », il renvoie, ajoute Lucien Israël, au « temps industriel ».  Ce temps industriel, précise-t-il encore, c’est aussi un « temps à venir », celui, je cite, « où les robots vont remplacer les humains ». Et l’on pense maintenant aux algorithmes, dont ceux qui se répandent aussi dans le champ psy. En même temps que les algorithmes ont récemment pris place dans l’administration de la sécurité sociale. Bref, de ce point de vue, il s’agit je pense d’être nuancé en disant que sans doute l’utilisation des algorithmes peut ou pourrait prendre une forme intéressante dans certains champs plus purement techniques que le champ psy. Mais avec de nos jours la forme que la santé algorithmique prend en général factuellement, on peut je crois dire que la santé mentale algorithmique, c’est une forme contemporaine, encore plus accélérée[5], du temps industriel.

            Cette logique du temps industriel, sous la forme qu’il prenait à son époque, Lacan l’a d’ailleurs mise en perspective, en ce qui concerne la cure. Ce dans sa critique de la définition rigide du temps de la séance par l’analyste, qu’il relie donc à définition industrielle du temps dans nos sociétés. Dans le cadre de l’analyse, contre cette définition rigide du temps de la séance, Lacan a préféré orienter nos pratiques vers la séance à durée variable, avec scansion. Ce qui a été un des principaux facteurs qui lui ont valu d’être exclu de l’IPA en 1963 – avec la pratique des séances courtes, plus problématique à mon sens.Prendre solidement en compte la réalité et la temporalité psychiques, avec sa part de symptôme ou de trouble, de raté et d’échappée hors de toute logique sociale d’adaptation et de « réussite », c’est bien quelque chose de conflictuel socialement – et du point de vue du politique envisagé de manière psychanalytique.

            Mais pour revenir à la scansion dans la cure, Lucien Israël nous dit, dans les chapitres que j’étudie ici, qu’elle déploie ce qu’il appelle un « temps de l’attente », qui respecte le rythme, le temps du sujet parlant. Plus encore ce temps de la scansion, ce temps de l’attente, ajoute Lucien Israël, « produit » du « rythme » singulier. Il aide au déploiement du rythme intérieur, singulier, du sujet, au déploiement du temps du sujet et de sa subjectivation propre. Alors que, a contrario, le temps collectif industriel, lorsqu’il se déploie dans le champ psy et que l’analyste le laisse se déployer dans la cure, eh bien il impose, dit Israël, une « scansion de l’extérieur ».  

            Plus encore, lorsque Lucien Israël parle du temps de l’attente, ceci est à relier au « discours amoureux » de l’écrivain et chercheur en sciences humaines Roland Barthes et à son livre sur la question[6], et à ce que Barthes dit, en élaborant Lacan d’ailleurs du lien entre manque, attente et état amoureux. En ce sens, Lucien Israël, en parlant du « temps de l’attente », nous dit que la scansion de l’analyste crée chez le patient un manque et une attente, une attente proprement analytique, inhérente à la mise en place de l’amour de transfert, et donc du transfert. La scansion de l’analyste permet la naissance du manque et de l’attente chez l’analysant, la naissance du transfert et l’entrée dans une forme créative de la parole.

            Avec ce que l’amour dans la cure – ou dans la vie – implique. Je cite ici Lucien Israël dans La parole et l’aliénation : « L’innovation, l’inouï, le jamais vu, le jamais entendu constituent le domaine de l’amour. (….) Ce qui fait que, encore une fois, le poète ou le chanteur ont parfaitement raison lorsqu’ils disent que ‘l’amour, c’est toujours la première fois. Ca n’est pas la répétition. L’amour ne renforce pas le Moi. Il crée le sujet. C’est la fonction de l’analyse »[7].

            Bref, c’est un problème, dit Lucien Israël, lorsque l’analyste, par confort, conformisme ou par logique pouvoir ou d’enrichissement (je cite ici Lucien Israël), décide de s’adapter au temps industriel, de laisser se déployer dans la cure les mécanismes obsessionnels du temps industriel. L’une des caractéristiques du déploiement de ces mécanismes obsessionnels chez le psy étant, dit-il donc, le « respect rigide du temps ». La fermeture du temps dans la cure.

            Je tiens tout de suite à préciser que le propos de Lucien Israël n’implique pas à mon sens une critique de toutes les institutions, mais d’un certain type d’institution, que je qualifierais d’institution homogénéisante. Dans l’institution vivante, je dirais, le collectif a un temps commun, mais la forme pluraliste que prend ce temps commun rend possible qu’il soit élaboré de manières singulières par les sujets, et que chacun puisse y introduire quelque chose de son temps singulier. Dans l’institution vivante toujours, l’analyste ou le psy d’orientation analytique qui y travaille peut introduire de la singularisation du temps, par une écoute analytique.

            Quant à l’analyste ou au psy déployant des mécanismes obsessionnels, il s’impose en premier lieu à lui-même une fermeture du temps, un encastrement de sa parole et de sa vie psychique dans le temps unique de l’institution homogénéisante. Partant de là, il impose aussi au patient un temps unique, un rythme, un temps, fermé, qui lui est extérieur. Qui n’est pas le rythme, le temps ouvert de la subjectivation du sujet.

            Cette imposition d’un temps externe, fermé, au sujet, dans la logique de confort, de normalisation et de pouvoir par l’analyste, cela va aussi selon Lucien Israël avec ce qu’il appelle la « maïeutique ». C’est-à-dire avec une certaine relation – obsessionnelle – au savoir, comme Savoir total, sans trou. Cela va aussi avec la saturation de la signification par des interprétations par l’analyste, qui ne laissent pas de place à l’ouverture – et sont donc plus sachantes qu’analytiques. Ici, lorsque je parle de Savoir total, je pense de manière contemporaine aux diagnostics liés au DSM, d’ailleurs associé historiquement aux assurances états-uniennes, et donc au temps industriel, maintenant algorithmiques. Mais aussi, pour rester dans le champ analytique, je pense à la pratique d’une interprétation saturée en signification, et non pas ouverte, c’est-à-dire surdéterminées ou équivoques. Bref je pense à une parole de l’analyste qui dans les faits n’est pas analytique, car elle n’ouvre pas à la parole créative ni surtout à la page blanche de l’écoute créative[8], où l’analyste introduit un vide, et épargne à l’analysant toute attente (en un autre sens que précédemment) a priori. Pour déployer ainsi un désir de désir – et de richesse de la parole créative et surdéterminée, car habitée par le signifiant, par le symbolique. Le symbolique étant avant tout une dynamique créative – de parole.

            Je voudrais ajouter un point important ici, pour que ce que je vous dis sur le Savoir total et la position sachante, je ne l’énonce pas moi depuis une telle position de sujet sachant. Comme tout sujet, l’analyste, moi le premier, a, comme le dit Lacan, inéluctablement une résistance, c’est-à-dire des défenses, un symptôme, un sinthome, des mécanismes d’évitement. Et le travail analytique, comme le dit encore Lacan, cela pose en premier lieu le problème de la relation de l’analyste à sa propre résistance. Ecouter, intervenir, interpréter analytiquement, ça n’est pas évident en soi, cela demande tout un cheminement de l’analyste dans son propre travail analytique, pour ne pas prendre le patient, justement, dans sa propre résistance, dans ses défenses, son symptôme, son sinthome. Pour savoir y faire avec son symptôme, son sinthome. Cela demande à l’analyste de travailler interminablement à traverser son propre symptôme, et à repérer interminablement quelque chose de son propre sinthome. Même si cela lui est et restera très et énigmatique. Et, dans la cure, celui demande à l’analyste de déployer une écoute et une parole depuis ce travail interminable de traversée et de repérage. Aidant d’aillant si nécessaire l’analysant à produire un symptôme et un sinthome, et l’aidant si possible à traverser interminablement son symptôme et à repérer interminablement quelque chose de son sinthome[9].  

            Et j’utilise ici les termes « interminable » et « interminablement » pour essayer de dire que l’imaginaire ne cesse et ne cessera d’exister ; mais aussi que le réel, entre autres le réel de la destructivité pulsionnelle[10], ne cesse et ne cessera d’exister. Et que l’analyse, c’est dans mes termes avant tout un dispositif visant à accepter à la fois l’existence de l’imaginaire et l’existence du réel, et visant à élaborer sans fin depuis cette double acceptation. Et visant ainsi à aider le sujet à déployer un mode de jouissance[11] subjectivant, vaille que vaille.

            Je le rappelle, l’imaginaire selon Lacan, c’est en fait le narcissisme. C’est en fait cette inéluctable tendance à l’illusion et au contrôle qui habite le sujet et qui l’aide à tamponner le réel. Qui l’aide à se construire un symptôme singulier. En même temps que dans la cure, il s’agit d’aider le sujet à traverser ce symptôme pour ne pas être pris dans la rigidité d’un symptôme non traversé. Bref, la psychanalyse telle que la construit Lacan, et telle que je l’élabore moi, invite à une conception et à une pratique dialectiques de l’imaginaire, visant à l’acceptation de l’existence de l’imaginaire, et en même temps à sa traversée. Ce pour aider le sujet à savoir y faire avec l’imaginaire et avec le symptôme.

            Plus encore, le réel c’est selon Lacan ce qui est inéluctablement en dehors de la parole, du symbolique et de l’imaginaire, ce qui ne peut être ni dit ni représenté ni appréhendé, comme par exemple la mort, ou le point le plus vif de la destructivité pulsionnelle. Bien sûr, il est possible – et nécessaire – de parler des violences effectives de certains sujets, liées à la décharge massive de leur destructivité pulsionnelle ; mais le noyau le plus vif de la destructivité pulsionnelle, lui, relève du réel.

            Plus encore, pour qu’un travail analytique se déploie, il s’agit d’éviter que l’analyste prenne le sujet dans sa résistance. Pour cela, y insiste Lucien Israël, l’analyste doit à la base du travail analytique, de son écoute et de sa parole, poser une séparation entre ces deux sujets différents que sont l’analysant et, elle ou lui, l’analyste. Une séparation, une différence entre deux singularités, deux altérités irréductibles. Pour ceux que la philosophie intéresse, Lucien Israël élabore cela en mettant au travail Lévinas et sa philosophie de l’altérité[12].  Et pour Lucien Israël ce geste de poser une séparation et une différence vaut en ce qui concerne les rythmes et les temps de l’analysant et de l’analyste : l’analyste doit a priori poser que le rythme et le temps de l’analysant sont différents du sien, pour qu’il puisse accéder à un rythme, un temps singulier.

            Un autre élément important permettant une ouverture du temps dans la cure, consiste, dit Lucien Israël, je le cite, dans le fait de laisser se déployer un « plaisir », ou une satisfaction sous sa forme ouvrante. Bref, Lucien Israël pose ici la question de la satisfaction dans la cure. Et je dirais, en élaborant Lacan, que dans l’analyse comme « expérience dialectique »[13], il est nécessaire que se déploie, à côté de l’existence ouvrante du manque, une satisfaction liée à une rencontre subjectivante. Cette satisfaction est liée au déploiement de ce que Israël appelle dans son texte la « parole jaillissante » – qu’il différencie de la « parole descriptive »[14]. Une satisfaction donc en tension dialectique avec le déploiement du manque et de l’expérience de la finitude. Cette satisfaction ouvrante, nous dit Lucien Israël, permet le déploiement, par le sujet, de son rythme, de son temps singulier. Ce en le dégageant du temps unique, homogène, qui peut lui être imposé de l’extérieur, en premier lieu sous la forme du temps industriel.

            Plus encore, cette satisfaction ouvrante ne peut avoir lieu que dans la rencontre de un à un avec l’analyste. Cette rencontre, je la qualifie de subjectivante[15]. Lucien Israël pour sa part parle de « rencontre symbolique »[16].

            Il en va là de la question cruciale de l’existence du plaisir subjectivant, de la satisfaction féconde, dans la civilisation industrielle et dans son puritanismefondamental. Dans son rejet du corps, de la sexualité, du désir, mais aussi d’une positivité dialectique – au profit d’une logique surmoïque de maitrise des corps, et de répression obsessionnelle ou paranoïaque généralisée. Logique qui d’ailleurs va de manière clivée avec d’importants mécanismes de décharge pulsionnelle directe. Lorsque je parle de cela, je tiens particulièrement à préciser que sur cette question du temps industriel et de la société industrielle, Lucien Isaël élabore sur la philosophie critique – et freudienne – d’Adorno[17]. Quant à moi, sur ce point, je pense particulièrement au film Les Temps Modernes de Chaplin.

            D’ailleurs, Lucien Israël relie explicitement satisfaction et temporalité dans la cure, en ce qu’il nous dit que la « séance analytique » est aussi, en lien à la pratique du « Witz », « source » et, je le cite, « temps » de « plaisir »[18]. J’aimerais ici pointer le fait qu’en insistant sur la satisfaction ouvrante dans la cure, Lucien Israël élabore Lacan. En effet, pour Lacan, dans, « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI »[19],  la pulsion est vécue à la fin de l’analyse à partir de la marque de la satisfaction. Je le cite : « Le mirage de la vérité (…) n’a d’autre terme que la satisfaction qui marque la fin de l’analyse. Donner cette satisfaction étant l’urgence à quoi préside l’analyse »[20]. Plus encore, dans le séminaire sur l’éthique, il dit : « la sublimation est la seule satisfaction permise par la promesse analytique »[21]. Et je relie pour ma part la sublimation à la parole jaillissante – ou créative – dont parle de manière si éclairante Lucien Israël, dans ce texte et ailleurs, dans sa conception créative du symbolique. Qu’il élabore donc de Lacan.

            Plus encore, dans la cure, le déploiement d’une relation ouverte au temps, pour Lucien Israël, passe par la création par l’analysant de son rythme, de son temps singulier. Pour le citer, je dirais que la création par l’analysant de son temps singulier passe par le déploiement, je cite encore Lucien Israël, de la « fonction du temps » dans la cure, qui est de « mettre en place la rencontre qui produit le transfert » – j’aimerais ici relever son insistance sur la rencontre. Ce qui ensuite, ajoute le texte, va permettre le symptôme comme « retour du temps », retour d’un « temps qui a déjà existé ». Ce qui d’ailleurs pose, je cite toujours, un « problème de mesure, de pesée » : un problème donc de mesure du temps comme rythme donc, avec les scansions de ce rythme que l’analyse peut déployer – s’il a pour cela le sens clinique, le tact nécessaire.

            Je voudrais maintenant revenir sur l’expression « temps de l’attente » de Lucien Israël, dont je vous ai parlé plus avant. Elle énonce aussi l’idée d’une pause, d’une pause qui s’oppose à la logique subjective de l’immédiateté. Cette logique de l’immédiateté étant inhérente à la vie pulsionnelle non élaborée, et au fait que la jouissance n’est pas régulée, car non liée au manque, au désir et à la satisfaction sous sa forme ouvrante.  

            De son côté, Lacan insiste, pour que le sujet déploie un mode de jouissance subjectivant, sur la nécessité que la jouissance consente au manque et au désir – ce qui rejoint la question de la sublimation et de la parole jaillissante. Et il s’avère qu’avec la logique de l’immédiateté, on ne trouve pas chez le sujet de manque ni de désir ni de satisfaction sublimatoire pour réguler la jouissance. Bref, la logique subjective de l’immédiateté, c’est le court-circuit relevant d’un mode de jouissance désubjectivant et sa compulsion massive de répétition. Où, comme on l’entend dans la cure, le sujet n’arrive pas à ouvrir du temps. Où il est pris dans le court-circuit de la jouissance absolue, d’une décharge directe et chaotisante de la pulsion et de sa destructivité.

            Avec la question clinique suivante, profondément freudienne, qui se pose ici selon moi : comment ouvrir du temps face à la logique d’immédiateté ? comment, alors que la pulsion, en son fondement, implique a priori une logique de décharge directe et d’immédiateté, et tend vers la compulsion massive de répétition qui va de pair, faire en sorte qu’elle, la pulsion, passe par une parole, par du symbolique et des signifiants, et de l’imaginaire aussi, ou de l’écriture sinthomale, ce qui ouvre du temps ? Comment ainsi faire sortir le sujet de la compulsion massive de répétition ?

            Car pour ma part je parle aussi d’imaginaire et de sinthome, ce dont Lucien Israël parle peu, car il se centre sur le symbolique. Pour ma part, je dirais que la subjectivation relève à la fois d’une dynamique symbolico-imaginaire (conflictuelle et créative) et de la production d’un sinthome. Permise par une rencontre subjectivante à la fois symbolico-imaginaire et sinthomale [22] – Lucien Israël parlant lui de « rencontre symbolique ».

            Car l’élaboration de la pulsion demande, dit Lucien Israël, une rencontre dans la cure, une rencontre de un à un, entre l’analysant et l’analyste, une rencontre qui, donc, par la scansion avant tout, ouvre au transfert. Ouvre au transfert en ce qu’il déploie du temps, le temps psychique, le temps entre autres de l’après-coup. Le temps aussi, temps nouveau, de la page blanche qu’ouvre l’écoute de l’analyste, et qui permet la parole désirante et créative, l’événement de la parole « jaillissante », l’événement de la renaissance ou même parfois de la naissance, par la parole, du désir, du désir symboliquement créatif, en sa puissance de commencement, de nouveauté, de nouveauté signifiante, et de satisfaction sublimatoire[23]. Ainsi se met en place un lien de parole désirant.

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            Voici pour certains éléments élaborés avec Lucien Israël. Pour continuer à penser le temps dans la cure avec Lucien Israël, j’insisterai aussi sur le fait que dans les deux chapitres de Boiter n’est pas pécher que j’élabore aujourd’hui, il nous parle de quatre phases du cheminement du sujet qui à un moment va faire un travail analytique :  

1. la première phase est la phase « prénévrotique », où le sujet dit-il est inscrit dans le langage de ses parents – et en fait, je dirais, dans leur temps ;

2. la deuxième phase est la phase « névrotique », où, dit-il, le sujet déploie dans sa parole en même temps : d’un côté le langage de ses parents, de son environnement; et, de l’autre, je cite, une « position critique » par rapport à ce langage, qui permet au sujet de « prendre une distance par rapport à ce discours (…), se situer par rapport à lui ». Ce qui renvoie à quelque chose comme une « libération » ou une « liberté ». Le sujet en vient alors, je cite encore Lucien Israël, à « choisir ce qui lui convient, ce qui le représente lui-même » dans le langage reçu. Ce pour déployer son désir propre – et donc aussi déployer son rythme, son temps propre. C’est là ce que Lucien Israël appelle la phase « conflictuelle douloureuse, mais inévitable »[24].

3. La troisième phase est la phase « post-névrotique », où le patient fait le deuil de la part parentale inscrite en lui, s’autorise solidement de son désir – et de son rythme propre. Ce qui a lieu grâce à la cure, mais peut aussi avoir lieu, ajoute Lucien Israël, dans la vie, par l’expérience du deuil et de l’amour.

4. Plus encore, si l’on lit Lucien Israël dans le détail, cela ouvre d’ailleurs à un quatrième temps, une quatrième phase, liée au fait que, comme il le dit, le patient « perd » l’analyste, le laisser tomber, et qu’il « sorte » ainsi « de la néo-névrose de la cure », sans faire de l’analyste un « héros » ou un « mort »[25].

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            Voilà donc pour ce que Lucien Israël nous dit du temps dans la cure, dans ces deux chapitres de Boiter n’est pas pécher. J’aimerais maintenant continuer d’élaborer sur cette question des différents temps dans la cure, en m’appuyant surtout sur Lucien Israël et Lacan.  Et encore une fois sur Luis Izcovich portant sur la question du temps en analyse dans Urgence et satisfaction.

            Pour parler des différents moments de la cure, je partirai donc des quatre phases que caractérise Lucien Israël, en me permettant d’ajouter, en m’appuyant sur Lacan, deux phases intermédiaires entre la 1e phase et la 2e phase que définit Lucien Israël :

A. la phase de l’irruption du réel pour le sujet, irruption du réel qui est en général à l’origine de son geste vers l’analyse – geste qu’il s’agira, d’ailleurs, dans les entretiens préliminaires, d’essayer de convertir en demande analytique. Régulièrement en effet, le sujet, face à l’irruption et la persistance du trou du réel, se tourne vers l’analyse car il ne trouve plus d’élément pour boucher ce trou. Ces bouchons pouvant par exemple consister en des thérapies plus adaptatives, dans la lathouse de la consommation capitaliste ou de la technoscience capitaliste[26], ou dans l’encastrement de sa parole dans des discours collectifs à forte teneur mythique ou idéologique.

B. Et puis l’autre moment que j’ajouterais dans le modèle de Lucien Israël, c’est le moment de la rencontre analytique, que Lucien Israël évoque sans en faire pourtant dans les deux chapitres évoqués un moment à part entière : le moment de la réponse de l’analyste à cette irruption du réel, qui est d’écouter en ouvrant à du transfert, à une adresse à l’Autre avec un grand A.

            Ainsi je me permettrai de penser les différents moments du cheminement du sujet qui fait une analyse, de la manière suivante, en 6 moments, aussi en essayant de penser notre pratique au-delà de la seule névrose sur laquelle se centre la réflexion de Lucien Israël dans les deux chapitres que j’ai évoqués. Ce parce qu’à son époque c’était bien plutôt la névrose obsessionnelle qui prédominait dans la clinique – des sujets venant à l’analyse. L’analyse faisant venir à elle, à chaque époque, les sujets qui ne sont pas trop massivement pris dans l’adaptation sociale. Ce qui veut dire que, pour envisager les évolutions sociales et discursives, la perspective qu’ouvre la clinique analytique sur la société demande à être complétée par une élaboration des apports théoriques concernant ces évolutions, ce pour essayer de prendre aussi en compte dans notre réflexion les subjectivités contemporaines qui ne viennent pas à l’analyse.

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            En ce sens, je commencerai par dire que le premier moment du cheminement du sujet qui fait une analyse, c’est le moment pré-analytique où souvent le sujet arrive, plus ou moins bien, à s’indemniser de l’existence du réel[27]. Cliniquement, cette indemnisation peut prendre différentes formes : soit la forme de mécanismes plus obsessionnels ; soit celle de mécanismes plus psychotiques – et liés à une psychose collective adaptée – ; soit la forme de mécanismes que je qualifierais de limite[28]. D’ailleurs, face à ces mécanismes limites du sujet, il s’agira à mon sens dans la cure d’aider à la naissance du désir qui n’existe pas encore[29]. Ce par une rencontre symbolique – ou subjectivante – de un à un, ouvrant à un lien de parole désirant.

            Mais j’en reviens à ce premier moment de l’indemnisation du sujet par rapport au réel. Ici, je dirais, le sujet, donc de manière donc plus obsessionnelle, plus psychotique ou plus limite, suivant quels mécanismes sont dominants dans sa parole et sa vie psychique, n’a pas déployé de temps singulier. Ou pas encore. Son rythme, son temps est celui de son environnement. Celui en général du temps industriel. Pas ici de rythme, de temps singulier, ou pas encore. Si j’élabore sur mon triptyque obsessionnalité-psychose-état limite, le sujet est alors soit pris dans un temps obsessionnel, très organisé mais avec de ponctuels moments clivés de forte décharge pulsionnelle et de chaos ; soit il est pris dans un temps psychotique, très chaotique, et généralement qui ne peut qu’être artificiellement colmaté que par des mécanismes de défense paranoïaque ; soit il est dans pris une logique limite plus immédiate, de décharge pulsionnelle très directe, elle aussi chaotique, même si moins que dans les mécanismes psychotiques: le sujet au fonctionnement à dominante limite colmatant ce retour chaotique du réel par un solipsisme et une manie structurés autour d’un moi-idéal à la fois rigide et fragile[30].

            Et, pour comparer d’un côté la clinique à laquelle avaient à faire Lucien Israël et Lacan et de l’autre notre clinique contemporaine, je dirais que de nos jours, du fait de l’évolution sociale et des discours collectifs, nous avons plus à faire à des sujets dont le fonctionnement est à dominante limite. Ce qui, par rapport au primat précédent des mécanismes obsessionnels, n’est d’ailleurs pas nécessairement un mal en soi, dans la mesure où cette fragilité est compensée par une plus grande ouverture potentielle : j’en parlerai plus loin.

            En tout cas, de ces trois manières, plus obsessionnelle, plus psychotique adaptée, ou plus limite, le sujet peut déployer des défenses massives, et des mécanismes de décharge pulsionnelle directe, qui empêchent une élaboration effective. Qui rendent le monde de jouissance du sujet désubjectivant. Et ces mécanismes de décharge pulsionnelle directe et immédiate, ils s’opposent au déploiement dans la durée du désir et de la satisfaction pulsionnelle sous sa forme sublimatoire ouvrante, qui elle passe par les détours, la durée, de la parole, du signifiant.

            Plus encore, une élaboration psychique et discursive effective de la vie pulsionnelle, elle est, je dirais dans ma petite théorie personnelle, dans sa complexité, à la fois : symbolique et imaginaire ; à la fois sublimatoire, créative et traversante ; à la fois symptômale et aussi sinthomale. Mais dans la pure décharge directe, rien de cela n’est possible.

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            Je vous ai ici parlé du premier moment du cheminement du sujet qui s’indemnise de l’existence du réel pour déployer un temps suspendu, une temporalité qui ne comprend pas de temps singulier. J’aimerais à cela ajouter que parfois le sujet reste rigidement bloqué dans un tel non déploiement d’un temps singulier. Parce qu’un verrouillage a eu lieu en ce sens.

            Et concernant le verrouillage de ce type de mode de jouissance désubjectivant, j’aimerais insister sur le rôle, chez les sujets les plus désubjectivés, des idéaux surmoïques mortifères, des mots bouchons, des mythes les plus désubjectivants, qui, de manière quasi-hypnotique, valorisent, embellissent des mécanismes de pure décharge, inversent discursivement leur désubjectivation profonde en quelque chose d’idéal, d’apparemment parfait. En effet, nous constatons cliniquement que lorsque la logique de décharge et d’immédiateté du sujet est encastrée – de manière obsessionnelle, psychotique adaptée ou limite – dans une logique collective qui favorise la décharge et l’immédiateté, le sujet déploie des mécanismes de décharge directe au sein de dispositifs sociaux qui donc, en déployant un moi-idéal surmoïque désubjectivant, valorisent une telle décharge, un tel mode de jouissance. Ainsi c’est la possibilité du manque, du désir, de la satisfaction sublimatoire, bref, de l’élaboration, de la parole, de la jouissance dialectisée, qui est refermée.

            Ici l’on trouvera souvent, dans la parole du sujet, un scénario d’omnipotence et d’omniscience concernant un grand Autre, qui jouit totalement, absolument, et est indemnisé de toute limite ou de toute finitude. Et est aussi indemnisé de toute temporalité, de toute inscription dans une durée, et dans la parole en ce qu’elle ouvre à du temps, écarte le sujet de la jouissance absolue.

             Bref, j’aimerais insister, concernant les logiques collectives d’immédiateté, sur le fait que le temps y est suspendu, et qu’elles poussent le sujet – que ce soit dans les mécanismes obsessionnels, psychotiques adaptés ou limites – dans un fonctionnement clivé entre : d’un côté la décharge massive ; et de l’autre la répression moraliste, liée à l’idéal surmoïque. Comme le dit Lacan, le surmoi pousse à jouir. Et nous trouvons ici, pour élaborer ce que Lacan nous dit du clivage et de la division, dans le fonctionnement du sujet, un clivage de l’objet – par opposition à une division du sujet. En effet, nous ne trouvons pas la division de la parole et de la vie psychique, qui est la structure dominante du sujet qui a connu une structuration subjectivante, faisant que sa parole déploie un désir, une créativité symbolique, une éthique régulatrice, et un symptôme, et même un sinthome.

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            Je le disais, concernant la clinique contemporaine, ou concernant l’évolution des subjectivités contemporaines, je considère qu’elle est plus marquée par les mécanismes limites et les fonctionnements subjectifs à dominante limite. Mais aussi par la psychose adaptée, question dont je ne parlerai pas aujourd’hui. Et, pour élaborer sur la clinique contemporaine, j’aimerais développer quelque peu ce qu’il en est des fonctionnements subjectifs à dominante limite, et sur les possibles raisons sociales d’une telle évolution.

            En ce sens, je dirais ceci concernant le sujet ayant une dominante de mécanismes limites. En premier lieu, celui-ci n’a pas été inscrit par son environnement dans la dynamique symbolico-imaginaire ni n’a pu produire de sinthome, et donc n’a pas pu déployer de désir ni de structuration de sa vie pulsionnelle. Cela va de pair avec le fait que la parole n’est pas chez le sujet solidement lié aux affects ni au vécu corporel. Ce donc parce que dans son environnement il n’a pas eu de lien de parole ni d’accueil subjectivant permettant cela[31].

            Toutefois, ce sujet limite est encore ouvert à la possible rencontre subjectivante à venir. Il a gardé une ouverture à une naissance subjective à venir, pour peu qu’une rencontre de un à un, un lien de parole désirant, lui soit proposée en ce sens – particulièrement dans la cure. Ainsi le fonctionnement subjectif à dominante limite, par son ouverture, est différent du fonctionnement à dominante psychotique en ce que celui-ci est plutôt un fonctionnement où le sujet a lui refermé la possibilité de la rencontre subjectivante.

            Dans le fonctionnement psychique et discursif à dominante limite, le réel, particulièrement celui de la destructivité pulsionnelle, fait retour de manière chaotisante très régulièrement. Ceci est particulièrement favorisé par nos environnements sociaux contemporains où se déploie une logique néo-industrielle poussant une logique d’immédiateté et à un mode de jouissance désubjectivant.

            Bref, au niveau culturel, le fait que le sujet contemporain soit souvent pris dans un fonctionnement psychique et discursif à dominante limite est lié à un contexte social et discursif. Et celui-ci est en bonne partie lié à l’industrialisation de nos existences et de nos paroles. Et même en bonne partie ceci est lié à l’évolution récente de l’industrialisation et du capitalisme, dans ses dimensions algorithmique, techno-scientifique et managériale – voire maintenant autoritaire et néofasciste -, et au court-termisme et à la personnalisation désubjectivante et désingularisante que cette évolution a favorisée.

            Ici je te tiens à préciser qu’à cette personnalisation désubjectivante, j’opposerais ce qui dans l’évolution sociale et discursive contemporaine, dans le sens d’une féconde singularisation. Ce qui m’éloigne d’une optique conservatrice. Mais c’est là une autre question.

            Il reste que cette évolution sociale contemporaine pousse justement le sujet, au niveau de ses mécanismes, dans le fonctionnement limite, particulièrement dans le solipsisme maniaque et dans la logique de décharge et d’immédiateté de ce fonctionnement[32]. Ce alors que, par contraste, l’ancienne industrialisation ou l’ancien capitalisme lui, inscrivait certes le sujet dans une certaine durée, mais, il ne faut pas nous tromper il me semble, dans la durée d’un temps collectif homogène, désubjectivant, favorisant en partie les mécanismes obsessionnels, et la fermeture – névrotique – qui va avec.

            Du point de vue du sujet limite, pour faire face au retour régulier du chaos du réel dont l’existence n’a pas été acceptée, il mobilise donc des mécanismes limites. Ces mécanismes limites sont en fait des défenses non névrotisées face à cette chaotisation, et qui se déploient surtout dans un solipsisme maniaque et dans l’évitement systématique du lien à l’autre. Ce qui vise avant tout à éviter que, en cas de trop grande proximité, ce lien devienne pour le sujet le lieu d’une flambée de terreur archaïque par rapport à la Chose – qu’incarne l’autre[33].

            Il reste que le sujet à fonctionnement à dominante limite, du fait de l’ouverture qu’il a gardée, a régulièrement, soit une plus grande créativité, soit un plus grand potentiel de créativité, que le sujet à fonctionnement à dominante obsessionnelle qui, pour plus névrotisé est plus rigide, plus (névrotiquement) fermé à la possibilité de la rencontre créative.

            Et il est à mon sens important d’essayer de caractériser ce fonctionnement limite, omniprésent dans notre clinique contemporaine, afin d’appréhender comment l’analyste peut écouter, parler et intervenir dans la cure.

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            Mais, pour en revenir aux différents moments dans le cheminement du sujet qui fait une cure, je vous ai donc parlé du premier moment, où le sujet est indemnisé de l’existence du réel, et du fait que ce fonctionnement en termes d’immédiateté et de décharge peut être verrouillé.  J’ai aussi essayé de : caractériser les fonctionnements subjectifs à dominante limite ; différencier les fonctionnements subjectifs à dominante limite, à dominante psychotique et à dominante obsessionnelle ; et d’élaborer sur les mutations sociales qui nous font passer d’un primat des mécanismes obsessionnels au primat des mécanismes limites.

            Je voudrais maintenant en venir au 2e moment du cheminement du sujet qui fait une cure. Le 2e moment dont je voudrais vous parler, c’est le 2e moment toujours pré-analytique, dont je vous ai d’ailleurs déjà un peu parlé, de l’irruption du réel dans la vie du sujet ; de l’irruption du trou du réel, de manière si violente, qu’il ne peut plus s’indemniser de l’existence du réel.  Différents événements dans la réalité ont pu provoquer cette irruption. Par exemple une rupture, une perte, un événement existentiel majeur, ou une modification majeure dans l’environnement du sujet. Qui a alors quelque chose de subjectivement traumatique, au sens où les mécanismes d’indemnisation de l’existence du réel ne sont plus efficaces. Que ces mécanismes d’ailleurs soient plus obsessionnels, plus psychotiques adaptés, ou plus limites. Dans cette situation de débordement radical par le réel pulsionnel, le sujet souvent fait dans l’agir, que ce soit dans le passage à l’acte, ou dans l’acting out – je reprends ici la différence importante de Lacan entre acting out et passage à l’acte, dans laquelle l’acting out ouvre une reprise à venir, à la différence du passage à l’acte qui lui cherche à fermer la possibilité d’une reprise à venir. En tout cas, dans ce deuxième moment, du point de vue du temps du sujet, le sujet est absolument débordé face à la faille pulsionnelle, il se retrouve face à une urgence.

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            Et parler de cette urgence me permet de parler du 3e moment du cheminent du sujet qui fait une cure, et qui est proprement parler le premier moment analytique de ce cheminement.  Qui va avec l’entrée du sujet dans le temps, par la demande, au début de la cure. Car de  l »urgence » que connait le sujet irrémédiablement bouleversé par l’irruption du trou du réel, Lacan parle dans ces termes dans son texte « Du sujet enfin en question » :  « il y aura du psychanalyste à répondre à certaines urgences subjectives »[34]. Bref, à cette urgence, l’analyste, dit Lacan, doit répondre, par une écoute qui vient rencontrer tentative de la parole du sujet. Et il le fera en proposant une rencontre subjectivante en tant que rencontre entre la parole et l’écoute, en écoutant, en premier lieu, de manière analytique, sans attente (terme entendu en un autre sens que précédemment), sans attente a priori, en déployant une page blanche, et donc sans enclencher une forme d’intervention qui veut résoudre l’existence du réel par des mots-bouchons.

            Et, face à cette ouverture par l’écoute et la parole qui cherche à inscrire le sujet dans le symbolique, si le sujet en est capable – on le verra dans l’entretien préliminaire –, il en viendra à formuler quelque chose comme une demande. Avec un élément de transfert qui se met en place, de transfert comme adresse à l’Autre avec un grand A. Car en fait, ce qui a très souvent fait massivement défaut dans l’environnement du sujet, c’est bien l’écoute, et une adresse à l’Autre avec un grand A. Du coup, comme le dit Lacan, il arrive bien que l’offre crée la demande, que l’offre de l’écoute par l’analyste crée la demande analytique par le patient, crée le déploiement d’une parole habitée par le transfert sur l’Autre symbolique avec un grand A, dans une adresse à cet Autre.

            Cela fait alors sortir le sujet de l’agir, pour qu’ait lieu, comme le dit Lacan dans « Fonction et champ de la parole du langage »[35],  une « ascèse subjective », vers la parole et donc la sublimation. D’ailleurs, j’aimerais rappeler que Lacan, dans son dans « Intervention sur le transfert » de 1951, dit que la psychanalyse est un « non-agir positif »[36]. Ailleurs, lorsqu’il parle de l’apport de Freud, il dit que la psychanalyse apporte au sujet « quelques moments de repos »[37]. Ailleurs encore, il parle régulièrement de « laisser-être », ce qui renvoie à quelque chose comme une détente, au sens de la « Gelassenheit » en allemand et particulièrement chez le philosophe allemand Heidegger[38].

            Alors, offrant ainsi la perspective d’une « ascèse », d’un « non-agir », lié à la page blanche, au vide qu’ouvre l’écoute, la psychanalyse permet au sujet de passer de l’urgence d’agir à l’urgence de parler – de sublimer –, de cheminer vers le fait de déployer une parole jaillissante, créatrice. De faire en sorte que sa jouissance commence à consentir au manque, au désir et à la satisfaction sublimatoire. De faire en sorte que son mode de jouissance puisse commencer à être subjectivant. Qu’ait lieu un début de ce que Lacan appelle une « perte de jouissance ».

            D’ailleurs, il en va ici de l’urgence ou de la hâte de parler – et de vivre – au sens de Lacan pour qui, dans le séminaire d’un Autre à l’autre, je le cite, la « hâte » est la « liaison propre de l’être humain au temps (…). (…) C’est là que se situe la parole »[39]. Et, dans les pages suivantes du même séminaire, Lacan relie cette hâte au « laisser-être »[40], qui est en premier lieu pour lui le « laisser-être le réel », dans mes termes : l’acceptation de l’existence du réel. En tout cas, ici le sujet entre dans le temps en ce qu’il déploie la « hâte » de parler – et l’urgence de vivre – inhérente à son désir et je dirais aussi à son sinthome.

            Ici le temps du sujet n’est plus pris dans un temps collectif unique, il n’est pas non plus suspendu, mais le sujet entre dans le temps, dans son temps singulier à lui. Il se dégage du temps collectif homogène. Il se dégage de la fermeture du temps, pour que se déploie un temps singulier et ouvert. Et, surtout concernant le réel pulsionnel, eh bien le sujet peut alors commencer à en accepter l’existence, au lieu de s’en indemniser, et c’est cela qui le fait rentrer dans le temps. Car c’était le retour du réel pulsionnel, justement parce que son existence n’était ni acceptée ni élaborée, qui faisant qu’il n’y avait pas de durée, parce que ce retour clivé du réel sans cesse venait chaotiser la mise en place de toute durée, de tout rythme, de tout temps. Comme le dit Hamlet dont Emmanuelle Bornacin a parlé lors de cette journée : « le temps est hors de ses gonds », « the time est out of joint ».

            Et la pulsion ne pouvant ainsi passer par la parole, par la sublimation, par le temps, elle se décharge, déstabilisant ainsi toute possibilité d’ouverture d’un temps singulier. Bref, la logique de l’immédiat règne ainsi, et la logique de l’immédiat, je tiens à relever, si l’on décompose le mot d’im-médiat, c’est aussi la logique de l’absence de médiation, de l’absence de médiation par la parole. Ce par une rencontre symbolique – ou subjectivante – de un à un et la mise en place d’un lien de parole désirant.

            Voici donc pour le 3e moment de l’entrée du sujet dans le temps, avec le déploiement du temps singulier, par la rencontre et l’écoute analytique et la mise en place du transfert[41]. D’ailleurs, point très important, ce 3e moment de la rencontre, de l’écoute et de la mise en place du transfert est en fait à recommencer sans cesse dans la cure, dès que du réel surgit.

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            J’en viens maintenant au 4e moment du cheminement du sujet qui fait une cure, et qui est à proprement parler le 2e moment du travail analytique. Ce 4e moment est possible une fois que le 3e moment, le moment de la rencontre analytique s’est mis en place, que le lien de parole un à un de la cure est en place. Alors quelque chose comme du désir peut surgir, avec à terme une production créative de la parole, et une production de symptôme – et si nécessaire production de sinthome aussi, pour contenir le point de béance pulsionnelle inéluctable[42]. Ici la surprise, liée au désir, et en premier lieu dans la parole ; la surprise, donc, pourra surgir sans être insupportable – comme elle est par exemple insupportable pour le sujet massivement pris dans des mécanismes obsessionnels.

            Ici, le symbolique et l’imaginaire étant toujours articulés, le déploiement du désir va aussi cliniquement pour le sujet avec le déploiement de l’imaginaire, et d’un imaginaire souple, dialectisable, traversable. Dans la cure, cela est permis par le fait que l’analyse initie petit à petit, avec le temps, et avec tact, le sujet, au manque, à l’angoisse. L’analyste ici, pour le dire de manière un peu courante, ne balance pas le sujet dans le manque ni dans l’angoisse, ce qui empêcherait toute construction subjectivante – d’où le rôle de la satisfaction, de la joie, de l’enthousiasme. Mais, par son tact, son art du rythme et de la scansion, l’analyste aide aussi le sujet à se construire des défenses structurantes, un symptôme et un sinthome, mais il aide aussi à la construction d’un fantasme et un d’imaginaire de forme souple – dialectisable et traversable. Car ce sont ces défenses, et le fantasme et l’imaginaire, qui aident le sujet à contenir, tamponner dit Lacan, le réel : à globalement en venir à accepter l’existence du réel, à savoir y faire avec le réel. De ce point de vue, pour élaborer sur la très ouvrante expression que Nicolas Janel a proposée lors de la journée, la cure vise à « trouer le réel », à trouer le trou du réel : je dirais, elle vise à faire, autant que possible, de la Chose un objet petit a[43].

            De plus, par le déploiement petit à petit de la parole, de la parole jaillissante du patient, grâce à l’écoute de l’analyste, quelque chose comme une satisfaction féconde, je l’ai dit avec Lacan et Israël, mais aussi comme une joie féconde, dirais-je en citant encore Lacan et Lucien Israël, se déploie. Car Lacan parle bien, en plus de satisfaction, de joie. Voir ce qu’il dit dans les « Allocutions sur les psychoses de l’enfant »[44]: « quelle joietrouvons-nous dans ce qui fait notre travail ? « . En ce sens, Lacan va d’ailleurs jusqu’à parler de l’enthousiasme comme marque de l’analyse : « s’il n’est pas porté à l’enthousiasme, il peut bien y avoir analyse, mais d’analyste aucune chance »[45].

            Bref, il en va, dirais-je avec Lacan, mais aussi Lucien Israël, de l’analyse comme expérience dialectique, où peut se déployer une satisfaction et une joie – et un enthousiasme –, liées à la parole créative et à la une rencontre subjectivante, et en tension dialectique avec le déploiement du manque et de l’expérience de la finitude. Bref, il en va là d’une positivité subjectivante, créative et dialectique, que Lacan pratique et pense et que Lucien Israël déploie à sa suite [46].Cela pose la possibilité d’une élaboration nouvelle et plus véritable de Lacan, car marquée par cette positivité créative, en tension structurelle, dialectique, avec une négativité inéluctable : le manque, l’expérience de la finitude (et donc l’angoisse, etc.)[47]. Ce qui diffère d’un freudo-lacanisme plus classique, que l’on pourrait qualifier de plus négativiste, laissant de côté cette positivité subjective, créative et dialectique. Et ne prenant pas en compte l’apport de Lacan permettant, par la prise en compte de cette positivité que l’on retrouve dans l’expérience analytique, une solide créativité et une solide capacité subjectivante de la cure analytique telle que Lacan l’élabore. Notons d’ailleurs que Lacan lui-même a dans certains passages de son oeuvre cédé à ce que l’on pourrait appeler ce négativisme, dans la propre conception qu’il avait de la cure et de son oeuvre[48]. Et que le présent éclairage de son apport va contre cette propre tendance chez Lacan.

            Sur la satisfaction et la part de joie dans la cure, d’ailleurs je citerai aussi Lucien Israël dans Boiter n’est pas pécher : « j’attends encore qu’on m’amène une analyse qu’on aurait fait avancer sans le recours au mot d’esprit, sans le recours du rire »[49]. Ou encore : « chaque fois qu’une de nos interventions fait toucher du doigt » au patient « qu’il sera devenu une preuve de son autonomie, il va éprouver la même intense satisfaction et la même libération dont il va pouvoir se servir pour continuer à construire sa vie personnelle »[50] . L’analyse relevant alors d’une « activité » qui est, dit Lucien Israël, « source de joie »[51] – ce qui pose la question « de l’évolution du plaisir à la joie »[52].

            Et ce que j’appelle pour ma part la subjectivation, cela renvoie selon Lucien Israël au fait, je le cite, de « continuer de construire sa vie personnelle » – une vie personnelle, c’est-à-dire  différente aussi de celle de l’analyste, dans un déploiement des altérités dont j’ai parlé plus avant. Cela renvoie au fait qu’une durée s’est ainsi ouverte, au-delà de l’immédiateté : celle justement de la construction de cette vie personnelle, dans le temps, par la parole. Ce qui apporte de la satisfaction et de la joie. Winnicott ici, j’aimerais le dire, parlerait lui de croissance, qui selon vaut pour tout sujet, à tout âge, pour peu qu’il soit en subjectivation[53].

            Tout cela veut dire que la traversée de la cure, si le travail analytique se fait, permet la modification de la relation du sujet à la satisfaction et à la jouissance. Ce qui passe par la phase conflictuelle dont parle Lucien Israël, et que j’ai évoquée plus avant, où le sujet traverse le discours de son environnement pour singulariser sa parole – ce dont parle Lacan dans le Séminaire D’un Autre à l’autre –, et déploie, je le répète, une « position critique » par rapport à ce discours. Il en vient alors, je cite encore Lucien Israël, à choisir ce qui dans le langage de son environnement lui convient pour déployer son désir propre – et donc il en vient aussi à déployer son rythme, son temps propre.

            Ici le sujet, dans la durée du travail analytique, peut déployer une véritable capacité d’accepter l’advenue du réel, dans sa parole, sa vie psychique et dans le monde – advenue du réel qui ne cesse de se rappeler à lui. Et par la parole créative, sublimatoire, l’existence de ce réel, s’il est le réel pulsionnel, le sujet peut interminablement l’élaborer de manière ouvrante. Son mode de jouissance peut alors se faire solidement subjectivant. Le réel continue bien sûr d’exister mais le sujet sait en solide partie faire avec. 

            D’ailleurs, tout cela aide le sujet à la solide production du symptôme, et d’un symptôme ayant une souplesse, pour que le sujet, traversant interminablement son symptôme, sache y faire avec lui. Et, à un autre niveau aussi, celui de l’inéluctable béance pulsionnelle, où le réel échappe au symbolique et à l’imaginaire, cela peut aller si nécessaire avec la création d’un sinthome, et même à termes d’une capacité à repérer interminablement certains éléments inhérents à son sinthome, même si nous sommes là dans les zones les plus énigmatiques au sujet.

            Cela aide aussi au 5e temps du cheminement du sujet, qui est la sortie du discours des parents, de l’environnement, la perte de ses parents. Dont nous parle donc Lucien Israël, et sur lequel je passerai vite.

            J’aimerais aussi ajouter qu’il reste que ce cheminement n’est possible que dans le cadre d’un environnement offrant les conditions matérielles, discursives et politiques, et donc des interstices, le permettant – pour peu que le sujet en déploie le geste. J’aimerais juste préciser que si le sujet est, du fait de sa situation matérielle et professionnelle, structurellement limité dans sa subjectivation, eh bien il s’agit bien sûr avant tout, sans pour autant céder au refus contemporain de la part de risque que comprend toute subjectivation, de l’aider à rendre sa vie vivable, la plus vivable possible, sans chercher à le mettre dans une position difficile qu’il n’aurait pas souhaité.

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            J’en viens maintenant au 6e moment du cheminement du sujet qui fait une cure et pousse loin son travail. Ce 6e moment est lié à ce que Lacan appelle le « temps pour comprendre », temps pour comprendre qui ne doit pas être manqué dit-il, parce que c’est un moment d’ouverture bien précis, qui peut se refermer. Lacan y insiste dans son texte « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée »[54]. Et ce temps pour comprendre a tout à voir avec l’appréhension par le sujet de la fonction de la hâte, de l’urgence de vivre, et surtout de parler, que Lacan, je l’ai dit plus avant, met au fondement de la psychanalyse. La hâte et l’urgence de vivre et de parler étant liés au désir et au sinthome du sujet, et ouvrent pour lui au geste de s’autoriser solidement de son désir – et de son sinthome. Ce en résonance avec le désir de désir – et le sinthome et le soin sinthomal dont parle Lacan dans le séminaire sur le sinthome [55] – de l’analyste.

            Car, du côté de l’analyste, la hâte, dit Lacan dans Radiophonie, « n’est correcte qu’à produire ce temps : le temps de conclure »[56]. A aider le sujet à produire le temps, maintenant, de perdre l’analyste, et de quitter la néo-névrose de l’analyse, pour orienter solidement son désir vers la vie. L’analyse n’étant pas tout pour lui, et relevant donc, pour élaborer Lacan dans le séminaire Encore, de ce qu’il appelle le pas-tout. Et l’analyste, aussi lié au pas-tout, n’étant lui qu’un passeur, que l’on perdra.

            Je vous remercie de votre attention.


[A] Intervention à la formation Apertura du 27 novembre 2024, sur « les différentes temporalités face à l’immédiateté ». J’ai quelque peu repris mon texte depuis cette intervention.[1] Israël, Lucien, 2010, Boiter n’est pas pécher, Strasbourg/Toulouse, Arcanes/Érès, [2007].

[2] Stilus, 2022.

[3] Sur les temps de la cure, je renvoie aussi au passionnant texte de Nicolas Janel : https://www.fedepsy.org/echos-seminaires-formations/echos-des-activites/la-cure-un-retour-vers-le-futur/

[4] Dont j’ai déjà parlé à Apertura il y a quelques années lors de la journée « Les différentes addictions aujourd’hui et les relations d’objet », avec une intervention sous le titre : « Sur le discours numérique, relation d’objet, addiction (à partir de Bernard Stiegler) ».

[5] Hartmut Rosa, Accélération, La Découverte, 2010.

[6] Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux, Seuil, 1977. Sur Roland Barthes, je renvoie à mon livre, Roland Barthes, la mélancolie et la vie, Lemieux, 2015.

[7] Lucien Israël, La parole et l’aliénation, Arcanes/érès, 2015, p. 103. Il en va là d’une conception de l’amour différente de celle de Freud, ce dont témoignent les lignes suivantes dans le même passage, que j’ai coupées : « L’amour, c’est justement ce qui vient amener ce qui jusque-là n’existait pas pour une personne, pour un couple, pour un groupe, peu importe. L’amour n’est pas la soi-disant répétition d’un amour primordial. L’amour n’est jamais la répétition de ce qui a pu se jouer avec la mère, de ce qui a pu se fantasmer avec la mère. Cet amour-là n’a pour seule fonction que de disparaître, que de faire place nette par le deuil et c’est sur ce deuil que les expériences nouvelles ouvertes sur l’avenir peuvent se développer, peuvent se dérouler, peuvent se jouer » (Id.).

[8] Sur cette question de l’écoute créative, je renvoie aussi au livre de J-R Freymann, Introduction à l’écoute, Arcanes-érès, 2002.

[9] Une remarque : lorsque je parle de la production du sinthome, je fais avant tout référence au séminaire de Lacan sur le sinthome: Jacques Lacan, Le Séminaire : Livre XXIII. Le sinthome, 1975-1976, Seuil, 2005 Voir particulièrement les travaux de Luis Izcovich  op. cit.),  Geneviève Morel, (La loi de la mère, sur le sinthome sexuel, Economica/Anthropos, 2008) et  Jean-Michel Rabaté (Joyce, hérétique et prodigue, Stilus, 2022).

[10] Sur le réel comme relevant de la destructivité pulsionnelle, voir particulièrement Marcel Ritter et son échange avec Lacan: « Réponse de Jacques Lacan à une question de Marcel Ritter », Lettres de l’École freudienne. 1976, n°18.

[11] Sur la jouissance, je renvoie particulièrement à Darian Leader (La jouissance, vraiment ?, Paris, Stilus, 2022).

[12] En premier lieu Totalité et infini.

[13] Sur cette question, voir Luis Izcovich, Urgence et satisfaction.

[14] Sur cette parole jaillissante ou créative, je renvoie à Lucien Israël encore dans Boiter n’est pas pécher, mais aussi à Patrick Martin-Mattera, (Théorie et clinique de la création, perspective psychanalytique, Economica/Anthropos, 2005).

[15] Ailleurs je parle de rencontre tiercéisante. Voir mon texte à venir sur la question.

[16] Dans le chapitre du même nom dans Boiter n’est pas pécher . Sur cette question, je renvoie à un texte à venir.

[17] Je citerai entre autres son livre écrit avec Horkheimer, intitulé en français La dialectique de la raison. En fait en allemand le titre est « la dialectique de l’Aukflärung », ce qu’en français on appelle les Lumières.

[18] P. 242.

[19] Autres écrits, p. 571-574.

[20] P. 572. Sur la satisfaction, sous sa forme ouvrante, dans la cure, voir aussi Luis Izcovich Urgence et satisfaction et justement Les marques d’une psychanalyse (Stilus, 2015)

[21] P. 348.

[22] Voir mon texte à venir sur la question.

[23] Sur la naissance du désir, voir aussi J.-R. Freymann, La naissance du désir.

[24] Voir p. 244-5.

[25] Ici, comme sur d’autres points, Lucien Israël élabore sur François Perrier, son analyste (La Chaussée d’Antin, I. et II.)

[26] Voir Patrick Martin-Mattera et Alexandre Lévy, « Le concept de lathouse dans l’oeuvre de Jacques Lacan. Implications psychologiques, cliniques et sociales », Bulletin de psychologie, n°550, p.311-319.

[27] Cette indemnisation régulière n’existe pas toujours heureusement (il existe bien sûr des sujets qui sont subjectivés sans avoir besoin d’analyse).

[28] Par exemple, Jean-Jacques Rassial parle d’état-limite dans une perspective freudo-lacanienne. Le sujet en état limite.

[29] Et Jean-Richard Freymann, dans La naissance du désir, Arcanes-erès, 2005.

[30] Je renvoie particulièrement à Winnicott pour une description clinique de ce fonctionnement limite (Jeu et réalité).

[31] Aussi en général parce qu’en amont, pour le dire avec Winnicott, il n’a pas connu un holding suffisamment bon, qui fait que le sujet est habité par une agonie primitive. Pour une mise au travail de Winnicott dans une optique freudo-lacanienne, voir Jean-Marie Jadin, La structure inconsciente de l’angoisse, Arcanes-erès, 2018 et Michèle Benhaim, L’ambivalence de la mère, érès 2011.

[32] Sur les mutations contemporaines du capitalisme et ses conséquences, je renvoie particulièrement à Roland Gori, La Fabrique de nos servitudes, Les Liens qui Libèrent, janvier 2022 ; et Alexandre Lévy, « Incendies. Dispositifs, objectivations et figures du surmoi de notre modernité » . Psychologie Clinique . 2023, (55), p. 54-66. Sur le technoscientisme, voir aussi Jean-Richard Freymann, Les mécanismes psychiques de l’inconscient, Arcanes-erès, 2019.

[33] Ici je suivrais aussi Winnicott et verrai dans cette flambée de terreur l’expression d’une agonie primitive liée à un défaut de holding suffisamment bon.

[34] p. 66.

[35] Ecrits I, éditions poche, 1966, p. 266.

[36] P. 226

[37] Voir sa Première « Conférence sur l’éthique de la psychanalyse à Bruxelles » du 9 mars 1960.

[38] Sur le laisser-être, je renvoie à B. Baas, De la Chose à l’objet ; et A. Didier-Weil, Les Trois temps de l’analyse.

[39] Jacques Lacan, 2006, Le Séminaire : Livre XVI. D’un Autre à l’autre, 1968-1969, Paris, Seuil, 2006, p. 209. Voir sur ce plan encore les développements de Luis Izcovich (Urgence et satisfaction).

[40] P. 211.

[41] En amont de cela, la mise en place d’un holding suffisamment et de la traversée de l’agonie primitive, au sens de Winnicott, peuvent parfois être nécessaires.

[42] Lacan, sur le sinthome, voir Jacques Lacan, Le Séminaire : Livre XXIII. Le sinthome, 1975-1976, Seuil, 2005.Voir aussi Luis Izcovich (op. cit.); Geneviève Morel (op. cit.). et Jean-Michel Rabaté (op cit.).

[43] Bernard Baas, De la Chose à l’objet.

[44] Autres Ecrits, op. cit., p. 369.

[45] « Note italienne », dans Autres écrits, p. 309. Voir aussi Luis Izcovich, op. cit. p. 49sq.

[46] Tout comme, à sa manière, Luis Izcovich.

[47] Cette psychanalyse dialectique capable donc d’une positivité en tension rejoint en cela les élaborations en faveur d’une psychanalyse nourrie du féminisme et de la théorie queer. Je développe ailleurs des éléments pour une psychanalyse fécondement nourrie du féminisme et de la théorie queeri, dans mon texte sur les Argonautes de Maggie Nelson: https://dimitrilorrain.org/2024/12/06/sortie-de-refaire-famille-pour-en-finir-avec-les-stereotypes-de-genre-coordonne-par-thierry-goguel-dallondans-anthropologue-univ-strasbourg-et-jonathan-nicolas-psyc/

[48] Ce dans sa tendance allant dans le sens d’un éloge de la jouissance, voir P. Guyomard, La jouissance du tragique. Antigone, Lacan et le désir de l’analyste, Paris, Aubier , 1992.

[49] p. 73. Le passage porte sur le fait de pouvoir perdre son analyste. Cela demande une analyse qui a permis la satisfaction, le plaisir, la joie.

[50] p. 286. Même idée p. 266.

[51] p. 266.

[52] Id.

[53] Winnicott étant un autre psychanalyste nous permettant de pratiquer et de penser une psychanalyse dialectique, articulant positivité subjectivante et négativité inéluctable.

[54] Dans les Ecrits.

[55]  Voir Jacques Lacan, Le Séminaire : Livre XXIII. Le sinthome, 1975-1976, Seuil, 2005; Luis Izcovich (op. cit.); Geneviève Morel (op. cit.).

[56] Autres écrits, op. cit, p. 433, et aussi Luis Izcovich, op. cit., p. 162.


Animé par Dimitri Lorrain.

Le 1er jeudi du mois, à 21h.

Par Zoom.

Programme 2025-2026 :

2/10/2025 : Dimitri Lorrain (psychanalyste, philosophe, chargé de cours à l’université de Strasbourg): « Cheminement de genre, lien subjectivant et subjectivation ; critique et mise en perspective de la théorie du ‘féminin’/’masculin’ chez Freud »

6/11/2025 : Virginie Valentin (psychanalyste et anthropologue ): « Retour sur Freud et sa ´neurotica’: malaise dans la séduction »

4/12/2025 : Dialogue avec Laurie Laufer (psychanalyste, univ. Paris-Cité) autour de son dernier ouvrage ‘Les héroïnes de la modernité’; échanges avec Benjamin Lévy, Dominique Marinelli, Ondine Arnould, Virginie Valentin, Dimitri Lorrain…

8/1/2026 : Dimitri Lorrain : « Subjectivation, amour et érotisme créatif : élaboration avec Donald W. Winnicott (« Vivre créativement »), Darian Leader, Maggie Nelson et Eve Kosofsky Sedgwick (1) »

5/2/2026 :Dialogue avec Isabelle Alfandary (psychanalyste et philosophe, Sorbonne-Nouvelle) autour de son dernier ouvrage ‘Le scandale de la séduction. D’Oedipe à #Metoo’: échanges avec Virginie Valentin, Dimitri Lorrain…

5/3/2026 : Dimitri Lorrain : « Subjectivation, amour et érotisme créatif : élaboration avec Donald W. Winnicott (« Vivre créativement »), Darian Leader, Maggie Nelson et Eve Kosofsky Sedgwick (2) »

2/4/2026 : Ondine Arnould (philosophe) sur le « féminin » et le « masculin » chez Lou Andreas-Salomé

8/10/2026: Introduction au séminaire ; Dimitri Lorrain : « La pensée queer d’Eve Kosofsky Sedgwick et ses apports à la psychanalyse »

5/11/2026: Séance sur les réflexions de D.W. Winnicott concernant Freud, la créativité dans le couple et le ´féminin’/‘masculin’

Autres intervenants à venir : Jorge Reitter (psychanalyste, Buenos Aires) sur Michel Foucault,Les aveux de la chair ; Benjamin Lévy (psychanalyste et philosophe); Frédérique Riedlin (psychanalyste), Stéphane Muths (psychologue, psychanalyste)…

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Pour demander à participer, écrire à lorrain.dimitri@gmail.com.

Notre travail collectif portera sur les questions du « féminin » et du « masculin », concernant la clinique et la théorie psychanalytiques.

Nous nous intéressons à l’étude de l’œuvre et du geste de Freud dans son contexte historique et culturel (psychanalytique, psychiatrique, intellectuel, philosophique, littéraire, artistique, etc.). Nous essayons d’envisager la portée à la fois clinique, théorique et culturelle de son œuvre dans le contexte actuel. Il s’agit donc de lire Freud, de le discuter, afin d’ouvrir des pistes théoriques pour la clinique contemporaine. Ce en caractérisant la dynamique de son œuvre et la manière dont Freud a traversé ses propres résistances.

En ce sens, nous lisons Lacan, mais aussi et entre autres les élèves strasbourgeois de Lacan (par exemple Lucien Israël), afin de transmettre et de pratiquer un freudo-lacanisme solidement ouvert.

Pour travailler sur le contexte de Freud, nous étudions aussi le cheminement des femmes psychanalystes de l’époque de Freud et certaines grandes oeuvres, dont littéraires, de l’époque de Freud (Andreas-Salomé, Nietzsche, Rilke, Schnitzler, S. Zweig…).

Nous partirons du fait que les signifiants « féminin » et « masculin », et les autres signifiants liés au genre et à la sexuation, sont des catégories construites par des discours collectifs, à la fois historiques et culturels. Ils sont toujours énoncés depuis la parole du sujet, située dans son contexte discursif. Or, l’écoute analytique, lorsqu’elle est ouverte au contemporain, constate factuellement que notre contexte discursif est globalement marqué par des normes patriarcales, mais aussi hétérocentrées et binaires. Dès lors, comment, dans la cure, écouter les signifiants « féminin » et « masculin », et les autres signifiants liés au genre et à la sexuation, mais aussi les désirs, les fantasmes et les normes auxquels ils sont associés, depuis la dynamique de parole du sujet singulier, et sa situation singulière par rapport à ces normes ?

Toujours dans la cure, on pourra se demander ce que cela implique concernant la relation du sujet à sa et à la sexualité, à l’amour, à son orientation sexuelle, à son cheminement de genre, aux normes. Et ce que l’expérience de la cure nous apprend de l’évolution contemporaines des normes.   

Comment envisager la pratique et la pensée de Freud (prises dans leur contexte) au regard de ces interrogations ? Qu’est-ce que l’étude et la critique de son oeuvre nous apporte ? Et quelles implications cela peut-il avoir pour la pratique de la psychanalyse ?

Dans ce cadre, nous envisageons et discutons de manière psychanalytique les apports de l’anthropologie, de la philosophie (particulièrement Foucault), des pensées féministes et queer, et des études de genre, gaies, lesbiennes, trans, et sur la masculinité, les plus stimulantes. Nous envisageons aussi la psychanalyse contemporaine qui élabore de tels apports.

Cette année, nous nous intéresserons particulièrement aux premières théories de Freud (théories de la séduction et du fantasme) et à la pratique d’une psychanalyse soutenant à la fois le déploiement d’une dynamique créative de parole (1) et la reconnaissance de la réalité psychique (2), au regard de la prise en compte des violences sexuelles et de leur omniprésence dans nos sociétés et donc dans la clinique (3). Nous dialoguerons avec Laurie Laufer à propos de son passionnant ouvrage « Les héroïnes de la modernité », puis avec Isabelle Alfandary sur son si important ‘Le scandale de la séduction. D’Oedipe à #Metoo’. Nous envisagerons ce qu’il en est du cheminement de genre subjectivant et du sexe subjectivant (en élaborant sur les réflexions des psychanalystes Winnicott et Darian Leader, et les pensées queer de Maggie Nelson et Eve Kosofsky Sedgwick); nous parlerons du « féminin »/ »masculin » chez Freud donc, mais aussi chez Lou Andreas-Salomé. Nous étudierons aussi les réflexions de Winnicott sur le « féminin »/ « masculin », sur la créativité dans le couple (et dans le sexe) et sur le cheminement clinique et théorique de Freud.

Pour cela, nous invitons des intervenantes et des intervenants psychanalystes et appartenant aux champs connexes à la psychanalyse. Bref, le séminaire associe des personnes venant de différents champs, différentes générations, différents pays.

Notes :

(1) : Envisagée selon la lecture créative qu’a Lucien Israël (Boiter n’est pas pécher) de Lacan.

(2) : Selon l’exigence de Freud, posée au fondement de la psychanalyse : voir particulièrement Vorlesungen zur Einführung in die Psychoanalyse (Leçons d’introduction à la psychanalyse), 1916-1917.

(3) : Sur cette question, voir particulièrement le récent livre d’Isabelle Alfandary, Le scandale de la séduction, dont nous parlerons.

Autres interventions à venir:

Sur le « féminin » et le « masculin » d’après Lucien Israël dans Boiter n’est pas pécher; Eléments pour une histoire des femmes psychanalystes (3): Mélanie Klein; sur Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe; sur bell hooks, A propos d’amour et La volonté de changer; sur Daniel Boyarin, Unheroic Conduct: The Rise of Heterosexuality and the Invention of the Jewish Man; sur le « féminin » et le « masculin » chez Stefan Zweig et Schnitzler…

Bibliographie pour notre travail de cette année :

– Sigmund Freud, Vorlesungen zur Einführung in die Psychoanalyse (Leçons d’introduction à la psychanalyse), texte de 1916-1917

– Sigmund Freud, Lettres à Wilhelm Fliess 1887-1904, PUF, nouvelle édition 2006

– Jacques Lacan, Le Séminaire Livre VI, 1958-1959, Le désir et son interprétation, 2013

– Lucien Israël, Boiter n’est pas pécher, érès-Arcanes, coll. Hypothèses, 2010

– Isabelle Alfandary, Le scandale de la séduction, PUF, 2024

-Dorothée Dussy, Le berceau des dominations, Pocket, 2021 (1e éd. 2013)

-Camille Froidevaux-Metterrie (dir.), Théories féministes, Seuil, 2025

-Darian Leader, Qu’est-ce que cache le sexe?, Albin Michel, 2024

– Nicolas Evzonas, Devenir trans de l’analyste, PUF, 2023

-Laurie Laufer, Les héroïnes de la modernité. Mauvaise fille et psychanalyse matérialiste, La Découverte, 2025

– Eve Kosofksy Sedgwick, Epistémologie du placard, Amsterdam, 2008, texte de 1990

-Darian Leader, Qu’est-ce que cache le sexe?, Albin Michel, 2024

– Benjamin Lévy, L`ère de la revendication, Flammarion, 2022

-Dimitri Lorrain, « Cheminements de genre et de faire-famille », in Thierry Goguel d’Allondans et Jonathan Nicolas (dir.), Refaire famille, pour en finir avec les stéréotypes de genre, Chronique sociale, 2025.

-Maggie Nelson, Les Argonautes, Éditions du sous-sol, 2018, texte de 2015.

-Jorge Reitter, Heteronormativity and psychoanalysis, Routledge, 2023

– Donald W. Winnicott, « Vivre créativement », dans Conversations ordinaires, Gallimard, 1988, p. 54-77, texte de 1966

– Donald Winnicott, « Sigmund Freud », in Lectures et portraits, Gallimard, 2012, p. 281-290, texte de 1962

Autres interventions et intervenants à venir :

Jorge Reitter (psychanalyste, Buenos Aires) sur Michel Foucault,Les aveux de la chair ; sur le « féminin » et le « masculin » d’après Lucien Israël dans Boiter n’est pas pécher; Eléments pour une histoire des femmes psychanalystes (3): Mélanie Klein; sur Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe; sur bell hooks, A propos d’amour et La volonté de changer; sur Daniel Boyarin, Unheroic Conduct: The Rise of Heterosexuality and the Invention of the Jewish Man; sur le « féminin » et le « masculin » chez Stefan Zweig et Schnitzler…

Bibliographie pour notre travail de cette année :

– Sigmund Freud, Vorlesungen zur Einführung in die Psychoanalyse (Leçons d’introduction à la psychanalyse), texte de 1916-1917

– Sigmund Freud, Lettres à Wilhelm Fliess 1887-1904, PUF, nouvelle édition 2006

– Jacques Lacan, Le Séminaire Livre VI, 1958-1959, Le désir et son interprétation, 2013

– Lucien Israël, Boiter n’est pas pécher, érès-Arcanes, coll. Hypothèses, 2010

– Isabelle Alfandary, Le scandale de la séduction, PUF, 2024

– Nicolas Evzonas, Devenir trans de l’analyste, PUF, 2023

– Eve Kosofksy Sedgwick, Epistémologie du placard,Amsterdam, 2008, texte de 1990

-Laurie Laufer, Les héroïnes de la modernité. Mauvaise fille et psychanalyse matérialiste, La Découverte, 2025

-Darian Leader, Qu’est-ce que cache le sexe?, Albin Michel, 2024

– Benjamin Lévy, L`ère de la revendication, Flammarion, 2022

-Dimitri Lorrain, « Cheminements de genre et de faire-famille », in Thierry Goguel d’Allondans et Jonathan Nicolas (dir.), Refaire famille, pour en finir avec les stéréotypes de genre, Chronique sociale, 2025.

-Maggie Nelson, Les Argonautes, Éditions du sous-sol, 2018, texte de 2015.

-Jorge Reitter, Heteronormativity and psychoanalysis, Routledge, 2023

– Donald W. Winnicott, « Vivre créativement », dans Conversations ordinaires, Gallimard, 1988, p. 54-77, texte de 1966

– Donald Winnicott, « Sigmund Freud », in Lectures et portraits, Gallimard, 2012, p. 281-290, texte de 1962

Bibliographie générale (non exhaustive) :

Sigmund Freud, Trois essais sur la théorie sexuelle (1905), Gallimard, 1989

– Sigmund Freud, « Le tabou de la virginité » (1918), in La vie sexuelle, PUF, 1969

– Sigmund Freud, « Sur la sexualité féminine » (1931), in La vie sexuelle, PUF, 1969

– Sigmund Freud, « La féminité » (1932), in Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Gallimard, 2002

– Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XX, 1972-1973, Encore, Seuil, 1975

– Jean Allouch, « L’homosexualité en Grèce et à Rome », entretien avec Sandra Boehringer et Louis-George Tin,, https://www.jeanallouch.com/document/139/2010-Entretien-avec-Sandra-Boehringer-et-Louis-Georges-Tin (in Sandra Boehringer et Louis-Georges Tin, Homosexualité. Aimer en Grèce et à Rome
Les Belles Lettres, 2010

– Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe I. et II., Gallimard, 1949 et 1951

– Daniel Boyarin, Unheroic Conduct: The Rise of Heterosexuality and the Invention of the Jewish Man, University of California Press, 1997.

– Judith Butler, Défaire le genre, Amsterdam, 2013

– Fabrice Bourlez, Queer psychanalyse, Hermann, 2018

– Emmanuelle Chatelat, https://dimitrilorrain.org/2023/02/15/emmanuelle-chatelat-desirez-et-vous-etes-libre-car-un-desir-qui-nest-pas-libre-nest-pas-concevable-nest-pas-un-desir/

– Jacques Derrida, « Le facteur de la vérité », dans La carte postale, de Socrate à Freud et au-delà, Flammarion, 1980

– Jean-Pierre Dreyfuss, Jean-Marie Jadin, Marcel Ritter, Qu’est-ce que l’inconscient ?, Erès, 2016

– Michel Foucault, Les Aveux de la chair, éd. F Gros, Gallimard, 2018

– Camille Froidevaux-Metterie, La révolution du féminin, Gallimard, 2015

– Manon Garcia, La Conversation des sexes, Philosophie du consentement, Flammarion, 2021

– Olivia Gazalé, Le mythe de la virilité, Robert Laffont, 2017

– Patricia Gherovici, Transgenre : Lacan et la différence des sexes, Paris, Stilus, 2021

– Patricia Gherovici et Manya Steinkoler, Psychoanalysis, Gender and Sexualities: From Feminism to Trans*, Routledge, 2022

– Françoise Héritier, Masculin/féminin 1., Odile Jacob, 1995

– bell hooks, A propos de l’amour, Divergences, 2022

– Lucien Israël, Boiter n’est pas pécher, Arcanes-érès, 2010, particulièrement « Que reste-t-il de notre amour ? », p. 153-162

– Thierry Goguel d’Allondans et Jonathan Nicolas (dir.), Refaire famille. Pour en finir avec les stéréotypes de genre, Chronique sociale, à paraître en 2024

– Françoise Héritier, Masculin/féminin 1, Odile Jacob, 1995

– Jean Laplanche, Problématiques II. Castration et symbolisations, PUF, 1980

– Thomas Laqueur, La fabrique du sexe : essai sur le corps et le genre en Occident, Gallimard, 2013

-Darian Leader, La jouissance, vraiment?, Stilus, 2020

– Lionel Le Corre, L’homosexualité de Freud, PUF, 2017

– Benjamin Lévy, L`ère de la revendication, Flammarion, 2022.

– Silvia Lippi et Patrice Maniglier, Soeurs, pour une psychanalyse féministe, Seuil, 2023

– Dimitri Lorrain, « Avec Stefan Zweig: penser la Vienne de Freud et le geste de Freud. Une

lecture du « Monde d’hier » », in Ephéméride 11, FEDEPSY, novembre 2020

Voir: https://dimitrilorrain.org/2020/12/04/avec-stefan-zweig-penser-la-vienne-de-freud-et-le-geste-de-freud-une-lecture-du-monde-dhier/

– Dimitri Lorrain, https://dimitrilorrain.org/2023/04/09/texte-dynamique-de-parole-creatrice-et-creation-du-lien-de-parole-desirant/

– Elissa Marder, « Glossâ and ‘Counter-Will: The Perverse Tongue of Psychoanalysis », in Patricia Gherovici et Manya Steinkoler, Psychoanalysis, Gender and Sexualities: From Feminism to Trans*, Routledge, 2022

– André Michels, « De la pulsion comme subversion du genre », in Laurence Croix et Gérard Pommier (dir.), Pour un regard neuf de la psychanalyse sur le genre et les parentalités, Erès, 2018

– Maggie Nelson, Les Argonautes, Seuil, 2017

– Gérard Pommier, La révolution du féminin, Pauvert, 2016

– Jorge N. Reitter, Heteronormativity and psychoanalysis. Oedipus gay, Routledge, 2022

-Jean-Michel Rabaté, Lacan l’irritant, Stilus, 2023

– Frédérique Riedlin, « Sur un air de famille(s). À partir d’une question de Judith Butler. La parenté est-elle toujours déjà hétérosexuelle ? », in Laurence Croix et Gérard Pommier (dir.), Pour un regard neuf de la psychanalyse sur le genre et les parentalités, Toulouse, Erès, 2018.

-Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète.

– Moustapha Safouan, Le Transfert et le Désir de l’analyste, Seuil, 1988

– Sylvie Steinberg (dir.), Une histoire des sexualités, PUF, 2018, avec des textes de Christian Bard, Sandra Boehringer, Gabrielle Houbre, Didier Lett, Sylvie Steinberg

– Guenaël Visentini, Penser et écrire par cas en psychanalyse. L’invention freudienne du style de raisonnement, PUF, 2024

– Stefan Zweig, Le Monde d’hier (1943), Livre de poche, 1996

Programme passé :

5/1/2023          Emmanuelle Chatelat et Dimitri Lorrain : « La situation contemporaine de la psychanalyse »

2/2/2023          Emmanuelle Chatelat et Dimitri Lorrain : « Le ‘féminin’ selon Freud et aujourd’hui »

2/3/2023          Frédérique Riedlin (psychanalyste) : « Le tabou de la virginité selon Freud » 

                           Dimitri Lorrain: « Elaborer psychanalytiquement la mutation culturelle contemporaine de l’individualisation du genre » (15mn).

6/4/2023          Thierry Goguel d’Allondans (anthropologue, Univ. Strasbourg) et Jonathan Nicolas  (psychologue) : « Anthropologie clinique des caméléons. A propos de Choisir son genre ? (ouvrage collectif qu’ils ont dirigé) »

4/5/2023          Stéphane Muths (psychanalyste) : « La bisexualité psychique selon Freud et aujourd’hui »

                        Karina Pacheco (philosophe, Porto Alegre) : « Le virilisme dans le Brésil de Bolsonaro » (15mn)

1/6/2023          Frédérique Riedlin et Dimitri Lorrain : Lecture de Lacan, Séminaire XX., Encore, leçon du 13/3/1973

9/11/2023        Dimitri Lorrain : « La psychanalyse, la subjectivation, le ‘féminin’: élaboration avec Michel Foucault et Simone de Beauvoir »

7/12/2023        Dominique Marinelli (psychanalyste) : « Eléments pour une histoire des femmes psychanalystes (1) : Rosenthal, Hug-Hellmuth, Hilferding, Eckstein. »

11/1/2024        André Michels (psychanalyste): « Les enjeux cliniques et politiques de la question trans »

1/2/2024          Dominique Marinelli (psychanalyste) : « Eléments pour une histoire des femmes psychanalystes (2) : Andreas-Salomé, Spielrein, Deutsch, Bonaparte, Mack Brunswick, Lampl de Groot. »

14/3/2024       Sandra Baumlin (psychanalyste) et Emmanuelle Chatelat : « La servitude volontaire (Lacan, Manon Garcia, La Boétie) »

4/4/2024          Emmanuelle Chatelat : « Eléments d’histoire du genre pour la psychanalyse »

3/10/2024 : Dimitri Lorrain :  « Comment parler psychanalytiquement aujourd’hui du « féminin » selon Freud? »

7/11/2024 : Catherine Klein (psychanalyste): « La fin de cure résonne-t-elle avec un amour Autre ? », suivie de Sandra Baumlin (psychanalyste): « Sur ‘Le mythe de la virilité’ d’Olivia Gazalé »

5/12/2024 : Jorge Reitter (psychanalyste, Buenos Aires) : « Amour et deuil dans le placard (sur Les plaines de Federico Falco »

9/1/2025 : Thierry Goguel d’Allondans (anthropologue, Univ. Strasbourg) et Jonathan Nicolas (psychologue clinicien, Univ. Strasbourg): A propos de leur ouvrage Refaire famille. Pour en finir avec les stéréotypes de genre (Chronique sociale, à paraître en 2024)

6/2/2025 : Stéphane Muths (psychanalyste, chargé de cours Univ. Strasbourg): « De la révolution des frères à celle des soeurs? (Freud, G. Pommier, Silvia Lippi et Patrice Maniglier) »

6/3/2025 : Emmanuelle Chatelat : A propos de Lucien Israël, « La castration dans le couple » dans L’amour de la transmission ; et Dimitri Lorrain : « Lien amoureux, sexe et subjectivation »

3/4/2025 :  Philippe Breton (psychanalyste, Univ. Strasbourg):  « La tentation de la violence entre honte et culpabilité »

Jorge Reitter est psychanalyste à Buenos Aires. Il a publié Edipo Gay. Heronormatividad y psicoanálisis (Letra viva, 2e édition 2024), traduit en anglais sous le titre Heteronormativity and psycoanalysis (Routledge, 2023)[1].

Il est membre de la Escuela Libre de Psicoanalisis.

Voici le très beau texte de son intervention au séminaire Freud à son époque et aujourd’hui, co-animé par Emmanuelle Chatelat, Dominique Marinelli et Dimitri Lorrain[2], le 4 décembre 2024.

La page du séminaire:

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Bonjour à tous,

Je suis très heureux d’être ici avec vous. Malheureusement, je ne suis pas à Strasbourg. Je tiens à remercier tout particulièrement Dimitri Lorrain, qui, depuis qu’il a lu mon livre sur l’hétéronormativité dans la psychanalyse, a toujours fait preuve d’une grande générosité à mon égard. Je peux dire que nous partageons une amitié à la fois intellectuelle et affective.

Lorsque Dimitri m’a invité à participer à ce séminaire, j’ai choisi de proposer un sujet qui, bien qu’il s’écarte légèrement de l’axe principal du séminaire, me semblait pertinent à partager avec vous. Je vais vous lire un travail que j’ai écrit à partir d’un roman intitulé Les plaines (Los llanos), de l’écrivain argentin Federico Falco.

Depuis que j’ai lu Les plaines, je suis tombé amoureux de ce livre. J’ai alors décidé de lire les autres ouvrages de Falco, ceux qui l’ont précédé. J’ai été très déçu : je n’y ai rien trouvé de ce qui m’avait tant ému dans Les plaines. Si vous me le permettez, je vais avancer ce que j’admets devant vous comme une interprétation sauvage : je crois que Falco fait quelque chose de complètement différent dans ce roman. Il devient un autre écrivain que celui qu’il était (et nous verrons que cette mutation est incluse dans la trame du roman), car ce roman est en même temps sa propre sortie du placard. Le roman ne parle pas, ou plutôt ne parle que de manière tangente, de la sortie du placard. Mais, selon mon interprétation sauvage, ce roman est sa sortie du placard. J’ai l’impression que, dans ses ouvrages précédents, Falco fait semblant d’être hétérosexuel, et cela, à mon avis, enlève beaucoup de vitalité à son écriture.

Ce roman semble assez simple et linéaire, mais c’est trompeur : en réalité, de nombreux fils se croisent et s’entrelacent dans sa trame. Mon objectif est d’articuler ces fils autour de la question du placard (closet en anglais) et de son effet sur les deuils – je parle au pluriel, car, comme vous le verrez, ce n’est pas un seul deuil qui est en jeu dans cette histoire. Bien que ce sujet puisse sembler en dehors du cadre strict du séminaire, je pense qu’il peut apporter un éclairage complémentaire à vos réflexions.

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Je vais regretter ce livre. Nous avons parcouru ensemble des chemins de terre et de mémoire.

Je l’ai acheté pour son titre et pour la photo de la couverture. Bien que « llanos » évoque des « pleins », c’est la photo d’un vide qui se trouve sur la couverture. (Dans le texte en espagnol, il y a ici un jeu de mots qui se perd dans la traduction entre « llanos », qui veut dire « plaines », et « llenos », qui veut dire « pleins »). Une piscine au milieu de nulle part. J’aurais pu prendre une photo pareille. « Ici, il n’y a nulle part où poser les yeux. N’importe quel eucalyptus, n’importe quel poteau électrique est bienvenu, car il aide à fixer le regard. » La piscine, qui se fond par son horizontalité dans la plaine, n’arrive pas à retenir le regard, qui se perd au-delà. « Le monde est si vaste qu’il semble qu’il n’y ait rien à voir : seulement le ciel, seulement le champ, toujours semblables à eux-mêmes. »

Vers la fin du roman, Falco écrit : « Le temps passe facilement dans les films, dans les romans. Seules les actions importantes sont comptées, celles qui font avancer l’intrigue. Le reste – les doutes, l’ennui, les longs jours où rien ne change, la tristesse stagnante – disparaît sous le coup des ellipses, des coupures nettes, des résumés rapides. » C’est, en négatif, ce que fait le roman, écrire la tristesse stagnante, les longs jours où rien ne change, ou bien où quelque chose change si lentement qu’on ne le perçoit pas. Et, en même temps, c’est l’écriture d’une métamorphose radicale.

C’est un roman jalonné par les mois et les saisons. De janvier à septembre, de l’été au printemps. « En ville, on perd la notion des heures du jour, du passage du temps. À la campagne, c’est impossible. » Ce sont les mots qui ouvrent le récit. À la campagne et dans le deuil, il est impossible d’oublier le temps. Les premières pages m’ont accablé. La solitude, le paysage, la sécheresse, le potager, la chaleur qui ne laisse aucun répit, le silence. Des tâches souvent condamnées à l’échec. Puis j’ai compris que c’était de cela qu’il s’agissait, ressentir l’oppression et l’angoisse du narrateur.

À la page 31 du livre en espagnol, nous apprenons que Fede, le narrateur, s’est séparé de Ciro. Ou, pour le dire avec ses propres mots, que Ciro les a séparés. Sa vie s’est alors désassemblée. Nous comprenons que, bien qu’il soit rarement mentionné, tout tourne autour de Ciro et de son absence. Cependant, ce n’est pas, du moins dans un sens conventionnel, une histoire gay. Il ne s’agit pas d’un coming out, et l’homosexualité n’est pas un thème notable du livre. C’est une histoire presque sans histoire, un récit propulsé par la perplexité, le désarroi et l’abandon du narrateur à partir du moment où Ciro lui a demandé de quitter la maison. C’est l’histoire des ruines d’un amour.

Ciro les sépare, et Fede ne comprend rien, il n’arrive plus à écrire. Il ne sait même plus s’il est écrivain. « Avant, j’étais écrivain. » Il décide de louer une maison dans les environs de Zapiola, un tout petit village de la province de Buenos Aires, et de faire un potager. « Ici, personne n’a jamais entendu même mentionner le nom de Ciro. Pourquoi croyais-je qu’en partant la lumière n’allait pas blesser mes pupilles ? » Seul dans la campagne, ou plutôt assiégé par ses fantômes, Fede habite un monde sonore : la campagne nous atteint par l’oreille. Il y a des bruits, mais presque pas de voix. Les rares paroles échangées sont banales : des commentaires sur le temps, des conseils du voisin pour améliorer le potager, de brefs échanges avec l’épicier. Le téléphone portable ne capte pas dans la maison. Les mots significatifs ne se trouvent que dans la mémoire, ils ne se prononcent pas. On n’écoute pas non plus de musique, seulement le son des oiseaux, des insectes, du vent. Des bruits consubstantiels à la solitude extrême du narrateur, partition du désarroi.

Zapiola est un retour au paysage qu’il avait dû « laisser derrière, abandonner, perdre pour pouvoir être. » La plaine est le paysage de son enfance, des week-ends dans la campagne de ses grands-parents. Comme tant d’enfants différents, Fede, à un moment que l’on imagine à la puberté, sent qu’il ne trouve plus sa place. C’est pourquoi « il lisait »  : « parce que lire était ordre, harmonie, la promesse d’un troisième acte où tout s’imbriquerait, où tout aurait un sens. » La promesse d’un monde, lointain, où il trouverait sa place. Un monde qu’il imaginait élégant, parfait. « J’étais convaincu qu’une autre vie m’attendait quelque part. » Il savait qu’il ne pouvait pas gaspiller sa vie à Cabrera. La lecture et les études deviennent plan d’évasion et illusion de maîtrise, incantation magique pour que tout ait un sens, pour enfin trouver un lieu qui ne le rejetterait pas, un lieu où il voudrait revenir. « C’était seulement le besoin de tout garder sous contrôle : le chaos, le non-sens, la peur. » La lecture devient aussi un piège, un appât, une illusion que la trame parfaite pourrait le sauver de la mort et de la peur. Une tentative pour éviter de payer le prix.

« Ou bien je le savais, ou bien je l’ai su un après-midi, soudain un soupçon : et si les garçons me plaisaient ? Et si j’étais l’un de ceux-là ? » « Ne même pas me l’avouer à moi-même ou je me mettrais en danger de mort. » La mort par laquelle il doit passer dans cette seconde plaine pour donner naissance au narrateur de Les plaines. « Une fois, j’ai essayé d’en parler à maman. Non, a-t-elle dit. Son visage s’était assombri. Non, a-t-elle dit, et je n’ai jamais vraiment su ce que signifiait ce refus. Ce n’est pas vrai. Je ne te le permets pas. Je ne le crois pas. Je ne veux pas le savoir. Ne le dis pas. Je ne peux pas. Après, on n’en a plus jamais parlé. Si j’abordais le sujet, c’était comme si cette partie de la conversation n’était pas entendue. Silence. Parler d’autre chose, changer de sujet. » Fede n’a pas insisté. Peut-être sentait-il qu’il n’y aurait pas de réponse, que questionner serait inutile. « Fais ce que tu veux, » a dit le père, « mais ne t’avise même pas de te pointer avec un type au village, ni de raconter ça partout. » Parfois on croit avoir décidé de fuir et on ne voit pas qu’on avait déjà été expulsé. Fede revient à la plaine pour se faire une place, à travers nous, ses lecteurs, là où il avait été rejeté à coups de silence.

« Jusqu’au moment où, de nombreuses années plus tard, j’ai rencontré Ciro, ce sentiment ne m’a jamais quitté. Ne pas être à ma place. Ne pas avoir de lieu. » « Trouver Ciro, c’était trouver quelqu’un avec qui parler, quelqu’un avec qui cesser de faire silence. » Mais les refuges où l’on arrive en fuyant risquent facilement de devenir des prétextes pour éviter la mort et l’insensé. Ciro le lui dit lors de leur conversation au bar : « le refuge est devenu une cage. » « Tu maintenais tellement notre relation que je ne trouvais aucun moyen. » « Je ne peux pas être ta famille, tu en as déjà une. »

Le deuil par Fede de Ciro en entraîne un autre, plus profond, plus radical. « J’étais attiré par ces intrigues si bien ficelées, où le point final se transformait toujours en le soulagement de tous les tourments, la confirmation que toutes les épreuves, tous les conflits avaient valu la peine. » Happy end. Mais un jour, Ciro les a séparés, quelque chose s’est brisé, et maintenant le narrateur ne comprend plus rien et ne peut plus écrire. « Comment écrire parmi les décombres, entre la boue et les flaques, en rassemblant, ici et là, les restes détrempés de ce qui avait été un quotidien, de ce qui avait été une maison ? Comment écrire une histoire parmi les décombres d’une histoire ? » Ne s’agit-il pas de cela, en psychanalyse ?

« Parfois, je sens que je ne vais jamais comprendre ce qui nous est arrivé. Et si je le comprenais, la peine prendrait fin et tout cela serait derrière nous. Parfois, je sens que je comprends, que je comprends parfaitement, mais ça fait quand même mal. » Comme le narrateur de Les plaines, celui qui consulte un analyste cherche un sens qui soulage la douleur. Si tout se passe assez bien, cela arrivera, il ne s’agira pas tant d’un sens, mais de sens au pluriel. Fragmentaires, contradictoires, mais aussi curatifs. L’attente de soulagement par le sens n’est pas totalement déçue. Mais il y a un au-delà, au fur et à mesure que l’on traverse le deuil du happy end : la rencontre avec le non-sens inéliminable. La limite de tout sens. « Et parfois, je pense qu’il y a des choses qu’on ne finit jamais par comprendre, qui restent là, flottant autour de nous, prêtes à frapper à tout moment. Que la peine ne s’éteint pas, elle s’éloigne juste pendant quelques heures, quelques jours, puis elle frappe par surprise, inonde, renverse, qu’il faut apprendre à vivre avec ça. » Je le souscrirais comme l’horizon d’une analyse : apprendre à vivre avec ça. Avec le non-sens, avec l’irrémédiable, l’irréparable. Ce qui ne cadre pas. Comme le dit le narrateur, il y a des choses qu’on ne finira jamais par comprendre, les vrais deuils ne se terminent jamais. « Un dessin plein de gribouillis, de ratures, de faux pas, de projets qui s’effondrent, de personnes aimées qui cessent d’aimer, qui disent c’est fini, pars, pars loin. »

Les plaines relate la mutation d’un écrivain. Apprendre à « ne pas demander à l’écriture ce que l’écriture ne peut donner ». Résister à « la tentation d’un monde ordonné. La sensation de contrôle que procure la narration ». « Avant, je pensais qu’il fallait traiter l’écriture comme l’argile. Maintenant, je me demande si l’on pourrait écrire comme on fait un potager ». « Avec l’argile, l’harmonie s’obtient par l’habileté et en appliquant de la force. La beauté implique de poser des limites, d’utiliser les muscles, une certaine violence, un certain effort. Dans un potager, il y a toujours quelque chose qui naît et quelque chose qui meurt. S’il y a de l’harmonie, c’est par pure contingence, elle ne dure qu’un instant ». Le livre même est la réponse en acte à la question que le narrateur se pose : « Comment raconter sans histoire ? Sans ordonner ? Sans essayer de donner du sens ? »

Écrire le conte parfait était, pour cet écrivain qu’était Fede avant que Ciro ne les sépare, l’illusion de conjurer le rejet. La panique que le lecteur abandonne le livre, qu’il le trouve mauvais. Ce rejet tant redouté, on pourrait dire en termes winnicottiens, est le rejet qui avait déjà eu lieu et qui l’avait poussé à fuir son village, celui-là même qui a façonné un lien qui finirait par étouffer Ciro. « C’est toujours cette seule peur, le rejet. De mon père, de ma famille, de mon village. C’est la douleur indicible : le rejet de Ciro ». Une douleur indicible que, pourtant, tout le livre raconte ; même lorsqu’il semble parler d’autre chose, du ciel, de la plaine.

Dans la plaine, un nouvel écrivain prend naissance, qui écrit comme on fait un potager, en composant avec la contingence, au risque que quelque lecteur abandonne le livre, un écrivain qui trouve une façon de raconter sans histoire, sans chercher à donner du sens. Alors, le sens explose dans une profondeur nouvelle, car il devient capable d’accueillir la part de non-sens qui nous absout de toute obéissance. « Aucun mot ne dompte la peine. Aucun mot ne l’effraie. Aucun mot ne parvient vraiment à la dire ». Certes, aucun mot ne la dit vraiment, mais beaucoup parviennent, peut-être, à la dire à moitié, et d’autant plus qu’on renonce à expliquer et à comprendre. C’est l’apprentissage de Fede, c’est aussi celui de tout analysant qui aura porté assez loin l’expérience analytique. Accueillir le non-sens sans mélancolie. La mélancolie est la plus féroce nostalgie d’un sens plein. Le non-sens auquel s’ouvre Fede, et auquel mène une analyse, est une ouverture à toute créativité, à toute invention. « Simplement raconter sans chercher à comprendre en chemin ».

Dans le récit de Fede, Ciro est dur, parfois cruel. « Pars maintenant », lui dit-il, « je ne veux plus de ça. Ne reste pas à attendre. Je ne veux pas revenir avec toi. Je ne crois pas que je voudrai plus tard ». Ciro, qui ne répond pas aux messages désespérés de Fede. Dans la conversation au bar, il lui dit que lorsqu’il l’a vu au bord du gouffre, il l’y a poussé. Chacun tue ce qu’il aime. Fede a la générosité de nous laisser comprendre (même si cela lui est tellement difficile) que Ciro a raison. Il lui laisse le dernier mot. Si Ciro est brutal, c’est parce que Fede, en niant désespérément le non-sens et la mort, ne lui a laissé aucune alternative. Dans son apparente cruauté, Ciro est l’accoucheur qui, en le jetant dans l’abîme, provoque le cri d’où naîtra une voix nouvelle, radicalement humaine dans son dénuement.


[1] Le roman a été traduit chez Gallimard en 2023.

[1] Pour une recension, voir : https://dimitrilorrain.org/2023/01/13/sortie-de-heteronormativity-and-psychoanalysis-de-jorge-n-reitter-routledge-2023/

[2] https://dimitrilorrain.org/seminaire-freud-a-son-epoque-et-aujourdhui/


La projection du biopic Lou Andreas-Salomé (2016) le vendredi 5 septembre à 20h au Cinéma Star ouvre le cycle « (Re)découvrir Lou Andreas-Salomé », que l’association strasbourgeoise À livre ouvert / Wie ein offenes Buch consacre tout au long de la saison 2025/26 à cette intellectuelle germanophone d’origine russe.

Figure hors normes, philosophe, écrivaine, psychanalyste et libre penseuse, Lou Andreas-Salomé a marqué son époque par sa lucidité et son indépendance, tout en restant trop souvent réduite à ses liens avec Nietzsche, Rilke ou Freud.

Le cycle d’événements, conçu avec la philosophe et traductrice Ondine Arnould dans la continuité du travail autour de la pensée et de l’œuvre de Monique Wittig (1), entend redonner toute sa place à cette voix singulière et inviter le public à (re)découvrir une œuvre encore trop méconnue, à la croisée de la réflexion, de la création et du dialogue.
Au fil de la saison, différents formats – projections, conférences, rencontres littéraires et lectures musicales – proposeront de revisiter les grands champs traversés par Lou Andreas-Salomé : littérature et traduction, psychanalyse et philosophie, questionnements sur le féminin et la création. Ces rendez-vous en partenariat avec 100% Mensch et l’Institut culturel français de Stuttgart, Theaterwelt Kehl et le Historischer Verein de Kehl, ainsi que la BNU, l’Orée 85 et Relatio (Bibliothèques idéales) mettront en dialogue chercheurs, traductrices (Ondine Arnould, Britta Benert, Arthur Hanoun, Esa Hartmann, Laurie Laufer, Lucile Vuillemin),  et artistes (Manon Jürgens, Anne-Catherine Kaiser, Aline Martin et Jennifer Rottstegge) et sortiront Salomé de l’oubli et de l’université pour donner à entendre sa voix, des deux côtés du Rhin.

L’organisateur et contact presse :

A livre ouvert/ Wie ein offenes Buch (https://a-livre-ouvert.org)

Aline Martin, présidente / contact@a-livre-ouvert.org 

A livre ouvert/ Wie ein offenes Buch a pour objet de promouvoir et de développer, dans un esprit d’ouverture et de dialogue, rencontres et partenariats culturels et artistiques des deux côtés du Rhin. Nous réinterrogeons la littérature depuis le Moyen-âge (parce qu’on n’en finit pas d’interroger le langage). Et réinterroger la littérature et le langage, c’est réinterroger l’histoire, la culture pour ne pas être réduit à ce qu’on est, trotzdem.

Ondine Arnould est doctoresse (selon le mot qu’elle a choisi) en philosophie et études germaniques à l’Université de Strasbourg avec sa thèse « Typologie comparée des féminités chez Friedrich Nietzsche et Lou Andreas-Salomé. » Philosophe germaniste et traductrice, elle veut ouvrir les portes de l’œuvre au grand public.

Programme détaillé :

– Vendredi, 5.9.2025, 20h, Lou Andreas-Salomé en images : la liberté envers et contre tout Projection du Biopic, suivi d’un débat collectif

Lieu : Cinéma Star (27 rue du jeu des enfants, F-67000 Strasbourg)

Billetterie ouverte le 24 août via le Cinéma Star

Lou Andreas-Salomé a vécu un destin extraordinaire, en plein chamboulement historique au tournant du 20e siècle en Europe : elle a toujours refusé la soumission, tant aux dogmes religieux qu’aux hommes, sans pour autant revendiquer une révolution politique. Bercée par un fort cosmopolitisme, elle a voyagé au service d’une quête intérieure de l’origine, en particulier en Russie avec Rainer Maria Rilke, son amant puis son ami. Entre fantasmes et élaborations psychologiques, Salomé ouvre des chemins qu’elle n’impose à personne. Cette découverte du « je » qui est le sien, celui d’une femme au tournant de la modernité, a beaucoup à nous apprendre encore aujourd’hui.

Échange avec le public en présence de :

Ondine Arnould, Esa Hartmann, Lucile Vuillemin, Aline Martin,  Jennifer Rottstegge

– Samedi, 11.10.2025, 15h, Traduire Lou Andreas-Salomé : un cosmopolitisme personnel

Table ronde avec lecture d’extraits dans le cadre de “D’une langue vers l’autre”

Lieu : Lieu de l’Europe (8 rue Boecklin, F-67000 Strasbourg)

(Re)découvrir Salomé, mais en quelle langue ? L’intellectuelle écrivait majoritairement en allemand, quoique de manière particulière : son écriture fleuve semble marquée par son cosmopolitisme, à travers une langue allemande somme toute syncrétique, c’est-à-dire qui entremêle plusieurs influences culturelles. Par exemple, comme Novalis, Salomé entremêle le sacré au jargon positiviste. De plus, son écriture imagée s’élabore au moyen de néologismes et de structures grammaticales complexes. Comment rendre cette complexité en français ? Sans compter la difficulté du sujet auquel se confronte centralement la penseuse : revaloriser, et donc tenter de définir, le féminin en tant que fondement nécessaire à l’humanité. Nous trouvons ici une difficulté majeure dans les traductions – souvent difficiles d’accès lorsqu’il s’agit des œuvres romanesques et théoriques de l’autrice –, à savoir, par exemple, que « Mensch » se trouve communément traduit par « homme » en français, générant nombre de confusions. Comprendre Salomé requiert pour le lectorat français d’interroger la traduction de sa langue singulière.

Intervenantes Table ronde : Ondine Arnould, philosophe et germaniste ; Lucile Vuillemin, traductrice ; Britta Benert, professeure en études germaniques, Maître de conférences HDR à l’Université de Strasbourg. Littérature comparée XIXe- XXIe siècles, études germaniques interculturelles.

Lectrices : Aline Martin et Jennifer Rottstegge

Samedi 21 mars 2026 : Lou Andreas-Salomé, Friedrich Nietzsche et Rainer Maria Rilke : la création en question

Table ronde avec lectures d’extraits (1h), suivie d’une lecture scénique et musicale

Lieu : Kulturhaus Kehl (Am Läger 12, D-77694 Kehl

Entrée libre

Un des fers de lance de Lou Andreas-Salomé, tant dans sa vie que dans ses écrits théoriques, n’est autre que la création au croisement du corps, du sacré et de l’art. Le féminin y joue un rôle majeur, non sans ambivalence. L’art et l’esthétique sont pourtant les pans les moins traduits et étudiés de Salomé, malgré une production prolifique. Par cet événement, il s’agit de donner voix à l’intellectuelle, tout en la resituant en sein des relations fécondes qu’elle a pu entretenir à ce propos de manière initiatique avec le philosophe Friedrich Nietzsche, ainsi que durant sa maturité avec le poète Rainer Maria Rilke. En complément de cet approche théorique, il s’agira de créer à notre tour, afin de faire (re)découvrir Salomé dans ses introspections de manière pratique.

Intervenant.e.s Table ronde :

Esa Hartmann : Maître de conférences d’études germaniques et chercheuse associée à l’Université de Strasbourg.

Arthur Hanoun : doctorant en philosophie et psychanalyse à la Sorbonne

Ondine Arnould : Professeure certifiée de philosophie, et docteure membre associée en philosophie et études germaniques de l’université de Strasbourg

Lecture : Aline Martin et Jennifer Rottstegge

Musique : Anne-Catherine Kaiser, piano et Manon Jürgens, chant

Samedi, 11 avril 2026, 16h : Lou Andreas-Salomé et la psychanalyse : une amitié introspective

Médiathèque du Neudorf (place du Marché du Neudorf, F-67100 Strasbourg)

Table ronde avec lectures d’extraits (1h), suivie d’une lecture scénique et musicale

Durant sa maturité et jusqu’à la fin de sa vie, Salomé a été marquée par la découverte de la psychanalyse, notamment lors de sa rencontre avec Sigmund Freud avec lequel elle entretint une relation très particulière de disciple hérétique à la loyauté sans faille. Pourtant le « narcissisme comme double-direction » élaboré par Salomé n’est que peu étudié : on retient le plus souvent la « Lettre ouverte à Freud » comme hommage au Père de la psychanalyse. Un pendant psychanalytique moins connu chez Salomé réside également dans l’amitié que celle-ci a entretenu avec Anna Freud, qui fut marquée par une correspondance très nourrie et une certaine projection de soi en l’autre. S’il ne s’agit pas nécessairement de théorie psychanalytique, la correspondance donne à saisir un geste thérapeutique pratique et plus largement une amitié féminine riche que les lectures, lors de la table ronde ainsi que du spectacle, sauront faire entendre.

Intervenant.e.s Table ronde :

Laurie Laufer : psychanalyste et professeure au département d’Études psychanalytiques de l’UFR Institut des Humanités Sciences et Sociétés (IHSS) à l’Université Paris Cité. Elle est directrice de l’UFR Institut des Humanités Sciences et Sociétés.

Arthur Hanoun : doctorant en philosophie et psychanalyse à la Sorbonne

Ondine Arnould : Professeure certifiée de philosophie, et docteure membre associée en philosophie et études germaniques de l’université de Strasbourg

Lecture : Aline Martin et Jennifer Rottstegge

Musique : Anne-Catherine Kaiser, piano et Manon Jürgens, chant

NOTE:

(1): voit par exemple: https://a-livre-ouvert.org/evenement/la-pensee-wittig-rencontre-quai-des-brumes/

Chères amies, chers amis,

Mon amie Frédérique Riedlin (psychanalyste, Strasbourg) qui participe à la Convention, m’invite à relayer l’information, donc la voici.

Chères amies, chers amis,

Je tiens à vous informer de la sortie chez Chronique Sociale de ce passionnant ouvrage interdisciplinaire, auquel j’ai eu la chance de participer.

En librairie le 6 décembre.

Présentation de l’éditeur:

« L’évolution des moeurs, même ardemment souhaitée, n’est jamais socialement aisée, car cela brouille des repères souvent anciens et parfois perçus comme intangibles. Ainsi, si la majorité des citoyennes et citoyens estiment aujourd’hui pertinents les droits au divorce, à la contraception, à l’interruption volontaire de grossesse, au mariage pour tous, à la procréation médicalement assistée pour toutes, lors des débats préliminaires, les polémiques et les idéologies les plus conservatrices étaient pléthoriques. Toutes ces mutations ébranlent également bien des certitudes ancrées profondément dans le corps social et relatives aux stéréotypes de genre. De fait, la famille n’est plus une, mais plurielle. Ses évolutions sont marquées, entre autres, par l’abandon des diktats de la masculinité et de la féminité, de la paternité et de la maternité, des sexualités hétéronormées. Désormais ces catégorisations ne sont plus étanches et leur porosité nous invite à repenser de manière concomitante la famille et le genre. C’est l’objectif de cet ouvrage collectif. »


Ouvrage coordonné par Thierry Goguel d’Allondans (anthropologue, Univ. Strasbourg) et Jonathan Nicolas (psychologue, Univ. Strasbourg).

Prologue d’Irène Théry. Avec des contributions de : Arnaud Alessandrin, Anne-Sophie Brun-Wauthier, Aude Certin, Sébastien Chapellon, Daniel Coum, Alain Ducosso Lacaze, Thierry Goguel d’Allondans, Morgane Gouyon-Réty, Romuald Jean-Dit- Pannel, Emmanuel Gratton, Dimitri Lorrain, Aline Martin, Claire Metz, Jonathan Nicolas, Dominique Samson-Wittig, Anne Thevenot, François Vialla.

https://www.chroniquesociale.com/comprendre-les-personnes/1413-refaire-famille.html

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J’ai eu le plaisir d’y écrire un texte (entre philosophie et études littéraires, nourri des études féministes, queer et sur le genre les plus ouvrantes, et élaborant bien sûr largement avec la psychanalyse) sur le superbe livre de Maggie Nelson, « Les Argonautes » (Éditions du sous-sol, 2018). Pour le dire trop vite, ce dernier en effet articule les questions de la transition de genre et du faire famille.

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Chères amies, chers amis,
J’aimerais ici dire quelques mots du très beau livre de Jean-Michel Rabaté, Lacan l’irritant (Stilus, 2023).
Dans cet ouvrage, il propose une mise en perspective de Lacan en insistant sur la dimension fécondement irritée et irritante de sa parole et de sa pensée – et plus encore du texte (ce que l’on pourrait appeler le « texte-Lacan ») que nous lisons lorsque nous fréquentons ses écrits et séminaires.
En effet, aux Etats-Unis, où Jean-Michel Rabaté vit et enseigne (Université de Pennsylvanie), existe à nouveau un grand intérêt pour Lacan comme pour la psychanalyse – tout comme il existe une psychanalyse, particulièrement freudo-lacanienne, fort créative. Ce regain d’intérêt est permis par l’essor de ce que l’on y appelle les studies (dont particulièrement les gender studies). Et l’éclairage de Jean-Michel Rabaté sur Lacan nous donne une piste novatrice pour donner à entendre d’une nouvelle manière l’enseignement de Lacan, mais aussi la psychanalyse, dans le nouveau contexte culturel qui existe aux Etats-Unis, mais aussi plus généralement.
En somme, contre tout anti-américanisme et contre tout conservatisme, il s’agit pour Jean-Michel Rabaté, comme il le dit dans la vidéo que je relaie plus loin, de rendre à Lacan et à la psychanalyse leur pouvoir irritant, sans aller jusqu’à l’offense. Pour aider le sujet contemporain, s’interrogeant souvent en termes d’identité (d’ailleurs socialement minoritaire : de genre ou autre), à justement ouvrir cette interrogation. Ce dans le nouveau contexte culturel, où, je dirais, le discours collectif, par ce questionnement en termes d’identité, rend maintenant – et fécondement – le sujet beaucoup plus sensible aux questions du pouvoir et de la violence désubjectivante, sous toutes leurs formes (1).

Dans sa réflexion sur l’identité, Jean-Michel Rabaté rejoint d’ailleurs la psychanalyse contemporaine qui accueille pleinement – et ne rejette donc pas – cette interrogation actuelle des sujets en termes d’identité, afin d’ouvrir à la levée du désir subjectif s’y trouvant bien souvent (2).
Dans mes termes, je dirais que, dans la lecture de Jean-Michel Rabaté, Lacan apparaît non pas comme une autorité discursive, mais comme le passeur irrité et irritant d’une conflictualité discursive et psychique. Cela vient ouvrir ce que les discours collectifs contemporains, seraient-ils aussi fécondement progressistes, ont tendance à refermer. Et, dans la cure pratiquée en s’appuyant sur Lacan, cela permet de rendre la parole du sujet à nouveau singulière, créative, et donc critique. Bref, l’affect d’irritation qui habite et que suscitent la parole et la pensée de Lacan – et plus encore le « texte-Lacan » – est bien le vecteur de l’ouverture d’une telle conflictualité, d’une telle créativité, d’une telle mise en crise. Ce, au niveau collectif, contre toute recherche de giron dans un discours collectif normatif. Mais aussi, ce qui va de pair, au niveau subjectif, contre toute refermeture de la parole du sujet sur la léthargie d’un confort qui obture la possibilité d’avancées subjectivantes à venir.
Ainsi, en nous donnant à lire Lacan comme un « trouble-fête » et un « taon dans la cité » (tel Socrate selon Platon), ce livre redonne à celui-ci sa dimension critique et subversivement créative.
Ce qui est ici critiqué et déconstruit par Lacan, tel que l’éclaire Jean-Michel Rabaté, c’est aussi la conception mainstream du sujet et de l’auteur. Cela lui permet de situer le « retour » de Lacan à Freud comme une « transformation » de la « discursivité psychanalytique fondée par Freud » – telle que l’a éclairé Foucault (p. 13).
Alors la psychanalyse apparait comme « à la fois un discours pris dans les sciences humaines, un discours portant sur la sexualité, le désir, le sujet clivé de l’inconscient, la topique du moi, les pulsions, et une archive, un système autopoïétique qui se révise sans cesse, un texte foisonnant et plein de lacunes qu’il s’agit de relire avec attention » (p. 20).
Plus encore, c’est bien, avec Freud et Lacan, l’existence de la « pulsion de mort » ou plus largement la destructivité pulsionnelle, qui est affirmée. Ce contre tout idéalisme visant à prendre le sujet dans un optimisme béat, dans un culte de la positivité (pensons par exemple à la psychologie positive) mystificateur. En somme, il existe inéluctablement chez l’être humain une « cruauté », une destructivité. Et cette « cruauté », cette destructivité, dans la parole ou dans l’écriture, doit pouvoir – comme nous l’enseignent Lacan et Winnicott – se déployer, et non pas être réprimée, pour se déployer de manière créatrice. Pour Lacan, « dans le travail d’écriture » (p. 75).
En ce sens, la lecture de Jean-Michel Rabaté passe aussi par l’éclairage du fait que la psychanalyse de Freud et de Lacan est à relier aux Lumières obscures (p. 106) au sens d’Adorno et de Horkheimer (3).
L’un des points les plus vifs et les plus ouvrants du livre est l’insistance – en écho à Derrida, et au débat entre Lacan et Derrida – sur le fait que le dernier Lacan est un Lacan élaborant la question de l’écriture. Ce point est certes bien connu des spécialistes et, mais le livre nous en offre un éclairage novateur.
Car la « mémoire » psychanalytique et culturelle que l’écriture, au sens de Lacan, déploie, consiste en une « mémoire qui se fabrique elle-même en gérant sa part d’oubli » (p 109). Bref, comme dit auparavant, l’écriture du texte-Lacan est une archive créative, elle est même le système autopoïétique d’un « écrivain pluralisé » (p. 115), « disséminant » (4) la « subversion du sujet » (p. 116). En ce point, d’ailleurs, Lacan met au travail Joyce qu’il a longuement médité, Joyce qui « détiss(e) » le tissage du texte (p. 142), le tissage de la mémoire culturelle dans laquelle nous sommes tous pris. Ce – en va-t-il là d’une éthique ? – afin que le sujet ainsi redéfini accède au geste de « s’autoriser de soi-même et d’un Autre » (p. 148), ce sans se prendre pour une autorité.
A mon sens, cela ouvre à une conception du psychanalyste – et de l’écrivain – comme tisseur, comme passeur critique et créatif, irritant et en cela porteur de nouveauté. A l’opposé de toute autorité (5) .
Plus encore, cela soutient le fait que le sujet, dans la cure analytique, déploie une telle mémoire, une telle écriture créative, mais aussi une telle élaboration ouvrante – et même sinthomale (je parlerai plus loin du concept de sinthome) – de ce que Lacan appelle le non-rapport sexuel, c’est-à-dire l’absence de complémentarité entre deux sujets liés sexuellement.
Pour tout cela, Jean-Michel Rabaté lit Lacan avec Freud, avec la littérature (Sade…), la philosophie (Kant et Nietzsche – lui aussi un philosophe de l’irritation), les sciences humaines (particulièrement Luhmann).
Et, ayant donc parlé du sinthome, je ne puis finir ce texte sans pointer le fait que ce livre approfondit le travail déployé dans Joyce, hérétique et prodigue (Stilus, 2022).
Cet ouvrage articulant Joyce, Lacan et Derrida, pour le dire trop rapidement, éclaire le dernier Lacan comme un joycien hérétique. Il éclaire aussi que je propose d’appeler le texte-Lacan comme le déploiement d’une écriture du sinthome. Rappelons ici ce qu’est le sinthome – création conceptuelle géniale de Lacan, qui permet une avancée clinique fondamentale dans la cure. Le sinthome, je dirais, est cette création symptômale spécifique travaillant à même la lettre (et liée au hors-sens et à l’équivoque, la surdétermination maximale).
Ici, c’est bien de la créativité de ce symptôme spécifique qu’est le sinthome, dont il est question. Ce contre toute logique d’adaptation sociale (il existe bien sûr une forme d’inscription sociale qui n’est pas adaptative), entravant chez le sujet la fragilité, le ratage, et ainsi toute subjectivité, toute singularité, toute vitalité psychique et discursive.
Plus encore, cette forme spécifique du symptôme qu’est le sinthome a pour grand mérite de faire tenir le sujet là où la béance (ce point de réel, de pulsionnalité pure, de jouissance (6), où le psychisme et la parole défaillent absolument, laissant le sujet dans un désarroi radical) pourrait l’orienter vers une destructivité ou une autodestruction débridée.
Dans cette opération psychique spécifique du sinthome, relevant donc d’une écriture psychique, la langue est détruite et recréée pour échapper à la logique de destructivité – surmoïque – qui l’habite.
Bref, face à la question cruciale de la béance, habitant tout sujet, et face au discours surmoïque (7) qui hante le sujet et l’empêche d’élaborer la béance, l’un des apports cliniques absolument novateurs de Lacan, consiste dans le fait de soutenir la création psychique d’un sinthome (8). Et cet apport clinique fondamental de Lacan s’est appuyé sur une invention théorique dans la lecture de Joyce, en premier lieu dans le séminaire XXIII, de 1975-1976, sur le sinthome.
Et c’est cela que Jean-Michel-Rabaté éclaire à sa manière, au plus vif et au plus crucial de la clinique psychanalytique, mais aussi au plus vif et au plus crucial de la créativité subjective en général : lorsqu’il en va pour le sujet de devenir psychiquement et discursivement vivant là où il pourrait psychiquement et discursivement mourir – ou là où il est psychiquement et discursivement non-vivant.
En cela, son livre nous permet d’appréhender en quoi la psychanalyse est bien un « nouveau discours » culturellement révolutionnaire (p. 11), qui a tant à apporter subjectivement, collectivement, et, justement, culturellement.

NOTES

(1) : Didier Fassin et Roland Rechtmann, L’empire du traumatisme, Flammarion, 2007.

(2) Voir entre autres Patricia Gherovici, Transgenre, Lacan et la différence des sexes, Stilus, 2021 ; Nicolas Evzonas, Devenir trans de l’analyste, PUF, 2024, particulièrement p. 410-411 ; Jonathan Nicolas, « A l’ombre des jeunes filles en fleurs, une esquisse des identités adolescentes », in Jonathan Nicolas et Thierry Goguel d’Allondans (dir.), Choisir son genre ?, Chronique sociale, 2022, p. 169-180.

[3] Dans leur Dialectique de la raison. Sur cette question, voir E. Roudinesco, Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre, Seuil, 2014.

[4] En écho à Derrida.

[5] La relation entre passeur et autorité est une question qui m’intéresse particulièrement et que j’ai élaborée à ma manière dans mon texte https://dimitrilorrain.org/2023/06/09/texte-que-peut-nous-dire-la-psychanalyse-de-lautorite-et-de-la-transmission-aujourdhui/

[6] Sur la question de la jouissance, je renvoie particulièrement à Darian Leader, La jouissance, vraiment ?, Stilus, 2020.

[7] Sur la dimension surmoïque du sinthome, voir particulièrement, Geneviève Morel, La Loi de la mère, Anthropos/Economica, 2008.

[8] Concernant le sinthome comme création symptômale, je renvoie à Geneviève Morel, et, dans le cas du sujet identifié trans, à Patricia Gherovici, Transgenre. Lacan et la différence des sexes, Stilus, 2021 : https://dimitrilorrain.org/2023/01/14/video-patricia-gherovici-transgenre-lacan-et-la-difference-des-sexes-stilus-2021/ https://dimitrilorrain.org/2023/01/14/video-patricia-gherovici-transgenre-lacan-et-la-difference-des-sexes-stilus-2021/

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Présentation du livre par l’éditeur :
« Le concept d’irritation amène à travailler la problématique de l’autorité avec Foucault, Luhmann et Lacan. Lacan, comme Socrate, « taon de la cité », rejoint Freud lorsqu’il manifeste son irritation face à Nordau et Viereck. Freud en vient à postuler la pulsion de mort comme fondamentale, tandis que Lacan, irrité-irritant, moins « auteur » que tisseur, passe de la logique du signifiant au temps (« taon ») biologique des pulsions. »
https://www.editions-stilus.com/lacan-lirritant.html

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De plus, j’aimerais ici relayer une passionnante vidéo avec Jean-Michel Rabaté présentant cet ouvrage. Il y dialogue avec Elisabeth Roudinesco à la librairie le Divan le 8 mars 2023. Luis Izcovich modère et présente cette rencontre. Dans ce débat fort élaboratif, se déploie, la parole si subtile, si fraîche, de Jean-Michel Rabaté, présentant sa lecture de Lacan et son travail pour un lacanisme ouvert, ainsi que son élaboration de la littérature, de la philosophie, des sciences humaines. Entre autres, l’on pourra aussi y trouver une réflexion sur la transmission de la psychanalyse dans la situation contemporaine, sur l’évolution culturelle aux Etats-Unis mais aussi plus généralement, où il vit (il enseigne à l’Université de Pennsylvanie), particulièrement en ce qui concerne les questions du genre et du racisme. Aussi nous donne-t-il à appréhender les spécificités – fécondes et conflictuelles – de cette évolution culturelle, en contraste avec la perspective dominante en France. Particulièrement en insistant sur les apports de la perspective intersectionnelle – qu’il considère comme déployant une féconde surdétermination de l’identité. En professeur à l’écoute de ses étudiants, il nous y donne aussi à entendre ce qui a lieu dans les jeunes générations, en termes de créativité mais aussi de fragilité psychique – celle-ci étant, je dirais, liée à un contexte global particulièrement difficile.
LE LIEN VERS LA VIDEO :SUR YOUTUBE (STILUS)

https://www.youtube.com/watch?v=cHaMXH9VKSU


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Jean-Michel Rabaté est professeur de littérature anglaise et de littérature comparée à l’Université de Pennsylvanie. Cofondateur de la galerie Slought à Philadelphie, éditeur du Journal of Modern Literature. En plus d’innombrables articles, il a publié une quarantaine de livres, sur la littérature, la psychanalyse, l’art contemporain, la philosophie, et particulièrement sur Beckett, Pound ou Joyce, Lacan, Derrida….
Il a dirigé le passionnant Cambridge Companion to Lacan, en 2003, avec des contributions de Bernard Burgoyne, Nestor Braunstein, Tim Dean, Judit Feher-Gurewich, Darian Leader, Deborah Luepnitz, Catherine Liu, Dany Nobus, Jean-Michel Rabaté, Dania Rabinovitch, Elisabeth Roudinesco, Charles Shepherdson, Colette Soler, Joseph Valente, Alenka Zupanzic.
Entre autres, il a publié Les Guerres de Jacques Derrida, Presses de l’Université de Montréal, 2016 ; Rire au soleil, Campagne Première, 2019 ; Rires Prodigues: Rire et jouissance chez Marx, Freud et Kafka, Paris, Stilus, 2021, et James Joyce, Hérétique et Prodigue, Paris, Stilus, 2022.
Parmi ses autres livres, que je ne peux tous citer ici, j’évoquerai :
Lacan, Bayard, 2005. Et plus récemment: Rust, 2018, Kafka L.O.L., 2018; After Derrida, 2018; Understanding Derrida / Understanding Modernism, 2019; Knots: Post-Lacanian Readings of literature and film, 2020; Rires Prodigues, 2021, Knots, Post-Lacanian readings of film, literature and culture, New York, Routledge, 2020.
Son site :
https://www.jeanmichelrabate.com

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Elisabeth Roudinesco est historienne de la psychanalyse, entre autres chargée de séminaire à l’Ecole Normale Supérieure.
Sur le blog, voir par exemple : https://dimitrilorrain.org/2021/10/30/penser-lantifreudisme-dextreme-droite-avec-elisabeth-roudinesco-2010/

Chères amies, chers amis,

Je vous transmets ici un lien vers le passionnant dialogue entre Lionel Le Corre et Jorge Reitter à propos du très bel ouvrage « L’homosexualité de Freud » (PUF, 2017) de Lionel Le Corre, dans lequel il nous éclaire largement sur un ressort fondamental de l’oeuvre et de la pratique de Freud.

(Cet échange a eu lieu le 25 novembre 2021, modération : Georgina Flores Chaires, congrès international en ligne: « Género, feminismos y sexualidades disidentes. Encrucijadas y vías », Universidad Autónoma de Zacatecas « Francisco García Salinas »).

L’intervention de Lionel Le Corre est en français, les échanges sont en espagnol.

Présentation du livre par l’éditeur :

« L’homosexualité de Freud » soutient que l’amitié de Freud avec Fliess, dont les effets de transfert orientent le désir inconscient de Freud et ses symptômes, joue un rôle crucial pour la découverte de la psychanalyse. Ainsi, Freud problématise l’homosexualité masculine à partir de son rejet social pour en produire une définition sophistiquée et élargie participant à (et de) l’autonomie du champ : plus il approfondit sa compréhension du fait homosexuel et en étend la surface définitionnelle, plus le terme « homosexualité » condense de significations englobant choix d’objet et narcissisme, entrée dans la paranoïa, lien social et transfert dans la cure. 1910 est le moment homosexuel de Freud où, du cas Léonard au cas Schreber, il livre des résultats cruciaux sur les ressorts inconscients du désir homosexuel dont les effets contribuent au renouvellement de la métapsychologie par l’introduction du narcissisme.

https://www.puf.com/lhomosexualite-de-freud

Lionel Le Corre est psychanalyste, membre du Cercle international d’anthropologie psychanalytique, chercheur associé au CRMPS.

Jorge Reitter est psychanalyste à Buenos Aires. Il a publié un ouvrage très novateur, Heternormativity and psychoanalysis (Routledge, 2023), version anglaise de Edipo gay. Sur le blog, voir : https://dimitrilorrain.org/2023/01/13/sortie-de-heteronormativity-and-psychoanalysis-de-jorge-n-reitter-routledge-2023/

« Un spectre hante l’université française : le spectre de la déconstruction. Crée par Jacques Derrida à la fin des années 1960, il est devenu, dans l’esprit des réactionnaires de tout poil, le mot-valise désignant tout ce qu’ils haïssent dans la pensée, lorsque celle-ci cherche à émanciper davantage qu’à ordonner. Dégénérescence de la culture, mépris pour les grandes oeuvres, délire interprétatif, amphigouri linguistique, danger politique, confusion sexuelle, licence morale : à en croire les ennemis de la déconstruction, tout ce qui va mal dans le monde lui est imputable.
Mais que signifie cette peur ? Que signifie la fixation frénétique d’une frange d’intellectuels pour tout ce qui peut ressembler à une pensée différente, libre, inventive et fondamentalement démocratique ? Que cela signifie-t-il, si ce n’est la volonté de policer la pensée et ses institutions, pour pouvoir mieux, ensuite, policer les corps ? Telle est, en tout cas, l’interrogation qui a présidé au colloque « Qui a peur de la déconstruction » , qui s’est tenu à la Sorbonne en janvier 2023.
Il a fait scandale chez les tenants de la police. En voici les actes. »

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Cet ouvrage a été dirigé par Isabelle Alfandary, Anne Emmanuelle Berger et Jacob Rogozinski. Isabelle Alfandary est professeure de littérature américaine à l’université Sorbonne-Nouvelle. Son dernier livre : Science et fiction chez Freud. Quelle épistémologie pour la psychanalyse ? (Les Editions d’Ithaque, 2021). Anne Emmanuelle Berger est professeure émérite de littérature française et d’études de genre à l’université Paris 8 et professeure invitée à Northwestern et Buffalo (USA).
Son dernier livre, Le Grand Théâtre du Genre (Belin, 2013), a été traduit en plusieurs langues.
Jacob Rogozinski est professeur émérite à la Faculté de philosophie de Strasbourg. Auteur de plusieurs livres sur Artaud, Derrida, la chasse aux sorcières, il a publié en 2022 « Moïse l’insurgé » aux Editions du Cerf.

Ont contribué à cet ouvrage Etienne Balibar, Aurélien Barrau, Seloua Luste Boulbina, Fabrice Bourlez, Danielle Cohen-Levinas, Marc Crépon, Monique David-Ménard, Marc Goldschmidt, Marta Hernandez Alonso, Denis Kambouchner, Ginette Michaud, Avital Ronell, Marta Segarra, Samuel Weber, Raphaël Zagury-Orly.

Ici mon billet relayant le colloques et certains enregistrements:

https://dimitrilorrain.org/2022/12/19/colloque-qui-a-peur-de-la-deconstruction-19-21-01-2023-paris-ecole-normale-superieure-sorbonne/

Chères amies, chers amis,

Vous trouverez ici le lien vers la très belle conférence de Jean-Pierre Marcos (psychanalyste, philosophe, Univ. Paris 8) intitulée « Longtemps j’ai joué à me séparer », le 10 juin 2023 à la SPF. Rencontre organisée par  Isabelle Alfandary, Daniel Koren et Monique David-Ménard (1).

En tressant subtilement clinique, théorie, lectures de Freud, Lacan et Winnicott, mais aussi littérature (Proust, Duras, Juan Gelman. Pasolini, Barthes..), Jean-Pierre Marcos élabore sur la séparation, cette question cruciale. Pour le dire dans mes termes, il nous y parle du travail de séparation en lien à la question du départ, et comme métaphorisation d’une disparition de soi, ou d’une perte d’un morceau de soi.

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Jean-Pierre Marcos est psychanalyste, philosophe, Maître de conférence (en philosophie) à l’Université Paris 8.

Il a publié tout un ensemble de textes, entre clinique, théorie et philosophie, tous écrits dans une langue d’une grande finesse, car nourris de littérature et d’art.

Parmi l’ensemble de ses publications, je citerai ici:

  • ouvrage collectif dirigé par lui: La lettre et le lieu. Présence du modèle et action de la structure en psychanalyse(Freud et Lacan), éd. Kimé, coll. Collège International de Philosophie, Paris, 2005

Pour plus de détails: https://philosophie.univ-paris8.fr/Jean-Pierre-MARCOS

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NOTES:

(1): https://www.spf.asso.fr/conferences/

Chères amies, chers amis,

Vous trouverez ici l’enregistrement de la passionnante intervention de David Espinet intitulée « Kunstwerk der Wahrheit. L’esthétique de l’être chez Heidegger », au CREPHAC (Centre de Recherches en philosophie allemande et contemporaine)(1), le 14 juin 2023.

Il y présente la pensée de l’art et l’esthétique de l’être de Heidegger dans son texte de 1935/36 intitulé L’Origine de l’œuvre d’art.  Suite à une introduction d’Edouard Mehl (philosophe, Univ. Strasbourg).

Concernant la pensée de Heidegger en général, c’est ici pour David Espinet l’occasion de mettre en perspective la profonde complexité de celle-ci. D’un côté, en effet, il s’agit de caractériser la pensée de Heidegger comme relevant du déploiement d’un « mythe nazi » au sens de Lacoue-Labarthe et Nancy (2). De l’autre, il s’agit de repérer ce qui dans la pensée de Heidegger a ouvert des chemins nouveaux, donnant à élaborer, et que nombre des penseurs importants (ne citons en France que Lacan, Foucault, Levinas, Derrida, Nancy…) ont mis au travail de manière féconde.

Ainsi, dans le cas de L’Origine de l’œuvre d’art, d’un côté, David Espinet met en effet en lumière comment ce texte déploie une « description » phénoménologique de la puissance de vérité de l’œuvre d’art. De l’autre, il montre comment Heidegger, dans ce texte, « instrumentalise » cette phénoménologie dans une « proclamation » déployant une politique et une mythologie (de la « transcendance » de la « Terre ») spécifiquement nazies.

Pour le dire dans mes termes, David Espinet essaie ici d’éclairer, après d’autres philosophes, et de manière particulièrement convaincante, le double scandale de la pensée de Heidegger : le premier scandale, absolu, de son nazisme fondamental ; mais aussi le second scandale, terriblement inquiétant, du fait qu’une telle pensée peut aussi (et il s’agit ici il me semble de bien peser l’Horreur de ce aussi, en premier lieu au regard de la Shoah (3))… du fait donc qu’une telle pensée peut aussi a pu aussi présenter des ressources – phénoménologiques – pour penser après lui. A mon sens, c’est à l’acceptation douloureuse de ce double scandale que nous invite la réflexion très subtile de David Espinet.

Ce pour nous permettre d’avoir à l’esprit différentes choses : 

– la phénoménologie comme tradition philosophique constitue un apport fondamental – dans le champ de la philosophie mais aussi plus généralement (aussi en psychanalyse avec Lacan) ;

– Heidegger, a participé de cet apport de manière particulièrement ouvrante ;

– oui, dire cela, c’est aussi, à tout instant, lorsque je lis Heidegger, devoir avoir à l’esprit l’Horreur qu’éveille en moi la dimension nazie de cette pensée, mais aussi ce que j’appellerais l’ambiguïté instrumentalisante de celle-ci.

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David Espinet est Professeur d’histoire de la philosophie allemande moderne et contemporaine et directeur adjoint du CREPHAC.

Parmi ses publications :

– « Heidegger lecteur de Kant. Points de vue privés et publics à partir de 1930 », in : Archives de Philosophie 81/2 (2018).

– « Politiques du bonheur. Kant, Derrida et Blumenberg », in : Archives de Philosophie 79 (2016), p. 759-774.

– « Justice, amitié, bonheur. Derrida et l’éthique kantienne », in : Les Cahiers philosophiques de Strasbourg 39/1 (2016), p. 25-41.

– Ereigniskritik. Zu einer Grundfigur der Moderne bei Kant (Sonderbände Deutsche Zeitschrift für Philosophie vol. 39), Berlin / Boston, De Gruyter 2017

 Phänomenologie des Hörens. Eine Untersuchung im Ausgang von Martin Heidegger, Tübingen, Mohr Siebeck, 2009, 2e édi. 2016

Pour plus de détails, voir :

https://philo.unistra.fr/personnes/enseignants-chercheurs/david-espinet/

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NOTES

(1) : https://philo.unistra.fr/recherche/crephac-ur-2326/

(2) : Ph. Lacoue-Labarthe et J.-L. Nancy, Le mythe nazi, L’Aube, 1991

(3) : Voir le texte de David Espinet : « Quand ne pas dire c’est faire. L’écoute heideggérienne et l’o(n)to-polémologie du silence », in Sophie-Jan Arrien / Christian Sommer (dir.), Heidegger aujourd’hui. Actualité et postérité de la pensée de l’Ereignis, Paris, Hermann 2021, p. 125-153

Chères amies, chers amis,

Je vous informe de la sortie du récent ouvrage de mon amie Muriel van Vliet, aux réflexions toujours subtiles et passionnantes.

Quatrième de couverture:

« L’anthropologie de l’art est une discipline relativement récente, qui naît au carrefour de plusieurs sciences humaines à la fin du XIXe siècle et qui se développe au XXe siècle jusqu’à connaître sa floraison actuelle. On entend par ce terme les études qui abordent l’art au travers du prisme de la diversité des cultures, donc constamment tourné vers d’autres formes telles que le langage, le rituel, la technique et la science avec lesquelles il interagit. « 

L’ouvrage présente les anthropologies de l’art: de Aby Warburg, Ernst Cassirer, Erwin Panofsky, André Leroi-Gourhan, Gottfried Semper, Michel Leiris, André Malraux, Claude Lévi-Strauss, Philippe Descola, Tim Ingold, et revient sur le rapport de Felwine Sarr et Bénédicte Savoy sur la restitution du patrimoine africain.

Voir: https://www.editions-apogee.com/ateliers-populaires-de-philosophie/690-l-anthropologie-de-l-art.html

Muriel van Vliet est ancienne élève de l’École Normale Supérieure de Paris (Ulm), agrégée de philosophie, actuellement membre de l’équipe de recherche de Philosophie des Normes à l’Université de Rennes 1 (UFR de philosophie). Enseignant la philosophie en classes préparatoires aux Lycées Chaptal et Renan de Saint-Brieuc, elle dispense aussi des cours d’esthétique et d’anthropologie de l’art à l’Université de Rennes 1 et de Rennes 2. Soutenue en 2011, sa thèse replace l’esthétique au sein de la philosophie de la culture et a été publiée en 2013 aux Presses Universitaires de Rennes sous le titre La forme selon Ernst Cassirer – de la morphologie au structuralisme. Outre le philosophe Cassirer, ses travaux portent sur Erwin Panofsky, Aby Warburg, Claude Lévi-Strauss, Michel Foucault, Maurice Merleau-Ponty, André Leroi-Gourhan, Georg Simmel, Edgar Wind et Gottfried Semper – avec toujours en arrière-plan la morphologie du poète et penseur allemand que fut Johann Wolgang von Goethe.
Au travers de ses recherches, elle s’interroge de manière générale sur la production de signes, symboles et images, au travers d’une approche anthropologique qui ne sépare jamais ses diverses activités symboliques, qu’elles soient techniques, langagières, scientifiques, rituelles, religieuses ou artistiques.
Parmi ses publications, on peut citer Cassirer et l’art comme forme symbolique (Presses Universitaires de Rennes, 2011) ; « De la Philosophie des formes symboliques d’Ernst Cassirer à l’Anthropologie structurale de Claude Lévi-Strauss » (revue Philosophie, Éditions de Minuit, 2012), « Rituel et mythe chez Warburg, Cassirer et Panofsky – La place du corps dans la pensée mythique » (revue Appareil, 2014) ; « Ernst Cassirer, historien des idées politiques et philosophe critique » (Revue Française d’Histoire des Idées Politiques, n°40, 2014) et l’article « Symbole » dans L’interprétation – Un dictionnaire philosophique (Vrin, 2015). Elle a récemment coordonné le dossier sur André Leroi-Gourhan de la revue Regards croisés (n° 9/2019). 

Elle participe à la revue la Part de l’oeil: http://www.lapartdeloeil.be/fr/revues.php

Voici sa page Youtube, Le blog de Proxagora, cours de philosophie: https://www.youtube.com/@murielvanvliet/videos

Chères amies, chers amies,

Vous trouverez ici les liens vers les deux passionnantes interventions de l’anthropologue Geremia Cometti sur la RTS (8 mai 2019), concernant la crise écologique, le réchauffement climatique et les phénomènes de migration qui leur sont liés, mais aussi concernant ses recherches sur les Qu’eros du Pérou.

https://www.rts.ch/audio-podcast/2019/audio/l-invite-du-5h-6h30-premiere-partie-geremia-cometti-ethnologue-et-specialiste-des-questions-climatiques-25045787.html

https://www.rts.ch/audio-podcast/2019/audio/l-invite-du-5h-6h30-deuxieme-partie-geremia-cometti-specialiste-des-questions-climatiques-en-rediffusion-25060593.html

Geremia Cometti est anthropologue, membre du LinCS, Faculté d’ethnologie de l’Université de Strasbourg. Spécialiste de l’anthropologie de la nature, ses travaux s’intéressent aux conséquences du changement climatique, de l’industrie extractive, de l’agriculture et de l’élevage intensifs, sur les sociétés humaines. Ils s’attachent à décrire les relations que les groupes humains entretiennent avec leurs environnements. Geremia Cometti élabore sur les apports de l’anthropologie de la nature de Philippe Descola (1).

Pour plus de détails sur ses activités, ses travaux et ses publications:

https://ethnologie.unistra.fr/formations/enseignantes/enseignantes-sur-poste/geremia-cometti/

Ici une passionnante vidéo présentant son livre sur les Q’eros: Lorsque le brouillard a cessé de nous écouter’ Changement climatique et migrations chez les Q’eros des Andes péruviennes, Bern, Berlin, Bruxelles, Frankfurt am Main, New York, Oxford, WienPeter Lang, 2015.

NOTES

(1): Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005.

Chères amies, chers amis,

J’aimerais vous informer de la sortie du passionnant dossier sur la question « Les dispositifs de l’objet, aujourd’hui », sous la direction de Patrick Martin-Mattera (psychologue et psychanalyste, UCO Angers) (1) et Olivier Douville (psychanalyste, psychanalyste, Maître de conférences des Universités et directeur de publication de la revue Psychologie Clinique) (2), dans la revue Psychologie clinique (nouvelle série, n°55, 2023/1, EDP Sciences).

Quatrième de couverture: « Ce numéro de Psychologie clinique interroge les dispositifs de l’objet aujourd’hui : objet reste, déchet et rebut, fétiche ou relique, objet d’amour ou objet de haine ; quels sont les aspects actuels du rapport à l’objet qui caractérisent notre condition humaine au regard des enjeux psychologiques, sociaux, anthropologiques, spirituels ? Se dessineront ainsi des articulations possibles entre objet du fantasme, objet de la demande de l’Autre et objet de la pulsion.
Les textes de ce numéro se déploient autour d’une modernité qui se présente ici surtout comme le prolongement d’un éternel malaise dans la civilisation, saisi par le questionnement sur le statut actuel de l’objet, dépendant des dispositifs qui lui donnent forme et fonction. »

Plusieurs textes dans le dossier étudient la question de l’objet lathouse, à la suite de ce qu’en a dit Lacan, concernant les oeuvres d’art dans le monde numérique, le management contemporain, la toxicomanie, le racisme et le capitalisme dans le Brésil contemporain.

J’aimerais rappeler que l’objet lathouse a été défini par Lacan (3), et que c’est une question élaborée par Patrick Martin-Mattera et Alexandre Lévy (4) (5). Comme l’écrivent Patrick Martin-Mattera et Olivier Pitel dans leur article « Dispositif de monstration et rapport à l’objet: des lathouses au virtuel dans l’oeuvre d’art » dans ce numéro de Psychologie clinique: « avec la notion de lathouse, Lacan reconsidère la conception de l’objet dans le contexte de la fin du XXe siècle, où les discours du capitalisme et de la science mènent au stade ultime d’un impératif de jouissance immédiate qui jamais ne trouve à s’épuiser. Les lathouses sont des objets portés à un impératif de consommation immédiate, un pousse-à-consommer qui est aussi un pousse-à-jouir accessible au meilleur prix » (6).

Dans ce dossier, concernant les dispositifs de l’objet, il est aussi question de la relique et du fétiche, de la névrose actuelle, de l’adolescence, et de la désubjectivation dans les situations extrêmes.

Pour la présentation de ce numéro par Patrick Martin-Mattera et Olivier Douville, voir https://www.cairn.info/revue-psychologie-clinique-2023-1-page-5.html

Pour l’accès en ligne au numéro: https://www.cairn.info/revue-psychologie-clinique-2023-1.htm

NOTES:

(1) Patrick Martin-Mattera est psychologue, psychanalyste, Professeur à l’Université Catholique d’Angers, membre du laboratoire RPPsy. De lui, je citerai ici son très important livre Théorie et clinique de la création. Perspective psychanalytique, Anthropos-Economica, 2005. Pour plus de détails sur ses publications: https://recherche.uco.fr/user/151/publications-chercheur-annee.

(2) Olivier Douville est psychanalyste, Maître de conférences des Universités et directeur de publication de la revue Psychologie Clinique. De lui, je citerai ici son fort fécond ouvrage, entre psychanalyse et anthropologie, Les figures de l’autre. Pour une anthropologie clinique, Dunod, 2014. Pour plus de détails sur ses travaux, voir https://www.olivierdouvile.com/

(3) J. Lacan, Le séminaire XVII (1969-1970), L’Envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991.

(4) Patrick Martin-Mattera et Alexandre Lévy, « Le  »concept » de lathouse dans l’oeuvre de Jacques Lacan. Implications psychologiques, cliniques et sociales », Bulletin de psychologie, n°550, p.311-319. Article accessible en ligne: https://www.cairn.info/revue-bulletin-de-psychologie-2017-4-page-311.htm?ref=doi

(5) Alexandre Lévy est psychologue, psychanalyste, Maître de conférence à l’Université Catholique d’Angers, membre du laboratoire RPPsy. De lui, je citerai ici l’ouvrage collectif qu’il a codirigé (avec David Bernard), Pas de limites? Approche psychanalytique de la vie moderne, Presses Universitaires de Rennes, 2021. Pour plus de détails sur ses publications: https://recherche.uco.fr/user/146/publications-chercheur-annee

(6) p. 43.

Vous trouverez ici le texte lié à mon intervention du même nom à la très belle journée d’études « Pratiques et contre-pratiques de l’autorité » du 30 mai 2023, à la MISHA de Strasbourg. Cette journée a été organisée par l’Amicale étudiante de philosophie, avec le soutien du CRePhac et de la Faculté de Philosophie de l’Université de Strasbourg[1].

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J’aimerais dans cette intervention élaborer sur ce que la psychanalyse peut selon moi dire de l’autorité et de la transmission aujourd’hui.

Avant d’en venir à cette question, j’aimerais faire quelques rappels nécessaires sur la psychanalyse. La psychanalyse, envisagée de manière freudo-lacanienne[2], déploie une technique d’écoute et de parole spécifique, liée à la règle psychanalytique. Je rappelle que dans cette règle, le sujet associe librement, il dit ce qui vient. Freud parle pour cela d’ « Einfall ». Ainsi, en psychanalyse, tout énoncé linéaire, logique, narratif, est désorganisé. Ce au profit de l’insistance sur le geste d’énonciation, sur le dire dans son caractère surgissant, d’événement, créateur. C’est cela le symbolique tel que l’a éclairé Lacan, quelque chose de créateur, pas autre chose – et certainement pas un ordre social normatif. Bref, en psychanalyse, ce n’est pas la thématique de la parole qui compte, mais la forme, la structure, la dynamique créatrice de la parole, du discours.

Pour faire un parallèle, les pensées philosophiques de Nietzsche, d’Adorno ou de Levinas – aussi dans leurs formes fragmentaires pour les deux premiers – rejoignent cette exigence de se centrer sur le geste d’énonciation créateur. Je souhaiterais aussi évoquer la superbe réflexion d’Adorno sur la poésie d’Hölderlin comme paratactique, scandée par des vides[3]. En effet, chez Hölderlin, plus largement dans la poésie moderne, il y a quelque chose de cela dans la parole analytique. Je parlerai plus loin de la réflexion d’Adorno sur Hölderlin.

Du coup, dans la cure, se déploie une parole constamment bifurquante qui fait se lever une dynamique discursive créatrice. En ce sens, la psychanalyse vise à produire des bougés discursifs chez le sujet, ainsi qu’un changement de sa parole dans le sens de la créativité de parole. Il en va là pour le sujet de la capacité de de produire de nouveaux mots, de nouveaux signifiants, ou de nouvelles significations de mots qui sont anciens pour lui. De nouvelles perspectives aussi. Fondamentalement, c’est sur ces sauts de parole créatifs que la psychanalyse travaille. Pour que le sujet se centre en fait sur la forme – la structure – de sa parole, plus que sur la signification des énoncés. Afin de porter attention – point fondamental – à l’ambiguïté, l’équivocité, la « surdétermination » (Freud) du dit, comme du dire. Et à déployer cette poéticité de la parole – dont le rêve est l’expression comme l’a montré Freud[4]. Afin de rendre sa parole plus créative.

Je ne sais si vous avez déjà essayé de pratiquer l’analyse de rêve, sur une feuille libre, même en dehors de la cure. Il s’agit d’associer librement, à partir de chaque élément énoncé précédemment. Alors la parole se déploie en étoile, elle échappe à toute linéarité, elle déploie des énoncés latents, inconscients, qui habitent le psychisme du sujet, derrière le contenu manifeste, conscient. Et, déployée dans la cure, cette forme spécifique de parole ouvre à une autre forme de discours, qui va permettre pour le sujet la découverte de la forme, de la structure, de sa parole. Ici, l’on retrouve l’omniprésence de la sexualité bien sûr, mais ce n’est pas là-dessus que j’insisterai aujourd’hui.

Joue dans la cure l’écoute de l’analyste. Celle-ci permet que se fasse jour et soit reconnu, dans la parole du sujet, son désir inconscient, présent dans les mots clés – dans les signifiants – de sa parole, qui sont chargés de ce désir. C’est bien ce désir, lié à l’ambiguïté, l’équivocité, la surdétermination, la poéticité spécifique de la part latente, inconsciente, de la parole du sujet, que la cure cherche à faire lever. Pratiquement, cela permet que ce désir enrichissant la parole et la vie se déploie dans les actes et paroles du sujet, de manière énigmatique, mais créatrice. Car cela ouvre le sujet à une créativité qu’il n’avait souvent pas encore, ou pas autant. La psychanalyse rend le sujet énigmatiquement créatif, en parole, en acte, existentiellement. Elle rend la dynamique de parole du sujet, et son existence, plus créatrices en ce sens.

Mais c’est aussi la dimension d’énigme du désir du sujet, habitant et structurant sa parole de manière latente, que la psychanalyse amène à appréhender et à accepter. Car sur le fond, l’inconscient, je ne peux le comprendre ni l’épuiser, même si je peux en appréhender certains éléments pour plus de créativité. D’ailleurs, mes élans amoureux, amicaux, existentiels, intellectuels, professionnels, ne me sont-ils pas énigmatiques ? Sais-je pourquoi je suis attiré par quelqu’un ou quelque chose, pourquoi je le désire, ou je l’aime ? non, juste, cela me parle, je ne sais de quoi, mais cela me parle. Eh bien l’inconscient, le désir inconscient, c’est cela, ce « cela me parle ». Qu’il s’agit de laisser déployer en son énigme.

Aussi avec le risque que cela implique. Qui est le risque de la singularité du désir qui se dit, puisqu’alors je m’écarte des demandes de mon environnement. Des tutelles que celui-ci veut parfois ou souvent m’imposer.

Ce « cela me parle », je tiens à le préciser, n’est pas arbitraire éthiquement. Car le désir inconscient enrichissant la parole et la vie, montre l’expérience analytique, eh bien il nait du renoncement pulsionnel[5]. Et le désir a ceci d’éthique que, dans son déploiement, il régule créativement la vie pulsionnelle et sa satisfaction, évite sa décharge directe – particulièrement de la destructivité liée à la vie pulsionnelle, contre soi ou contre l’autre -, dans le déploiement dialectique de la créativité et du symptôme[6]. Bref, il en va là d’une éthique créative, qui ouvre à une régulation créative car sublimée des pulsions, et non d’une morale répressive[7].

Cette éthique ouvre aussi à l’accueil de l’autre, de l’autre comme sujet autre, hors de toute logique névrotique de contrôle, voire pire, de toute logique de pouvoir, de maîtrise. Il en va là, loin de la morale et du surmoi moraliste, d’une éthique de la créativité, de la créativité désirante. Je tiens juste à préciser que, si Lacan a ouvert la réflexion sur l’éthique de la psychanalyse, sur cette question éthique de l’accueil de l’autre, je me réfère particulièrement à Lucien Israël ou à Winnicott. Malgré leurs immenses apports, particulièrement concernant la dimension tragique de la subjectivité et du collectif, Freud et Lacan ne sont pas allés jusque-là. L’idée d’un accueil de l’autre en tant qu’autre sujet leur est restée lointaine, sans doute du fait du pessimisme existentiel lié à leur conservatisme politique, ce qui leur fait le plus souvent contre-investir tout progressisme (8). Ce que Lucien Israël et Winnicott, dans leur optimisme tragique, ne font pas[8]. Il reste que concernant Freud et Lacan, il faut préciser que leur pessimisme – comme leur conservatisme – est dialectique: qu’il s’oppose à tout déclinisme, de la même manière que la dimension fécondement irritante de leurs pensées s’oppose au discours courant normopathe et à son hypnose de l’optimisme indemnisant (9) – auquel j’essaie d’opposer pour ma part un optimisme tragique.

Je parlais de Lucien Israël. J’aimerais rappeler que Lucien Israël est un analyste élève de Lacan qui a permis que dans l’Est de la France la psychanalyse freudo-lacanienne est solidement implantée. Et qui s’est donné le droit d’être infidèlement fidèle  – pour parler comme Derrida – à Lacan. J’aimerais aussi évoquer son grand livre, qui est d’ailleurs un excellent livre d’introduction à la psychanalyse sous sa forme solidement créative : Boiter n’est pas pécher[9].

Ainsi, dans la cure analytique, contrairement à d’autres thérapies plus adaptatives, par l’interprétation, l’analyste ne donne pas la signification ultime d’un mot, au contraire il cherche  à aider le sujet à élaborer créativement, à déployer dans sa parole, plus d’ambiguïté, d’équivocité, de surdétermination, de poéticité, de désir, pour que cela se déploie dans son discours, sa vie psychique, ses actes, son existence. Comme le dit mon ami Nicolas Janel, l’interprétation analytique est ainsi une désinterprétation[10]. Ce qui implique que l’analyste ne déploie pas un savoir de surplomb, depuis une position d’autorité.

Et ceci étant mis en place dans la cure, le sujet alors peut faire plusieurs choses : il peut revenir sur l’histoire des mots qu’il énonce et sur l’histoire de la forme de sa parole dans son environnement. Oui, il peut revenir sur leur signification dans la parole de son environnement, revenir aussi sur la forme de sa parole, et de la parole dans son environnement. Ce pour que sa parole à lui, par rapport à celle de son environnement, se singularise[11], se charge de désir, se fasse créative, se charge de nouveau, de nouveaux signifiants, ou d’une écoute nouvelle des mots importants dans son discours ou dans le discours de son environnement. Pour toujours rendre sa parole – en lien au signifiant – plus ambigüe, surdéterminée, poétique, riche symboliquement. Plus créativement désirante. Et sa vie, aussi, plus créativement désirante. Et éthiquement désirante – avec ce que cela implique de l’accueil de l’autre dans son altérité, son énigme, son geste, son désir, sa créativité.  

Dans la cure encore, cela passe par le repérage de ce qui dans la parole du sujet, et dans celle de son environnement, relève de l’ évitement du désir – de la défense contre le désir, plus ou moins massive. Cette défense est d’ailleurs liée à la tendance narcissique au contrôle dont je vous parlerai plus loin. Liée aussi aux demandes de l’environnement. Qui amènent à laisser son désir de côté, le plus souvent.

Bref, Freud a montré l’existence de la réalité psychique en plus de la réalité extérieure. Mais c’est aussi la réalité discursive que la psychanalyse permet de prendre en compte – Freud en premier lieu, et Lacan plus encore après lui. Cette réalité discursive dont, d’une autre manière, les sciences humaines nous parle tant – Foucault en 1er lieu[12].

Et tout ça, cela implique que l’analyste, dans son écoute, ses interventions, n’est pas en position d’autorité mais d’écoute. Qu’il refuse la position d’autorité. C’est un point important. D’ailleurs, le psychanalyste n’est aussi pas en position d’autorité, parce que ne prend pas de décision pour le patient. Par exemple à la différence du médecin.

Plus encore, l’expérience analytique montre que, dans le déploiement de sa parole, le patient croit et croira toujours quelque part, dans son fantasme narcissique, que l’analyste est le détenteur d’un savoir – voire du pouvoir – sur son désir inconscient. Que l’analyste est une autorité au sens fermé du terme. Eh bien dans la cure, il s’agit – c’est d’ailleurs là l’apport de Lacan contre Freud – d’amener le sujet à se dégager de ce fantasme de savoir. J’aimerais préciser que cette autorité de savoir que le sujet érige dans son fantasme, Lacan, l’appelle d’ailleurs le « Sujet Supposé Savoir ».

En ce sens, contre le fantasme comme piège de la croyance en une autorité, la cure vise le fait que le sujet reconnaisse, appréhende quelque peu – énigmatiquement, dans l’écoute analytique – son désir inconscient. Alors comme le dit Lacan, le sujet s’autorise de son désir[13]. Et du coup il n’a plus besoin d’ériger une autorité fantasmatique qui saurait ce qu’il en est de son désir inconscient. Bref, le sujet, pour s’autorise de son désir, doit mettre en crise toute autorité.

Car personne, aucune autorité, ne peut savoir ce qu’il est en du désir inconscient, ni l’autre, ni soi. Le désir inconscient, on peut le métaphoriser, le dire, et donc le (re)créer, ou l’écouter et l’interpréter, et ainsi le reconnaître (en une réflexivité où, comme le dit Lacan, « la raison peut faire du poids »), et l’appréhender, pour le libérer et libérer sa force éthiquement créatrice – discursivement, dans les actes que l’on pose, existentiellement, dans le lien à l’autre. Pas le comprendre, dans une maîtrise de savoir, en position d’autorité.

Plus encore, il s’agit aussi, dans la cure, concernant ce fantasme d’une autorité de savoir, de le déconnecter d’un scénario de pouvoir si ce scénario existe. La psychanalyse se positionne par définition contre le pouvoir.

Pour détailler ce point, le fantasme narcissique –  imaginaire en termes lacaniens – qui habite interminablement chaque sujet (y compris l’analyste, mais celui-ci sait dialectiser ce fantasme) est aussi un fantasme de contrôle de ce qui échappe au sujet. C’est-à-dire un fantasme de contrôle du réel au sens psychanalytique : la mort, le sexe ; ou encore de contrôle des difficultés internes et externe, ou encore de sa détresse fondamentale, et surtout donc son désir inconscient.

Bref, lorsque je parle de symbolique, de l’imaginaire et du réel, j’élabore sur ce triptyque génialement inventé par Lacan pour nous orienter dans la pratique psychanalytique.

Ceci est important car tout sujet qui parle cherche toujours quelque part, en son narcissisme, à se protéger du réel, à le contrôler. C’est quelque chose d’humain. Le désir inconscient est inéluctablement énigmatique, et existence est difficile ; cela est bien compréhensible – même si à élaborer.

D’ailleurs, en philosophie, Nietzsche a insisté sur la part d’illusion inéluctable chez le sujet, pour faire face au tragique de l’existence ; mais aussi et sur le fait que cette inéluctable part d’illusion, il s’agit de la traverser mais non de croire faire disparaître. Eh bien la psychanalyse va dans ce sens.

Bref, tout sujet subjectivé a toujours un narcissisme, un imaginaire en termes lacaniens, c’est-à-dire une tendance au contrôle. Et il s’agit, dans la cure, non de la nier, cette tendance narcissique humaine au contrôle, mais de la lire dans la parole du patient, de la reconnaître et ainsi d’éviter qu’elle s’enkyste en une tendance à la maîtrise. Il s’agit dans la parole analytique de faire en sorte que ce fantasme narcissique – comprenant donc en son noyau, comme l’a montré Lacan, la croyance en une autorité de savoir – soit traversé, perlaboré, que le sujet le repère, le dialectise le plus possible, en désactive en bonne partie l’effet. Pour que le sujet accède à une plasticité psychique, une capacité de mise en crise de soi. De « penser contre soi », comme dit Sartre. Bref, dans la cure, au niveau du changement de la forme de parole du sujet, il s’agit d’aider le sujet à mettre en place une capacité de plasticité psychique, liée à la créativité de sa parole. Et que cette plasticité psychique et cette créativité de parole perdurent elle pour toujours déjouer le plus possible l’interminable tendance narcissique au contrôle.

Plus encore, ce que montre la cure, certes de manière contre-intuitive, c’est que, comme le dit Nietzsche dans ses termes à lui, à un certain niveau,  l’existence de ce narcissisme est même à souhaiter, pour pouvoir le dialectiser. Car alors le sujet existe en tant que sujet, lorsqu’il essaie de se protéger du réel. Si le sujet n’existe pas comme sujet, s’il n’a pas de narcissisme, il est au contraire plongé dans le réel – et désubjectivé. En effet, j’aurais dû dire tout de suite que tout sujet a une tendance au contrôle, mais aussi que cette tendance peut : soit être narcissique, névrotique, subjectivée, si le sujet est subjectivé ; soit relever de la logique de maitrise totale, si le sujet est désubjectivité, sans narcissisme et sans désir, et cherche à tout maitriser. Dans ce dernier cas, il n’y pas vraiment, dans la parole du sujet, de subjectivité, pas de désir ou de symbolique, pas de narcissisme ou d’imaginaire non plus. Pour prendre un exemple, Trump, contrairement à ce qu’on dit, en ce sens, est un sujet qui n’a pas de narcissisme, il est juste totalement désubjectivé, conformiste. Et désubjectivant. Il parle un discours collectif sans sujet, et donc sans narcissisme et sans désir. La conflictualité entre narcissisme et désir, allant d’ailleurs toujours de pair – et la psychanalyse visant à dialectiser le narcissisme et la tendance au contrôle pour laisser se déployer le désir créatif.

Mais j’en reviens au fantasme narcissique, chez le sujet subjectivé. Donc, quelque part ce fantasme narcissique, cette tendance au contrôle, persistera toujours. Car, subjectivement, le symptôme du sujet renvoie au fantasme narcissique, à la tendance au contrôle du sujet. Et le symptôme, marque de singularité, marque de défense singulière, ça ne disparait pas. A un certain niveau, pour que la subjectivité singulière du sujet existe – que le sujet ne soit pas désubjectivé, il faut du symptôme. La psychanalyse fait l’éloge du symptôme, contre les thérapies plus adaptatives qui refusent la singularité du sujet, et donc son symptôme.

Ici, ce que propose la psychanalyse, c’est une conception dialectique du narcissisme et du symptôme, de reconnaître l’existence du narcissisme, de traverser le narcissisme ; et donc aussi de travailler à traverser par la parole le symptôme lié au narcissisme ; bref de dialectiser le symptôme – même s’il y aura toujours  heureusement du symptôme. La psychanalyse, c’est en ce sens déployer créativement une plasticité psychique et discursive, une capacité de mise en crise de soi, de pensée contre soi, de changer de discours[14] ; c’est en ce sens travailler à assouplir le symptôme, la tendance au contrôle, et plus largement les mécanismes d’évitements ; c’est, comme dit Lacan, savoir y faire avec son symptôme, de manière créative. Et non pas nier le symptôme, ou la tendancea au contrôle et les mécanismes d’évitements du sujet, comme le font le scientisme et les thérapies plus adaptatives.

D’ailleurs, pour élaborer sur cette question, concernant le scientisme contemporain dans le champ des thérapies et plus généralement, Lacan les a très bien repérés, en parlant de ce qu’il appelle le « service des biens »[15].  Ce afin de qualifier la grande machinerie scientifique et économique, mais aussi discursive et psychique, dominante dans nos sociétés – en même temps, ajouterais-je, qu’il existe aussi des interstices, des niches ou des espaces institutionnels ou collectifs qui y échappent. Dans ce service des biens, le sujet est pris dans tout un système de tutelles – au pluriel –, discursives et psychiques, auxquelles on lui demande de s’adapter, de se soumettre, dans une servitude volontaire. Ce qui produit des éléments de désubjectivation – ou la « vie abîmée » au sens d’Adorno[16]. Car, dans nos sociétés modernes, aujourd’hui comme hier, nous avons bien à faire, et Lacan qui a fait l’éloge des recherches de Foucault le sait bien, à un système de tutelles discursives et psychiques. Celui-ci enserre les sujets, et le collectif, déploie un véritable rejet de la parole, une véritable « logophobie » (Foucault) et désubjective massivement – malgré quelques niches et quelques espaces plus ouverts[17]. Et il érige d’ailleurs une forme spécifique, contemporaine, d’autorité au sens fermé du terme, de direction de parole – de direction de conscience, dirait Foucault[18]. Et ce système de de pouvoir, de tutelles discursive et psychique, il s’agit, dans la psychanalyse ou plus largement, de le reconnaître afin d’essayer d’ouvrir des interstices ou même des espaces subjectivants.

Et, dans mon optique, le psychanalyste essaie, s’il le désire, d’aider le sujet à écouter le discours allant dans le sens de ces tutelles, discours dans lequel il est pris, et il essaie de l’aider à se dégager de ce système de tutelle. Cette écoute du ou des discours collectifs, particulièrement ceux allant dans le sens de la mise sous tutelle, par l’analyse et dans la cure, cela aide le sujet se positionner singulièrement par rapport à ceux-ci, et donc à se subjectiver.

Sachant que ce système de tutelles contemporain va avec une normativité patriarcale, androcentrée, hétéronormative et binaire[19], mais aussi mettant en place le clivage ou le dualisme humain/non-humain[20]. Plus encore, ce système de tutelles produit de nos sociétés modernes un type de sujet désubjectivé et isolée, sans lien – je dirais : sans lien de parole désirant. Sur ce point, d’ailleurs, j’aimerais rappeler qu’Horkheimer et Adorno insistent largement, en qualifiant ce sujet adapté au système de tutelles de la modernité, de « monade », désubjectivée, désingularisée, coupée de tout lien, et privé de parole et de lien de parole[21]. Bref, la parole et la vie psychique de ce sujet adapté aux systèmes de tutelle sont fondées sur la maîtrise – et non l’accueil. Ce qui va avec une conception du savoir en termes de pouvoir.

Mais j’en reviens à la traversée du narcissisme et du symptôme, qui est une question clé. Pour cela – et pour aider le sujet à se dégager du système de tutelle -, en amont, il s’agit dans la cure, par la qualité de l’écoute de l’analyste, elle-même désirante, elle-même fondée sur le désir inconscient, sur le désir de désir (Lacan) de l’analyste, elle-même créative, éthique, accueillante et plastique, elle-même soucieuse des défenses de l’analyste, il s’agit donc que la parole du sujet permette la mise en crise, et la dialectisation, de cette tendance au contrôle qui ne cesse de revenir. C’est en ce sens que le psychanalyste ne peut avoir une position d’autorité. Il est un appui temporaire, c’est tout. Et un passeur, en ce qu’il transmet une technique.

Plus largement, la parole du sujet, dans ce processus analytique, met aussi en crise toute autorité, et plus encore toute tutelle.

Plus encore, Lacan, dans son débat avec Freud et certains élèves de Freud, a voulu insister sur le fait que le sujet n’est pas tant dépendant de ses parents en tant qu’autorités, mais dépendant, comme il le dit, du symbolique, du signifiant, des mots de son environnement, de la forme de parole de son environnement. Car cette prise en compte de la dépendance par rapport aux mots, au signifiant, au symbolique, cela ouvre au fait de prendre en compte, je dirais, le caractère dialectique de la transmission en ce qu’elle est discursive et psychique. Ici il me faut dire, concernant ce caractère dialectique de la transmission, que Lacan nous permet d’appréhender les choses ainsi. Il a insisté sur le fait que le sujet est dépendant du symbolique, du langage en ce qu’il est symbolique, et même qu’il doit en être dépendant pour exister comme sujet, qu’il doit être inscrit dans le symbolique pour pouvoir après cela mobiliser, dans sa parole, ce qu’il appelle le trésor du signifiant. Justement le sujet doit être pris dans la symbolique, être inscrit dans lui, pour pouvoir élaborer de manière désirante, subjective, le langage en ce qu’il est symbolique, de manière créatrice. Ce qui s’oppose au fait d’être pris de manière désubjectivée dans une autre relation au langage, elle désubjectivée, qui fait que le sujet parle un discours collectif verrouillé, fermé, sans symbolique, sans subjectivité, sans créativité, sans désir inconscient, sans éthique. Ici le sujet est juste un membre anonyme de la « majorité compacte », pour évoquer la belle expression de Freud.

Bref, dans son enfance, le sujet a besoin que son environnement, ses parents, le monde des adultes, l’inscrive dans le symbolique – entendu comme créateur, et non pas comme un ordre social, normatif. Car, comme y insiste Lacan, le niveau du symbolique n’est pas celui du social – qui existe, et que, je dirais, nous devons prendre en compte, mais sans rabattre le symbolique sur le sociale ni le social sur le symbolique.

Alors, inscrit dans le langage en tant que symbolique, le sujet peut pour parler – conflictuellement, créativement et dans son symptôme – mobiliser ce que Lacan appelle génialement le « trésor du signifiant ». Je tiens à préciser que cette mobilisation du trésor du signifiant n’est pas le fait d’un acte de parole conscient: la parole du sujet, mais aussi son désir, sont bien plutôt pris dans les mots, dans la forme de parole et de son environnement. Dans la cure, le sujet est amené à le constater et à l’accepter. Et à parler depuis cefte prise, cette inscription, pour l’approfondir et l’ouvrir de manière créative.

Plus encore, les parents ou les adultes, qui transmettent – s’ils y arrivent – le symbolique, le langage, inscrivent le sujet dedans, sont-ils à ce niveau en position d’autorité ? Non pas.

Certes, à un certain niveau, en ce qu’ils décident pour l’enfant, ils sont en position d’autorité. Mais au niveau dont je parle, de la transmission, ils ne sont pas en position d’autorité mais ils sont des passeurs d’une transmission symbolique – que ce soit dans leur créativité – de parole, symbolique -, ou dans leur symptôme. Le symptôme étant une marque de désir, de subjectivité singulière existante mais non encore déployée ; et le symptôme est en cela, je le répète, opposé à l’adaptation toujours privée de symptôme, toujours marquée par un rejet de la subjectivité.

Sachant que, à un autre niveau, dans les relations intergénérationnelles, les parents inscrivent aussi leurs enfants dans leur faille discursive et psychique, dans leur part d’évitement ; mais aussi que la jeune génération travaille toujours dans cette faille, dans l’évitement des anciennes générations. En ce sens, la transmission du symbolique par l’ancienne génération est justement nécessaire pour que la jeune génération puisse élaborer cette faille de cette ancienne génération, et même si possible dialectiser la faille, ou sortir de la faille de l’ancienne génération. Pour que le sujet puisse créer, depuis son propre désir, sa propre vie, sa propre manière d’y faire avec son symptôme, en élaborant le trésor du signifiant qui a été transmis. Car le sujet, si sa parole se fait sa créative, reprend les mots de son environnement pour les ouvrir à la nouveauté de son désir singulier – en se positionnant par rapport à ce qu’a voulu son environnement pour lui. Au contraire, si sa parole est fermée, eh bien sa parole est prise dans les mots de son environnement – en ce qu’ils sont fermés.

Ici encore, du point de vue du symbolique, on le voit, le parent ou l’adulte, s’il arrive à déployer une transmission symbolique, est plus un passeur, en plus d’être l’inéluctable vecteur d’une faille. Il est plus un passeur qu’une autorité.

Sur cette question de l’autorité, j’en reviens à Freud. Pour une partie de sa pratique et de sa pensée, conflictuelle et pour tout dire contradictoire même si géniale, Freud était encore, comme l’a éclairé Lacan[22], largement pris dans le paradigme patriarcal, mettant l’autorité, et une autorité fort directive, au centre de son discours. Freud croyait en la nécessité d’un père fort, comme il dit. En ce sens, dans la cure, il était souvnt très directif, il prenait souvent le patient dans un face à face narcissique, « imaginaire » en termes lacaniens. Où il était le père, l’autorité érigeant son savoir psychanalytique (tel qu’il se le représentait), auquel le patient devait se soumettre. Avec les conséquences, je dirais, patriarcales, androcentrées et héténorormatives, binaires et dualistes, de cela. Ce même si par ailleurs il a fondé les bases permettant de faire de la psychanalyse une pratique subjectivante et s’il aussi élaboré des éléments de sortie du patriarcat, de l’androcentrisme, de l’hétéronormativité, de la binarité, du dualisme humain/non-humain.

Car, je l’ai dit, sur cette question de l’autorité comme plus généralement, Freud est contradictoire, et sa parole est conflictuelle. En effet, il a fécondement différencié la psychanalyse et le travail culturel de l’hypnose, de la logique autoritaire, à la fois hypnotique et mimétique, dont il a étudié les ressorts en ce qui concerne la psychologie des masses[23]. De plus, il a fécondement critiqué ce qui dans le social –  en premier lieu pour lui la religion – relève de la recherche d’un refuge dans un giron paternel[24]. Et puis, il a fécondement insisté sur le fait que la traversée du complexe d’oedipe (qui consiste dans le fait que le sujet a un objet premier et doit connaitre un tiers qui l’oriente vers le monde) et l’élaboration subjective de la sexualité par l’enfant fondent le mouvement du sujet vers l’indépendance, l’autonomie, par rapport aux figures parentales. En ce point, très exactement, Freud parle en effet d’ « orientation autonome dans le monde ». Je le cite : « les recherches sexuelles de ces premières années sont toujours solitaire ; elles représentent un premier pas vers l’orientation autonome dans le monde et éloignent considérablement l’enfant des personnes se son entourage » [25]. Bref, Freud parle ici des éléments d’autonomie que le sujet met en place dans son enfance, pour pouvoir s’autonomiser plus tard. C’est une question que je reprendrai avec Winnicott plus loin.

Ainsi Freud est-il conflictuel, comme tout sujet subjectivé. Nous sommes ici dans les contradictions de Freud, dans son symptôme. Qu’il n’a pas assez traversé, malgré tout le travail qu’il a effectué. Chaque sujet subjectivé, plus encore créateur, est conflictuel, a ses angles morts, Freud le premier.

Plus encore, je me demande si ce ne sont pas tous les créateurs (en psychanalyse, philosophie, etc.) de la société massivement patriarcale qui nous a précédé (car je considère que nous sommes nous dans une société où le patriarcat, pour existant, est mis en crise), qui ne sont pas pris dans la contradiction suivante. Celle entre d’un côté leur inscription dans le patriarcat et dans son directivisme, et de l’autre le mouvement fondamentalement créatif, subjectivant, de leur pensée, qui contredit et traverse ce directivisme.

Face à Freud, Lacan s’est explicitement opposé à la dimension très directive, patriarcale, de sa pratique et de sa pensée. Il a insisté sur la fonction symbolique paternelle – ce que de nos jours je préférerais appeler la fonction symbolique tierce, au regard des nouvelles configurations d’orientation sexuelle et de famille. Et ce geste, Lacan l’a mené pour désactiver la figure narcissique, imaginaire, du père, que l’on trouve chez Freud et largement dans le mouvement psychanalytique jusqu’à nos jours, relevant d’un narcissisme patriarcal non traversé.

Bref, c’est fondamentalement contre ce primat freudien de l’autorité que Lacan a construit cette pratique et cette théorie en termes de créativité de la parole ou de symbolique, de narcissisme ou d’imaginaire, et de réel. Pour déployer donc son triptyque Symbolique-Imaginaire-Réel.

Plus encore, même si Lacan n’a pas parlé du psychanalyste comme « passeur », ce qu’enseigne Lacan implique que le psychanalyste est lui aussi un passeur, une forme spécifique de passeur. Insister sur ce point permet que l’analyste ne prenne pas – comme Freud et nombre de ses élèves – le patient dans une relation d’autorité, dans une croyance narcissique et névrotique (comme chez Freud) en l’existence d’une autorité de savoir (soi-disant psychanalytique), de contrôle du désir inconscient. Ou pire (et ce n’est pas le cas de Freud !), dans une logique plus psychotique et désubjectivée que la névrose (où il y a symptôme subjectif), d’une autorité de maîtrise générale sur soi, les autres, le monde : autorité autoritaire, et même paranoïaque. En une paranoïa adaptée socialement.

Car, pour faire un saut, je dirais que, au niveau du fonctionnement collectif, le leader autoritaire est en effet lié au service des biens en ce que le discours de ce leader est inscrit dans un fonctionnement social et un discours collectif paranoïaques. Ce comme le montre génialement Lucien Israël dans son grand livre Boiter n’est pas pécher – entre autres en lecteur d’Adorno, de Foucault, de Levinas. Et ce discours collectif paranoïaque s’oppose massivement au symbolique, au langage comme symbolique, comme créatif, comme subjectif, comme singulier, comme désirant, comme au narcissisme comme porteur de symptôme singulier.

En même temps que, je le rappelle, le sujet, lorsqu’il parle de manière créative, reprend les mots de son environnement pour les ouvrir. Bref, si sa parole ouvre à des nouveaux signifiants, ceux-ci sont en même temps bien pris de quelque part, du trésor du signifiant ; ils sont transportés – « métaphorisés » au sens étymologique – autrement.

Bref, je dirais que la psychanalyse montre qu’au niveau inconscient – nous ne nous en rendons pas compte, mais nous le faisons – la parole, c’est comme la cuisine, on reprend toujours des recettes. Si la création a lieu dans la parole depuis un vide symbolique[26], la tabula rasa symbolique, elle, n’est pas à souhaiter dans la parole, comme dans la cuisine. Car si le cuisinier ne suit aucune recette, le plat est infâme. Et cela signifie que le sujet peut en venir à élaborer des recettes de manière personnelle, créative, en variant sur des recettes choisies ou reçues. Autrement dit, il y a là une autonomisation discursive et psychique possible, pour parler comme Lucien Israël – qui approfondit en ce point Freud. Ce qui implique aussi pour le sujet, dans l’histoire de sa parole toujours en train de se faire, de laisser chuter certains mots et certains discours, de faire le tri. D’abandonner les recettes qu’on lui a apprises, et qu’il faisait mécaniquement, mais dont il ne veut plus pour lui.

Plus encore, pour parler de ce que j’appellerais le mouvement dialectique de l’autonomisation discursive et psychique, je dirais ceci. Ce mouvement demande donc dans un premier temps l’inscription du sujet dans le langage comme trésor des signifiants, dans une transmission symbolique, discursive et psychique – ce qui va avec une dépendance par rapport aux personnes qui opèrent cette transmission. Ce qui demande en amont un passeur, qui a un désir de transmission symbolique : ce que Lacan appelle, je l’ai dit, en psychanalyse un désir de désir, un désir du désir du sujet.

Puis dans un deuxième temps, en s’appuyant sur cette inscription, le sujet peut élaborer subjectivement cette inscription, s’autonomiser, sortir de cette dépendance intersubjective, passer de l’hétéronomie à l’autonomie discursive et psychique, en reprenant de manière créative ce qu’il a symboliquement reçu, avec des éléments de saut créatif. Ce qui demande ici encore une figure qui fait appui, qui accepte ce geste d’autonomisation – et qui à ce niveau, par cette acceptation, se fait passeur, car il sait que c’est dans cette reprise subjective, cette infidèle fidélité que peut uniquement avoir lieu la transmission[27].

Sur cette question de l’autonomisation discursive et psychique, dans ses deux temps dialectiques, je voudrais citer Paul Celan. « Prends l’art avec toi pour aller dans la voie qui est le plus étroitement la tienne. Et dégage-toi »[28].

Et puis, pour évoquer deux grandes figures de l’histoire de la psychanalyse, Mélanie Klein et Donald Winnicott, j’aimerais aussi citer ce dernier. Ce dans une lettre à celle-ci, à laquelle il doit beaucoup, en même temps qu’il élabore ce qu’elle fait en se donnant le droit d’avoir son geste de critique de son apport là où il lui semble être problématique. Je cite Winnicott : « il est très important que votre travail soit reformulé par des gens qui font des découvertes selon une voie qui leur est propre et les présentent avec leurs propres mots. C’est de cette façon seulement que l’on gardera le langage en vie. Si vous stipulez qu’à l’avenir seul votre langage sera utilisé pour rapporter les découvertes des autres, alors le langage mourra. (…) Vos idées ne vivront que pour autant qu’elles seront redécouvertes et reformulées par des gens originaux, tant à l’intérieur du mouvement analytique qu’à l’extérieur[29]. »

Voilà en tout cas ce que je dirais déjà de la transmission, aussi donc en bonne partie avec Lucien Israël élaborant Lacan. Car Lacan ouvre fondamentalement à un trouage, à une détotalisation de l’héritage du langage, du signifiant, de la mémoire – de l’Autre comme symbolique, dirait-il.

Il reste que Lacan, malgré son apport fondamental, est lui aussi contradictoire. Il a aussi parfois déployé son apport dans une directivité problématique, particulièrement avec ses élèves[30] – ce que certains philosophes comme Foucault, Deleuze, Derrida, Castoriadis, ont critiqué à raison.

A ceci, j’aimerais ajouter que certains des élèves de Lacan, dont Lucien Israël, ont déployé un freudo-lacanisme qui reprendre l’apport lacanien en le dégageant de cette directivité lacanienne[31].

A mon sens la critique de cette directivité problématique Lacan, qui est un symptôme, nous permet en retour de mieux mettre en perspective son apport fomidable ; et au sein de cet apport, nous pouvons je pense relever le fait qu’il a solidement ouvert, dans la champ de la psychanalyse, la voie pratique et théorique, vers la singularisation – je dirais l’ « autonomisation » – discursive et psychique. Mais je dois repréciser de suite que c’est avec Freud et Lucien Israël que je parle d’autonomisation. En effet, Freud parle, je l’ai dit, de l’autonomie du sujet dans ses élaborations de sa sexualité, mais il parle aussi, par exemple, de l’autonomie du sujet, lorsqu’il développe l’idée (dans l’esprit des Lumières[32]) selon laquelle  les grands écrivains sont des « éducateur(s) et de(s) libérateur(s) des êtres humains », soucieux de l’ « avenir culturel de l’humanité »[33]. A la différence de cela, Lacan ne parle lui jamais d’autonomisation ni d’émancipation, il ne parle pas de liberté mais plutôt de « peu de liberté » –  ce qui implique tout de même un peu de liberté –; en même temps que pourtant, au fondement de son enseignement, il fait référence aux Lumières (sous leur forme féconde) et parle de singularisation du discours du sujet par rapport à l’Autre avec un grand A, comme discours collectif ambiant – ce qui selon moi va dans les faits quelque chose comme une autonomisation discursive et psychique !

Plus encore, en ce qui concerne les discours collectifs, il est vrai qu’il existe de manière courante tout un discours collectif de l’ « autonomisation » qui relève de la mise sous tutelle – comme l’ont relevé, avec Lacan, Adorno et Foucault. Cela se retrouve particulièrement dans le discours managérial contemporain[34]. Dans mes termes, je dirais que nous avons ici quelque chose comme une « pseudo-autonomisation » qui d’ailleurs rejette la dépendance première du sujet, et donc empêche toute transmission et toute autonomisation psychique et discursive.

J’ai dit que Lacan fait référence aux Lumières. Voilà ce qu’il avance dans le séminaire Ou pire : « Et dans (…) mes Écrits, vous le voyez (…) j’invoque les Lumières. Il est tout à fait clair que les Lumières ont mis un certain temps à s’élucider. (…). Contrairement à tout ce qu’on en a pu dire, les Lumières avaient pour but d’énoncer un savoir qui ne fût hommage à aucun pouvoir »[35]. Ici, Lacan insiste sur le fait que la psychanalyse telle qu’il la conçoit est une élucidation et une élaboration des Lumières – et une élaboration sur Kant qui écrit que « Les Lumières, c’est la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable »[36]. Or, il me semble que ce projet de sortie de la tutelle reste fécond, concernant les Lumières, même si la critique des Lumières – entre autres de leur évolutionnisme et de leur dualisme entre humain et non-humain – est nécessaire.

J’aimerais maintenant prendre un moment pour évoquer la pratique psychanalytique et la pensée de Lucien Israël. Que nous dit-il ? Dans la lignée de Freud (du Freud plus ouvrant), il nous dit que la psychanalyse ouvre à une séparation subjectivante d’avec les figures de transmission ou d’autorité, dont parentales. Mais aussi d’avec l’analyste – qui lui n’est pas une autorité.

En effet, à propos de la séparation, Israël, traite de manière très parlante de l’éthique de la psychanalyse et du fait que le psychanalyste doit justement avec l’analysant, dans son appui pour la dynamique psychanalytique, faire preuve d’une certaine humilité et ne pas se considérer comme la fin en soi du processus psychanalytique. Bien plutôt, il doit être au service du déploiement du processus psychanalytique, et donc de la subjectivation du psychanalysant. Pour élaborer cela dans mes termes, je dirais que le psychanalyste, et en premier lieu son désir, est un simple appui pour la subjectivation, qui pourra être abandonné le moment venu ­ -­ dans le mouvement dialectique de l’autonomisation discursive et psychique.

Plus encore, Israël parle bien d’ « autonomie »[37], tout en faisant l’éloge de l’individualisme de la culture occidentale (sous sa forme féconde) : « le mérite de notre civilisation est d’être une civilisation individuelle et subjective »[38]. Et en étant lucide sur la question du pouvoir : « dans notre civilisation, tout conspire au maintien d’une dépendance par rapport au pouvoir »[39].

Une question se pose alors concernant Israël : y a-t-il un auteur, en plus de Freud, qu’il a élaboré pour parler ainsi d’autonomie ? A mon sens, c’est Adorno, qu’il ne cite pas sur ce point, mais évoque ailleurs, particulièrement concernant ce que le philosophe allemand appelle la « personnalité autoritaire » – dans les Études sur la personnalité autoritaire – et où il évoque bien cette question de l’autonomie. D’ailleurs Adorno a développé une pensée rigoureuse de l’autonomie comme sortie de la tutelle – particulièrement dans « Education à la majorité »[40]. Opposée comme il le dit à tout le discours de la pseudo-autonomie qui en fait sert la mise sous tutelle. De la réflexion d’Adorno dans ce texte, je parlerai d’ailleurs plus loin.

Pour en revenir à la transmission qu’opère la pratique psychanalytique, je dirais que le psychanalyste transmet la technique psychanalytique et l’éthique en acte dans la cure, tels qu’il les élabore lui, le psychanalyste, pour que l’analysant les élabore à sa manière, dans son indocilité subjectivante, son infidèle fidélité.

D’ailleurs, le fait que le psychanalyste fasse preuve de plasticité, et pratique l’accueil de l’autre sujet dans son altérité, permet cela. Et, toujours pour élaborer sur le lien entre psychanalyse et philosophie, j’aimerais d’ailleurs ici insister sur le fait que sur cette question de l’accueil de l’autre sujet dans son altérité, Lucien Israël élabore explicitement Levinas[41].

Mais j’en reviens maintenant à Lacan. Car, pour essayer d’éclairer sur cette question de l’autonomie, j’aimerais maintenant parler d’un point précis du large débat de Lacan avec Marx. En effet, Lacan a parlé de l’inscription nécessaire du sujet dans le symbolique, dont je vous ai parlé plus avant, en termes d’ « aliénation ». A mon sens, il a ainsi voulu insister sur la dépendance du sujet par rapport au symbolique, sur la prise du sujet dans le signifiant, mais en même temps il a temps cherché à s’approprier polémiquement le concept marxiste d’aliénation – en même temps qu’il a mis au travail psychanalytiquement certains apports de Marx. Et à s’opposer de manière quelque peu conservatrice à toute réflexion – marxiste ou bien progressiste – sur l’autonomie. Pour ma part, je trouve assez malheureuse cette utilisation conservatrice du terme d’aliénation. Car cela vient plus obscurcir nos enjeux que les éclairer, et cela amène à mon sens Lacan ne pas pleinement voir la conséquence de son geste fondamental à lui : d’orienter la psychanalyse vers l’autonomisation, discursive et psychique, en ce que celle-ci a de dialectique, et est permise par une transmission véritable. En tout cas, c’est ainsi que j’interprète – dans le sens de ce que j’appelle un progressisme subjectivé[42] –  le geste de Lacan sur ce point.

J’ai donc parlé d’un certain conservatisme de Lacan. Mais tomme toujours chez lui, les choses ne sont pas unilatérales. Ce conservatisme est bien complexe. Il reste que ce conservatisme s’exprime paradigmatiquement lorsqu’il avance que la revendication sociale et culturelle des jeunes générations de son époque, dans le cadre de Mai 68 et plus largement, relève fondamentalement de la recherche d’une nouvelle forme de Maître. A ceci, je réponds avec mon ami Benjamin Lévy, qu’il existe des revendications problématiques, mais aussi des revendications désirantes[43].

J’aimerais maintenant en revenir à la dialectique de l’autonomisation discursive et psychique, Cette dialectique de l’autonomisation, elle peut se déployer dans la cure psychanalytique, mais aussi ailleurs. Et pour parler de cette autonomisation véritable en ce qu’elle est dialectique, j’ai plus avant cité Celan. Mais j’aimerais ici évoquer Adorno, qui l’a bien pensée dans ses termes à lui, cette autonomisation discursive et psychique. Il l’a pensée à ma connaissance dans deux textes. 

Le premier de ces textes, c’est dans la courte et géniale interview « Education à la majorité ». Dans ce texte, s’appuyant sur Freud, sur le Freud créatif insistant sur le mouvement d’indépendance du sujet par rapport aux figures parentales (dont je vous ai parlé plus avant), il élabore l’idée selon laquelle, selon lui, le sujet a, dans son cheminement psychique (et discursif) :

1. dans un premier temps : besoin d’un « moment d’autorité », d’une « identification à la figure du père (nous dirions de nos jours au tiers[44]) et à la figure paternelle de l’idéal du moi » ;

2. puis dans un deuxième temps, il avance que le sujet « doit se séparer de cette identification pour accéder à l’état de majorité ». Et Adorno insiste sur le fait que ce moment d’identification à la figure paternelle (nous dirions tierce) ne doit pas être « vénéré » ni « maintenu », mais bien envisagé de manière critique et dépassé[45].

Le deuxième de ces textes, où il a pensé l’autonomisation discursive et psychique, c’est dans sa réflexion sur Hölderlin dont je vous au parlé, intitulée « Parataxe » que l’on trouve dans « Notes sur la littérature ». Nous y trouvons d’ailleurs la même théorie de l’autonomisation discursive et psychique. Adorno voit en effet dans la poésie d’Hölderlin, je traduis, quelque chose qui exprime « la dureté de son destin » ; et ce destin a à voir, dit-il avec une « grande indépendance par rapport aux pouvoirs de son origine, particulièrement la famille ». Je cite encore Adorno : « dans les faits, cela le mène loin. Hölderlin a cru en l’idéal qu’on lui a appris, et l’a en tant que protestant pieux vis-à-vis de l’autorité, intériorisé jusqu’à en faire une maxime. Puis il a dû expérimenter que le monde est autre que les normes que cet idéal a implantées en lui ». Et Adorno insiste aussi sur le fait que c’est dans le travail poétique sur la « langue », qu’a lieu ce qu’il appelle génialement la « sublimation de sa première conformité » – en termes psychanalytiques je parlerais de traversée de l’idéal que l’environnement familial transmet dans ses symptômes. Puis Adorno précise même que ce travail poétique sur la langue prend la forme de ce qu’Hölderlin lui-même appelle l’ « inversion des mots » et « l’inversion des périodes »[46], du rythme au sens poétique, justement dans la poésie paratactique, introduisant du vide – évidant la parole. D’ailleurs, Celan, que j’ai aussi évoqué car il a aussi pensé cette autonomisation discursive et psychique, parlera lui aussi d’inversion ou plutôt de « renverse de souffle »[47].

Et, pour revenir à la psychanalyse, je vous l’ai dit, cette autonomisation de la parole du sujet par l’inversion des mots et du rythme de parole, qu’Adorno et Celan mettent en lumière, en général ou dans l’écriture poétique, elle peut aussi avoir lieu dans la cure (tel que je la conçois avec Lacan et Israël). Et, pour faire écho à ce qu’avance Adorno, j’ajouterais même à cela qu’elle peut avoir lieu dans la cure par le retour du sujet sur l’envers, ou bien l’équivocité, des mots, mais aussi dans la mise en place dans la parole du sujet de ce que Lacan appelle des scansions, des moments d’expérimentation du vide – en termes poétiques : des moments de parataxe.

Plus encore, pour essayer de bien poser les enjeux entre les différents auteurs que j’évoque, je dirais que, de leur côté, Lacan et Lucien Israël ont insisté sur la transmission symbolique – qui est aussi transmission du désir. Alors que de l’autre, Freud et Adorno ont plus insisté sur l’identification au père (ou au tiers) et l’idéal. Mais Lacan et Lucien Israël rejoignent Adorno sur cette question : il existe une part d’idéal – et symptômale – du discours du parent que le sujet doit reprendre et traverser, pour s’en détacher.

Dans cette réflexion sur la transmission et l’autonomisation comme dialectique, j’aimerais aussi, évoquer les élaborations de Winnicott[48]. En effet, Winnicott insiste sur la manière dont, dans la cure, l’analysant utilise (c’est là son terme) l’analyste pour son geste à lui de subjectivation. Mais il insiste aussi sur la manière dont dans le champ de l’éducation et de la transmission en général, le jeune sujet utilise le parent ou la figure adulte d’appui pour son geste à lui de subjectivation, dans lequel il fera ce qu’il désire lui de ce qui lui a été transmis. Et dans lequel la figure d’appui – ce que j’appelle le passeur – ne peut soutenir la subjectivation du jeune sujet que s’il laisse le sujet faire son geste à lui, en ce qu’il est différent du sien, et accepte donc d’être utilisé en ce sens.

Dans la réflexion de Winnicott, nous retrouvons d’ailleurs les deux temps de l’autonomisation psychique et discursive évoqués avant :

1. Dans un premier temps, il en va de l’enrichissement de la vie psychique et la parole du sujet, par son appui préalable sur les figures de transmission, ou dans la cure, sur l’analyste. Et c’est là un appui sur la créativité de ces figures d’appui, dans ce qu’il appelle le jeu, la dimension ludique de toute élaboration dans le lien de parole (qu’il appelle transitionnel), qui permet au sujet de déployer sa créativité à lui. Cela implique d’ailleurs ajoute à cela Winnicott, le fait que le sujet peut pleinement vivre avec ces figures d’appui (parentales, adultes ou autres – psychanalytiques si nécessaire) son état de dépendance ou de minorité psychique et discursive. Cela permet aussi que le sujet déploie dans son enfance, ou dans le premier temps de sa subjectivation, ce que j’appellerais des éléments d’autonomie que le sujet, pour pouvoir dans un deuxième temps s’autonomiser – point sur lequel Freud a insisté, comme je l’ai évoqué plus avant.

2. Dans un second temps peut alors avoir lieu l’autonomisation et la singularisation de la vie psychique et de la parole du sujet lorsque le sujet, ayant vécu jusqu’à son terme cet état de dépendance et de minorité, peut s’en détacher.

Cela implique d’ailleurs, comme le montre Winnicott qui a d’ailleurs développé des réflexions très intéressantes sur la démocratie[49],  deux choses :

A. Dans la vie psychique et la parole du jeune sujet, à l’adolescence, cela implique une nécessaire mise à mort fantasmatique des figures d’autorité – une mise à mort fantasmatique et non réelle. Et ici, selon Winnicott, la figure d’appui a pour fonction de survivre et d’accueillir ce geste autonomisant, subjectivant.

B.  Toujours dans la vie psychique et la parole du jeune sujet adolescent, Winnicott insiste aussi sur la nécessaire mise en crise du discours des parents et des figures d’appui. Et ce qui aide alors ici, c’est que ceux-ci acceptent cette mise à mort fantasmatique et cette mise en crise. D’ailleurs cette mise en crise s’appuyant, pour devenir subjectivante, sur ce qui a été transmis, par une élaboration de ce qui a été transmis de créatif et de fécond (mais aussi, ajouterais-je, une traversée des failles des figures d’appui)

Bref, dans sa réflexion politique fort stimulante, Winnicott insiste sur la relation entre l’existence politique et sociale de la démocratie et l’existence psychique et existentielle de la crise d’adolescence. Selon lui, la démocratie est selon lui un système politique et culturel où les jeunes générations peuvent mettre en crise le(s) discours des anciennes générations.

J’en reviens à la cure. Que fait l’analyste dans la cure ? Eh bien il écoute, de manière également flottante, comme nous dit Freud. Il pratique une technique d’écoute et de parole, qu’en passeur il transmet. Sans être en position d’autorité. Il laisse-être, dit Lacan. Ainsi propose-t-il ce que j’appelle un lien de parole désirant. Permettant au sujet déjà subjectivé de cheminer dans le sens que j’évoquais. Mais permettant aussi au sujet désubjectivé – pour peu qu’il ne soit pas pris dans une désubjectivation trop massive, mais qu’il ait gardé une capacité d’ouverture – de s’inscrire dans le langage, dans le symbolique. De naître ainsi au désir inconscient, à une parole subjective, symboliquement créative. Ainsi, à ses patients non subjectivés, l’analyste peut procurer un lien de parole désirant, une expérience de rencontre symbolique et de dépendance au symbolique, discursive, psychique, pour qu’il puisse naitre à sa subjectivité, à son désir, en s’inscrivant dans la symbolique[50].

Et avec le patient déjà subjectivé, il peut l’inviter à revivre sa dépendance discursive et psychique, passée, pour la retraverser autrement, de manière plus désirante, subjectivante, plus autonomisante discursivement et psychiquement.

On comprend dès lors pourquoi les institutions, les dispositifs de tutelle et de pouvoir, et le service des biens, ont tant de mal avec la parole psychanalytique. Comme avec la vraie parole en général. C’est pour cela qu’avec Foucault je parle de « logophobie », de haine du discours, de haine de la parole.

De plus, ce que je vous ai présenté ici implique que, concernant le sujet né à sa subjectivité par une inscription dans le symbolique, qu’il peut cheminer vers son autonomisation discursive et psychique, et sortir des tutelles discursives et psychiques que certaines parties de son environnement cherche à lui imposer. Bref, la technique de parole psychanalytique va dans le sens de la singularisation du discours du sujet par le déploiement du désir inconscient. Cela passe par le dégagement de la parole du sujet du discours collectif – et de la norme collective – dans lequel celui-ci est plongé.

Ainsi, par la forme même de son écoute, le psychanalyste écoute-t-il le discours collectif dans lequel l’analysant est plongé. Dès lors, si le travail psychanalytique se fait, aide-t-il aussi le sujet dans le travail d’écoute du discours collectif et de la norme dans lesquels il est pris, et ainsi vers la sortie de toute tutelle discursive, psychique, sociale. Vers le dégagement discursif de toute norme aussi, car cette autonomisation implique  dénormativation, une singularisation. Vers le dégagement discursif de toute norme, qu’elle soit institutionnelle, ou culturelle, c’est-à-dire de toute norme patriarcale, androcentrée, hétéronormée, binaire en termes de genre, ou dualiste du point de vue de la relation humain/non-humain. Et vers la relation de mise en crise de l’autorité que cela implique, particulièrement si cette autorité déploie une parole normative.

Je dirais même, en ce point, que dans sa manière de dénormativer la parole, la psychanalyse, à sa manière, mais comme la parole démocratique, produit ce que

concernant la démocratie appelle un vide au centre[51]. Et ce vide au centre, sur ces deux plans différents que sont la psychanalyse et la démocratie, eh bien il implique que toute norme est remise en question, débattue., mise en crise. Car la dynamique démocratique implique elle aussi une dénormativation sociale permanente. Liée au fait que le collectif est ouvert aux singularités des sujets, et de leurs paroles. Bref, la dénormativation démocratique contemporaine, dont relève les nouveaux discours collectifs féministes, sur l’orientation sexuelle, sur le genre, écologiste, est bien parallèle à la dénormativation psychanalytique, et ces deux dénormativations peuvent se rencontrer – sans se confondre.

Tout ce que je dis là implique pour le sujet que, s’il a la chance de pouvoir vivre un lien subjectivant, un lien de parole fécond – et ce peut être l’analyste –, il peut, par l’analyse en 1er lieu, avoir une marge de manœuvre par rapport au système de tutelle dans lequel est. Cela passe par le déploiement d’une créativité. Cette créativité peut ouvrir des interstices, voire des espaces, ou échouer ; puisqu’avoir son geste implique toujours un risque. Plus encore, cette créativité peut aussi travailler à une mutation discursive subjective et collective qui rend le collectif favorable à la subjectivité – et donc démocratique.

Ainsi, concernant la question de l’autorité dans nos sociétés (par exemple l’autorité parentale), eh bien, il me semble que la psychanalyse, si elle est soucieuse de la question de la transmission, ouvre à la prise en compte, à la reconnaissance, ou même à la création, de formes d’autorité, mais aussi donc de transmission, qui sont des appuis pour la subjectivation. Sachant qu’une autorité ouvrante assumera aussi une fonction de transmission, qui permettra au sujet de la remettre en question.

Tout ceci me semble important à dire, particulièrement dans notre société où une très grande partie des jeunes générations met en crise la verticalité patriarcale et déploient des liens plus horizontaux. Cela va régulièrement avec le déploiement de revendications désirantes, pour parler comme mon ami Benjamin Lévy, qui a développé une réflexion très féconde sur la relation entre psychanalyse et politique dans son très important livre L’ère de la revendication.

Cette horizontalité nouvelle, mise en place par l’évolution culturelle et par une très grande partie des jeunes générations, peut être l’espace de déploiement d’une transmission, car la transmission, ça opère depuis un ailleurs – mais non pas depuis une verticalité –, et depuis un ailleurs symbolique. Je tiens à insister sur ce point pour répondre sur ce point aux conservateurs qui eux ont une conception verticale de la transmission. Bref, il existe bien – en psychanalyse et plus largement – une pensée progressiste subjectivée de la transmission. Et c’est sur ce point, insistant sur la nécessité de poser en psychanalyse le débat dans les termes d’une politique subjectivée, et donc aussi sur celle de caractériser – encore une fois avec mon ami Benjamin Lévy – l’écart entre progressisme et conservatisme, que je conclurai ma réflexion.


[1] https://www.misha.fr/agenda/evenement/colloque-pratiques-et-contre-pratiques-de-lautorite

[2] Pour une présentation plus détaillée de la manière dont j’appréhende la psychanalyse dans notre situation contemporaine, je me permets de renvoyer à « Apports de la psychanalyse créative », https://dimitrilorrain.org/2022/07/22/apports-de-la-psychanalyse-creative-texte-paru-dans-lettre-de-la-fedepsy-n10-juillet-2022/, et « Dynamique de parole créatrice et création du lien de parole désirant », https://dimitrilorrain.org/2023/04/09/texte-dynamique-de-parole-creatrice-et-creation-du-lien-de-parole-desirant.

[3] Adorno, « Parataxe » dans Notes sur la littérature.

[4] Voir Freud, L’interprétation du rêve.

[5] Je fais ici particulièrement référence à la réflexion de Lacan sur l’éthique de la psychanalyse.

[6] Ce sont deux niveaux différents, mais toujours articulés.

[7] Sur cette question de l’opposition entre éthique créative et morale répressive, je renvoie à A. Didier-Weill, Les Trois temps de la loi, mais aussi au texte de D. Winnicott, « Morale et éducation », dans Processus de maturation chez l’enfant, Paris, Payot, 1970, p. 55-70.

(8) Sur les oscillations de de Freud sur la question politique, on pourra consulter Florent Gabarron-Garcia, L’héritage politique de la psychanalyse. Ainsi qu’Elizabeth Ann Danto, Freud′s Free Clinics – Psychoanalysis and Social Justice 1918–1938. Concernant ce que j’appelle le pessimisme – dialectique – de Lacan, je le relie à la part de fascination – à mon sens mélancolique – pour la mort que l’on trouve dans son oeuvre, telle que l’étudient en philosophie J. Rogozinski dans Le Moi et la chair et, dans une optique psychanalytique freudo-lacanienne, P. Guyomard, dans La jouissance du tragique, Paris, Aubier, 1998.

[8] Sur ces questions de l’optimisme tragique d’Israël et de Winnicott, je renvoie à D. Lorrain, « Dynamique de parole créatrice et création du lien de parole désirant », https://dimitrilorrain.org/2023/04/09/texte-dynamique-de-parole-creatrice-et-creation-du-lien-de-parole-desirant.

(9) Sur la dimension fécondement irritante de Freud et de Lacan, voir J.-M. Rabaté, Lacan l’irritant, Paris, Stilus, 2023. Sur le caractère dialectique de leurs pessimismes, je renvoie à D. Lorrain, « Dynamique de parole créatrice et création du lien de parole désirant », https://dimitrilorrain.org/2023/04/09/texte-dynamique-de-parole-creatrice-et-creation-du-lien-de-parole-desirant.

[9] Strasbourg/Toulouse, Arcanes/Erès, 2010.

[10] N. Janel , https://dimitrilorrain.org/2021/03/20/nicolas-janel-la-psychanalyse-est-une-operation-de-creation/

[11] Sur cette singularisation de la parole, voir J. Lacan, Le Séminaire : Livre XVI. D’un Autre à l’autre, 1968-1969, Paris, Seuil, 2006 ; Lucien Israël, Boîter n’est pas pécher, Strasbourg/Toulouse, Arcanes/Erès, 2010 ; mais aussi D. Lorrain, https://dimitrilorrain.org/2023/04/09/texte-dynamique-de-parole-creatrice-et-creation-du-lien-de-parole-desirant.

[12] M. Foucault, par ex. L’archéologie du savoir.

[13] J. Lacan, Le Séminaire : Livre VII. L’éthique de la psychanalyse, 1959-1960, Paris, Seuil, 1986.

[14] Sur ce point, voir mon intervention au séminaire de l’ARPPS : https://www.youtube.com/watch?v=Qq7p_il9vCI&t=5720s.

[15] J. Lacan, Le Séminaire : Livre VII. L’éthique de la psychanalyse, 1959-1960, op. cit.

[16] Minima Moralia.

[17] Foucault parle de « logophobie » dans L’ordre du discours. Sur cette question, je renvoie à D. Lorrain, « Apports de la psychanalyse créative », https://dimitrilorrain.org/2022/07/22/apports-de-la-psychanalyse-creative-texte-paru-dans-lettre-de-la-fedepsy-n10-juillet-2022/.

[18] Sur  cette direction de parole ou de conscience, je renvoie à D. Lorrain, « Apports de la psychanalyse créative », https://dimitrilorrain.org/2022/07/22/apports-de-la-psychanalyse-creative-texte-paru-dans-lettre-de-la-fedepsy-n10-juillet-2022/.

[19] Sur cette question, voir D. Lorrain, « Dynamique de parole créatrice et création du lien de parole désirant », https://dimitrilorrain.org/2023/04/09/texte-dynamique-de-parole-creatrice-et-creation-du-lien-de-parole-desirant.

[20] Sur cette question, dans mon intervention au séminaire de l’ARPPS du 9 mai 2023, j’élabore psychanalytiquement les apports de Ph. Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005 ; et B. Latour, Nous n’avons jamais été modernes, Paris, La Découverte, 1991. Sur ce point, je renvoie aussi à G. Cometti, Lorsque le brouillard a cessé de nous écouter. Changement climatique et migrations chez les Q’eros des Andes péruviennes, Peter Lang, 2015.

[21] M. Horkheimer et T. W. Adorno, Dialektik der Aufklärung  (trad. fr : Dialectique de la raison), Fischer, 1969, p. 43.  

[22] M. Safouan, Le Transfert et le Désir de l’analyste, Paris, Seuil, 1988.

[23] S. Freud, Psychologie des masses et analyse du moi.

[24] L’avenir d’une illusion.

[25] Ce dans Trois essais sur la théorie sexuelle, trad. Ph. Koeppel, Paris, Gallimard, 1987, p. 127.

[26] Sur cette question, voir D. Lorrain, « Apports de la psychanalyse créative », https://dimitrilorrain.org/2022/07/22/apports-de-la-psychanalyse-creative-texte-paru-dans-lettre-de-la-fedepsy-n10-juillet-2022/.

[27] Sur cette question de la transmission, je me permets de renvoyer à « Avec Delphine Horvilleur: sur l’interprétation, une lecture de « Le rabbin et le psychanalyste » (Hermann, 2020) », https://dimitrilorrain.org/2020/12/04/avec-delphine-horvilleur-sur-linterpretation-une-lecture-de-le-rabbin-et-le-psychanalyste-hermann-2020/

[28] Le Méridien : « Geh mit der Kunst in deine allereigenste Enge. Und setze dich frei ».

[29] D.W Winnicott, Lettres vives, Paris, Gamillard, p. 69.

[30] Je renvoie ici, pour une critique de leur maître, à : S.Leclaire Rompre les charmes, Paris, Inter Éditions, 1981 ; L. Israël, Boîter n’est pas pécher; ou M. Safouan, La Psychanalyse. Science, thérapie — et cause, Vincennes, Thierry Marchaisse, 2013. Une autre critique fort ouvrante de ce versant problématique de la pratique, la pensée et l’enseignement de Lacan, est celle de Patrick Guyomard, La jouissance tragique, Paris, Aubier, 1992.

[31] Sur ce point, je renvoie à « Dynamique de parole créatrice et création du lien de parole désirant », https://dimitrilorrain.org/2023/04/09/texte-dynamique-de-parole-creatrice-et-creation-du-lien-de-parole-desirant.

[32] Sur l’ambiguïté des Lumières, voir Th. Adorno et M. Horkheimer, Dialectique de la raison. Sur les Lumières alors que nous prenons la mesure du grand partage, voir C. Pelluchon, Les Lumières à l’âge du vivant.

[33] « Dostoïevski et le parricide », dans Résultats, idées, problèmes II, Paris, PUF, 1995, p. 162.

[34] Voir particulièrement R. Gori, La Fabrique des imposteurs.

[35] Lacan J. Lacan, Le Séminaire, Livre XIX, Ou pire, 1971-1972, 15.12.71, éd. Valas, p. 27.

[36] I. Kant, « Qu’est-ce que les Lumières », in Vers la paix perpétuelle. Que signifie s’orienter dans la pensée ? Qu’est-ce que les Lumières ? , trad. J-F. Poirier et F. Proust, Flammarion, 1991.

[37]Boiter n’est pas pécher, p 83.

[38] Idem., p 83

[39]  Idem., p. 101.

[40] Pour ma part, je fais référence au texte allemand « Erziehung und Mündigkeit » dans le recueil de textes Erziehung und Mündigkeit Frankfurt, Suhrkamp, 1971, p. 133-147.

[41] Je renvoie à « Dynamique de parole créatrice et création du lien de parole désirant », https://dimitrilorrain.org/2023/04/09/texte-dynamique-de-parole-creatrice-et-creation-du-lien-de-parole-desirant.

[42] Je renvoie à « Dynamique de parole créatrice et création du lien de parole désirant », https://dimitrilorrain.org/2023/04/09/texte-dynamique-de-parole-creatrice-et-creation-du-lien-de-parole-desirant.

[43] Benjamin Lévy, L’ère de la revendication, Paris, Flammarion, 2020.

[44] Pour prendre en compte les nouvelles configurations familiales.

[45] « Erziehung zur Mündigeit », op. cit., p. 140.

[46] « Parataxis », op. cit., p. 477-478.

[47] Voir son texte Renverse du souffle.

[48] J’évoquerai surtout le grand livre de Winnicott : Jeu et réalité.

[49] Winnicott développe cette réflexion dans « Concepts actuels du développement de l’adolescent », in Jeu et réalité, Paris, Gallimard, 1975  et « L’immaturité de l’adolescent », in Conversations ordinaires (Home is where we start from), Paris, Galllimard, 1988. Bref, même s’il a malheureusement été problématiquement critique du féminisme (par ex. dans ce même livre), Winnicott nous donne à penser.

[50] Sur ce lien de parole désirant, je renvoie à « Dynamique de parole créatrice et création du lien de parole désirant », https://dimitrilorrain.org/2023/04/09/texte-dynamique-de-parole-creatrice-et-creation-du-lien-de-parole-desirant.

[51] C. Lefort, L’invention démocratique.

Chères amies, chers amis,

Pour celles et ceux qui comprennent l’anglais, je vous mets ici le lien vers la passionnante intervention de Patricia Gherovici et Manya Steinkoler sur le récent livre collectif qu’elle ont dirigé : Psychoanalysis, Gender and Sexualities: From Feminism to Trans* (Routlegde, novembre 2022). Cette intervention, menée dans le cadre du podcast de Vanessa Sinclair Rendering uncounscious, que je vous conseille très vivement, vous présente l’ouvrage en détails.

RU231: PATRICIA GHEROVICI & MANYA STEINKOLER ON PSYCHOANALYSIS, GENDER & SEXUALITIES

Elaborant particulièrement les apports féministes et trans, mais aussi ceux des études de genre, ou encore des pensées queer, cet ouvrage collectif est un livre majeur. Il ouvre entre autres à une psychanalyse freudo-lacanienne ouverte, car relisant Freud et Lacan de manière novatrice, mais aussi, lorsque cela est nécessaire, critique. La préface de Patricia Gherovici et de Manya Steinkoler propose une réflexion particulièrement éclairante sur la situation contemporaine de la subjectivité et de la psychanalyse.

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Présentation de l’éditeur 

Transcending the sex and gender dichotomy, rethinking sexual difference, transgenerational trauma, the decolonization of gender, non-Western identity politics, trans*/feminist debates, embodiment, and queer trans* psychoanalysis, these specially commissioned essays renew our understanding of conventionally held notions of sexual difference.

Looking at the intersections between psychoanalysis, feminism, and transgender discourses, these essays think beyond the normative, bi-gender, Oedipal, and phallic premises of classical psychoanalysis while offering new perspectives on gender, sexuality, and sexual difference. From Freud to Lacan, Kristeva, and Laplanche, from misogyny to the #MeToo movement, this collection brings a timely corrective that historicizes our moment and opens up creative debate.

Written for professionals, scholars, and students alike, this book will also appeal to psychoanalysts, psychologists, and anyone in the fields of literature, film and media studies, gender studies, cultural studies, and social work who wishes to grapple with the theoretical challenges posed by gender, identity, sexual embodiment, and gender politics.

Transcending the sex and gender dichotomy, rethinking sexual difference, transgenerational trauma, the decolonization of gender, non-Western identity politics, trans*/feminist debates, embodiment, and queer trans* psychoanalysis, these specially commissioned essays renew our understanding of conventionally held notions of sexual difference.

Looking at the intersections between psychoanalysis, feminism, and transgender discourses, these essays think beyond the normative, bi-gender, Oedipal, and phallic premises of classical psychoanalysis while offering new perspectives on gender, sexuality, and sexual difference. From Freud to Lacan, Kristeva, and Laplanche, from misogyny to the #MeToo movement, this collection brings a timely corrective that historicizes our moment and opens up creative debate.

Written for professionals, scholars, and students alike, this book will also appeal to psychoanalysts, psychologists, and anyone in the fields of literature, film and media studies, gender studies, cultural studies, and social work who wishes to grapple with the theoretical challenges posed by gender, identity, sexual embodiment, and gender politics.

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Table des matières

Introduction 

Part 1: The Genealogy of Sex and Gender 

1. ‘Freud’s Ménage à quatre’ 

Tim Dean

2. ‘Glôssa and « Counter-Will »: The Perverse Tongue of Psychoanalysis’ 

Elissa Marder

3. ‘The Gender Question from Freud to Lacan’

Darian Leader

4. ‘Two Analysts Ask, « What is Genitality? Ferenczi’s Thalassa and Lacan’s Lamella »‘ 

Jamieson Webster and Marcus Coelen

5. ‘Undoing the Interpellation of Gender and the Ideologies of Sex’ 

Genevieve Morel

Part 2: Queering Psychoanalysis: Fantasy, Anthropology and Libidinal Economy 

6. ‘The Role of Phantasy in Representations and Practices of Homosexuality: Colm Tóibín’s The Blackwater Lightship and Edmund White’s Our Young Man‘ 

Eve Watson

7. ‘Oscar Wilde: Father and Som

Ray O’Neill

8. ‘Does the Anthropology of Kinship Talk about Sex?’ 

Monique David-Ménard

9. ‘From Fundamentalism to Forgiveness: Sex/Gender Beyond Determinism or Volunteerism’

Kelly Oliver

10. ‘Sexual (In)difference in Late Capitalism: « Freeing Us from Sex »‘ 

Juliet Flower MacCannell

Part 3: Being and Becoming TRANS-* 

11. ‘Tiresias and the Other Sexual Difference: Jacques Lacan and Bracha L. Ettinger’ 

Sheila L. Cavanagh

12. ‘In-Difference: Feminisim and Transgender in the Field of Fantasy’ 

Oren Gozlan

13. ‘Translation, Geschlecht and Thinking Across: On the Theory of Trans-‘ 

Ranjana Khanna

14. ‘Scenes of Self-Conduct in Contemporary Iran: Transnational Subjectivities Knitted On Site’

Dina Al-Kassim

15. ‘Lacanistas in the Stalls: Urinary Segregation, Transgendered Abjection, and the Queerly Ambulant Dead’ 

Calvin Thomas

16. Dany Nobus, ‘Becoming Being: Chance, Choice and the Troubles of Trans*cursivity’ 

Dany Nobus

17. ‘Just Kidding: Valeria Solana’s SCUM and Andrea Long Chu’s Females‘ 

Elena Comay del Junco

18. ‘Transgender Quarrels and the Unspeakable Whiteness of Psychoanalysis’

Yannik Thiem

https://www.routledge.com/Psychoanalysis-Gender-and-Sexualities-From-Feminism-to-Trans/Gherovici-Steinkoler/p/book/9781032257600

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Patricia Gherovici et Manya Steinkoler ont déjà publié ensemble Lacan On Madness: Madness Yes You Can’t ( Routledge, 2015) et Lacan, Psychoanalysis and Comedy (Cambridge University Press, 2016).

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Patricia Gherovici est psychanalyste, elle exerce à Philadelphie et à New York. Elle a obtenu en 2020 le Sigourney Award pour son travail clinique et théorique à propos de la question du genre et de la communauté latino aux Etats-Unis.

Elle a est la co-fondatrice et la directrice du Philadelphia Lacan Group et de l’Associate Faculty, Psychoanalytic Studies Minor, University of Pennsylvania (PSYS).

Elle est membre honoraire de l’IPTAR, l’Institute for Psychoanalytic Training and Research à New York.

Elle participe aussi aux travaux de l’institution de Formation Pulsion : https://pulsioninstitute.com/

Elle est encore membre fondatrice de l’institut de Das Unbehagen qui associe autour de la psychanalyse des cliniciens, des universitaires, des artistes et des intellectuels.

A noter encore: sa passionnante intervention (en anglais) sur le futur de la psychanalyse (avec le Covid, la mondialisation des échanges psychanalytique grâce à Internet…), sur le site de Vanessa Sinclair (New York), dans le cadre du podcast « Rendering unconscious »:

RU212: PATRICIA GHEROVICI – IS THERE A FUTURE FOR PSYCHOANALYSIS?

D’ailleurs, je vous conseille très vivement ce podcast: http://www.renderingunconscious.org/

Ici le site (en anglais) de Patricia Gherovici : https://www.patriciagherovici.com/

Et le site passionnant (en anglais), que je vous conseille (beaucoup de vidéos, de textes etc.) de Das Unbehagen : http://dasunbehagen.org/
​Parmi ses livres, l’on trouve son livre de référence sur la question trans : « Transgenre. Lacan et la différence des sexes (Stilus, 2021). Voir : https://dimitrilorrain.org/2023/01/14/video-patricia-gherovici-transgenre-lacan-et-la-difference-des-sexes-stilus-2021/

Et puis son absolument passionnant « Lacan dans le ghetto. Psychanalyser le « syndrome porto-ricain », qui a reçu le Gradiva Award et le Boyer Prize. Mais aussi  Please Select Your Gender: From the Invention of Hysteria to the Democratizing of Transgenderism (Routledge, 2010).

Elle a aussi publié avec Chris Christian, Psychoanalysis in the Barrios: Race, Class, and the Unconscious  (Routledge, 2019, vainqueur du Gradiva Award et du American Board and Academy of Psychoanalysis Book Prize).

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Manya Steinkoler est psychanalyste à New York et professeur de littérature, cinéma et théorie psychanalytique d’orientation lacanienne, Borough of Manhattan community college, City university of New York (CUNY).

Elle a aussi dirigé, avec Vanessa Sinclair, le livre collectif On Psychoanalysis and Violence: Contemporary Lacanian Perspectives (Routledge, 2018).

En français, elle a publié différents articles, et a participé à l’ouvrage collectif dirigé par J.-J. Moscovitz (auquel a participé entre autres Benjamin Lévy) Violence en cours, Erès, 2017.

           

Chères amies, chers amis,

Je vous fais ici part d’un texte élaboré en lien à différentes interventions sur différentes questions : mon intervention, au séminaire de recherches de l’équipe RPPsy de l’Université Catholique de l’Ouest (à Angers), animé par Patrick Martin-Mattera et Alexandre Lévy, le 17 mars 2023, portant sur ma pratique et ma conception de l’analyse, particulièrement en lien à l’apport de Lucien Israël ; mais aussi le séminaire « Freud à son époque et aujourd’hui » (FEDEPSY) portant sur la question du « féminin », que nous co-animons avec Dominique Marinelli et Emmanuelle Chatelat, et où nous mettons psychanalytiquement au travail les apports des pensées féministes et queer et des études de genre et les plus fécondes [1]

            Cette réflexion n’engage que moi-même.

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            J’aimerais dans ce texte vous parler de ma pratique et de ma conception de la psychanalyse, au regard de la situation contemporaine de la subjectivité. Pour cela, je vous présenterai la manière dont je mets au travail les enseignements de Lacan et de son élève strasbourgeois Lucien Israël (1925-1996). J’aimerais rappeler qu’Israël est un classique du freudo-lacanisme français et est la figure qui a permis que la psychanalyse dans l’Est de la France soit en grande partie freudo-lacanienne. Il a d’ailleurs élaboré une œuvre singulière, novatrice, dont je vais vous parler.

            Au regard de l’évolution contemporaine des discours et des mécanismes psychiques, j’aimerais ici insister sur un point qui me semble particulièrement important : c’est seulement en insistant sur la dynamique créatrice de la parole dans la cure, que la psychanalyse pourra continuer d’apporter des choses[2].

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            Je parle donc de création, mais en quel sens ? Pour dire quelques mots de cela, j’aimerais faire une remarque préliminaire. La psychanalyse, ça part de ce qui cloche dans l’existence, dans la vie psychique et dans la parole du sujet. Ca part de ce qui cloche, est illogique, dans les formations de l’inconscient existant dans sa parole (rêve, symptôme, lapsus, acte manqué) et liées à l’ambiguïté de celle-ci.

            La psychanalyse part donc de ce qui cloche, en soutenant la dynamique de parole, le geste d’énonciation, le dire subjectif et créateur, chez le sujet. En ce sens, la psychanalyse, ça crée du sujet et du nouveau au niveau de la parole singulière du sujet. Ca produit du subjectif et du nouveau symbolique, signifiant. Et pour cela, point fondamental (dont je parlerai plus loin), ça évide la parole. Ca crée le vide qui, lui, crée le saut de parole, le saut signifiant, la métaphore, qui va permettre le nouveau dans la parole, ce que Lacan appelle le changement de discours.

            Dès lors, l’écoute, en psychanalyse, de la singularité de sa parole fait que le sujet, s’il n’a pas encore pu accéder à sa subjectivité, va pouvoir naître à sa subjectivité. Et, si le sujet y a déjà accédé, il pourra par le travail psychanalytique se positionner autrement par rapport à ce qui cloche, et par rapport ce qui est important dans sa vie. Et il pourra envisager les choses autrement, de manière plus désirante, subjective, créative, mais aussi en acceptant toujours plus (interminablement) l’existence du réel. Du réel, tel que le définit Lacan, comme « impossible ». Le réel, en effet, c’est en premier lieu la mort, mais aussi le sexe, ou tout ce qui excède inéluctablement notre capacité de représentation et d’appréhension[3]. Et, par le travail psychanalytique, le sujet pourra tout d’abord se mettre en crise, il pourra assumer que quelque chose cloche, puis, avec le temps, savoir y faire, de manière créatrice, avec ce qui cloche – avec le symptôme. Savoir y faire avec ce qui cloche, l’ambiguïté dans sa parole (féconde si le sujet l’accueille), l’existence d’un inconscient, d’un latent, dans sa parole. Savoir y faire avec son symptôme, ses angles morts, ses mécanismes de défense et d’évitement. Avec ce que cela implique en termes de plasticité psychique[4], d’accueil de l’existence de l’inconscient, du latent. Avec ce que cela implique de souplesse des mécanismes de défense et d’évitement. Pour être moins dans le contrôle (même si le sujet pour raison narcissique a toujours une tendance au contrôle). Pour être plus capable d’accueillir de manière créative le désir et l’inconscient, d’accepter l’existence du réel. Et être plus capable d’accueil l’altérité de l’autre. Il en va là d’une dynamique de subjectivation.

            Bref, avec la psychanalyse, il va pouvoir y avoir du nouveau pour le sujet, dans sa parole et dans sa vie. Du nouveau venant de soi, l’autre, du monde. Du nouveau dans le fait qu’émerge le désir du sujet, avec son énigme, sa latence, dans sa parole et sa vie. Il en va là du désir et de son énigme, qui rend, malgré tout, si le sujet s’ouvre à lui, la vie ouverte, savoureuse. Avec ce que cela implique, en plus de l’acceptation de l’existence du réel, en termes d’accueil de soi et de l’autre. Avec ce que cela implique aussi pour le sujet de capacité à se dégager de la demande de l’environnement, et à se dégager de la norme liée à cette demande ; de sa capacité à dénormativer sa parole ; pour suivre son geste singulier, créatif, et accueillant aussi et soi et l’autre.

            En somme, la psychanalyse, ça produit des nouveaux mots, des nouveaux signifiants, ça produit les sauts qualitatifs subjectivants de sa parole, qui produit le changement de discours, de positionnement, de perspective. La psychanalyse, ça permet une dynamique de changement, de subjectivation, porteuse de nouveau. Et particulièrement ça permet l’acceptation de l’existence du réel, et l’accueil de soi et de l’autre.

            En cela, la psychanalyse, ça peut aider le sujet à naître à sa subjectivité et à sortir de la compulsion de répétition sous sa forme massive. En même temps qu’il y aura toujours du symptôme, des angles morts, de l’évitement, de la compulsion de répétition.

            Dans ce cadre, l’appréhension, dans l’écoute psychanalytique, des normes (institutionnelles, ou bien binaire, androcentrée, hétéronormative[5], ou autre) dans lesquelles le sujet est pris, cette appréhension est nécessaire. Justement pour aider le sujet à se dégager de cette norme, en ce qu’elle verrouille sa compulsion de répétition, et empêche la plasticité psychique, et sa subjectivation.

            En d’autres termes, la psychanalyse, c’est un dispositif de parole permettant, dans une énonciation subjective, un dire créateur – spécifiquement créateur –, le déploiement d’une dynamique créatrice et éthique – éthiquement créatrice – de parole. Qui est profondément dénormativante.

            Autre manière de dire aussi, que la psychanalyse, c’est une question de dynamique de parole. Ce quelques soient les thématiques dont il est question.

            C’est pour cela (j’en parlerai plus tard dans ce texte) que, si la lecture thématique de Freud et de Lacan, pour en critiquer les dimensions normatives (binaires, androcentrées, hétéronormatives, ou autre) est féconde et nécessaire, cela n’annule en aucun cas la fécondité de la psychanalyse comme dynamique de parole créatrice. Et cette dynamique créatrice est permise en premier lieu par les apports fondamentaux, sur cette question comme sur d’autres, de Freud et de Lacan (6) – particulièrement les réflexions de ce dernier sur le symbolique et le signifiant. Bref, s’il s’agit de critiquer certaines dimensions des discours de Freud et Lacan, mais aussi du freudo-lacanisme, il s’agit à mon sens aussi de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain, pour pratiquer un freudo-lacanisme ouvert. De la même manière, en ce qui concerne les réflexions de certains auteurs hors-psychanalyse, ayant une dimension binaire, androcentrée ou hétéronormative, je trouve fécond de mettre au travail leurs apports, malgré cette dimension.

            Ainsi, pour faire référence aux débats sur le symbolique ou le structuralisme, parler de symbolique et de signifiant, surgissant subjectivement, créativement, dans la parole, dans l’énonciation, dans le dire, cela n’a rien de dogmatique. Mais, au contraire, cela nous permet d’appréhender en quoi la parole peut être créatrice, porteuse de nouveau, de subjectivité, de désir, d’accueil de soi et de l’autre ! Plus encore, envisager le symbolique et le signifiant dans la dynamique de parole, de l’énonciation, du dire, comme le fait Lacan, eh bien cela éloigne dans les faits de ce que l’on appelle le « structuralisme » sous sa forme mainstream, pour en donner une forme subjectivée.

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            Voici donc pour ma remarque préliminaire. Une fois cela dit, j’aimerais insister sur le durcissement institutionnel généralisé qui a lieu en ce moment – dont j’ai parlé dans mon texte intitulé « Apports de la psychanalyse créative »[7]. Bien sûr, il existe parfois des institutions qui échappent à ce durcissement. Mais ce durcissement est toutefois une tendance dominante dans les institutions contemporaines.

            A mon sens, en ce qui concerne les questions du psychisme et du discours, ce durcissement cherche à empêcher que la parole – et le lien de parole qui va avec – se déploie. Il en va là de ce que Foucault en 1971 appelle la logophobie : « il y a sans doute, dit-il, dans notre société (…) une profonde logophobie, une sorte de crainte sourde contre ces événements, contre cette masse de choses dites, contre le surgissement de tous ces énoncés, contre tout ce qu’il peut y avoir là de violent, de discontinu, de batailleur, de désordre aussi et de périlleux, contre ce grand bourdonnement incessant et désordonné du discours »[8]. Et cette logophobie, ce rejet de la parole – je dirais, en termes psychanalytiques, ce rejet de la parole subjective, créatrice –, elle a une histoire. Foucault nous aide beaucoup pour cette histoire. Lui qui a dégagé ce qu’il est de ce qu’il appelle le « pastorat » dans l’histoire longue, bref ces dispositifs relevant de ce que la tradition appelle la « direction de conscience ». Je parlerais pour ma part de dispositifs de direction du discours, de direction de la parole du sujet. Foucault a posé la question de la directivité discursive qui se déploie sous différentes formes dans l’histoire, justement, des institutions. Et, dans les faits, cette directivité discursive va dans le sens du déploiement collectif d’un discours normatif qui est logophobe, qui, je dirais, empêche la parole, la parole subjective et créatrice. Plus encore, Foucault nous permet aussi de penser la manière dont cette directivité discursive est allée avec la binarité, l’hétéronormativité – ou l’androcentrisme.

            Historiquement, cela implique la critique d’une certaine forme de christianisme, mais aussi des discours dominants de l’Etat, de la bureaucratie,  du capitalisme – de nos jours, cela implique une critique du discours managérial. Ces discours, en effet, déploient une mise sous tutelle discursive des sujets, et un rejet de la parole subjective et créatrice. De plus, dans ces logiques discursives de pouvoir, normatives, cette mise sous tutelle est rationalisée par la mythologie d’une subjectivité de maîtrise et indemnisée, et d’un Savoir de surplomb. Ce qui, du point de vue du destin des pulsions, va dans le sens de la compulsion de répétition massive.

            Je tiens à préciser qu’en ce qui concerne la tradition riche et complexe du christianisme, il existe bien sûr des éléments ouvrants dans cette tradition. Toutes les traditions religieuses sont complexes. Mais, pour parler quelque peu de religion, j’évoquerai dans ce texte le judaïsme [9], mais aussi la philosophie élaborant le judaïsme (Rosenzweig, Levinas[10]) – d’ailleurs telles qu’elles ont été élaborées par Lacan ou Israël. Je les évoquerai en athée, et donc, concernant le judaïsme, en négligeant sans doute un élément important de celui-ci, la ritualité.

            Plus encore, toujours revenir à l’institution contemporaine, l’accélération de nos rythmes d’existence[11], liée à cette logique institutionnelle, arrive dorénavant souvent (pas toujours heureusement) à imposer une accélération de notre relation au langage, un court-circuitage de la parole ; à empêcher toute durée permettant le parole et lien de parole – et le sujet se constitue dans le lien de parole.

            Lorsque je parle d’institutions, je parle aussi des institutions numériques et du discours numérique, algorithmique, traitant les signes comme des datas, et non comme des mots, des symboles – en même temps que dans le monde numérique, aussi, des choses sont ouvrantes et fécondes[12].

            Dans le texte auquel je me permets de renvoyer le lecteur, j’ai aussi esquissé, au côté de la dimension institutionnelle, ce qu’il en est pour moi de la dimension culturelle. En ce sens, il me semble que l’évolution culturelle contemporaine, particulièrement chez une bonne partie des jeunes générations, liée aux questions de genre, ou au féminisme, va dans le bon sens sur bien des points. Et cela concerne en premier lieu la débinarisation des subjectivités et de la culture, la diversité sexuelle et de genre, et la singularisation des cheminements subjectifs[13]. Ce malgré les éléments de fermeture manichéenne qui jalonnent parfois certains discours militants  favorisant cette évolution culturelle féconde.

            Cette évolution culturelle contemporaine est ouvrante, en premier lieu parce qu’elle procède, comme le dit mon ami Benjamin Lévy, de revendications désirantes[14], particulièrement concernant les femmes (avec Metoo), les personnes LGBT – ou aussi concernant la question écologique. Cette évolution culturelle féconde est aussi liée chez nombre de sujets à un souhait de parole et de lien de parole, allant globalement dans le sens de la subjectivation.

            Bref, l’évolution culturelle contemporaine, chez une bonne partie des jeunes générations, approfondit à mon sens le fait que, comme le dit Israël, « le mérite de notre civilisation est d’être une civilisation individuelle et subjective »[15].

            Et puis, cette évolution culturelle est aussi ouvrante, car elle facilite, si le sujet va en ce sens, l’élaboration de la bisexualité psychique – que la binarité, l’androcentrisme et l’hétéronormativité rejettent. Plus encore, la remise en cause contemporaine de la binarité, de l’androcentrisme et de l’hétéronormativité est permise par le féminisme, les études de genre et la pensée queer. Cela ouvre, concernant le sujet – qu’il soit LGBT ou hétérosexuel, personne non-binaire ou femme ou homme – de se dégager de la manière dont la binarité, l’androcentrisme et l’hétéronormativité poussent les sujets dans une désubjectivation. C’est là une question cruciale, sur laquelle il me faudra revenir de manière approfondie dans un autre texte. Mais je tiens ici à préciser que ce sont bien sûr les femmes et les personnes LGBT qui souffrent en priorité des conséquences sociales et subjectivement désubjectivantes de la binarité, de l’androcentrisme et de l’hétéronormativité. Et il s’avère aussi que les sujets hétérosexuels en général, mais aussi les hommes, subissent, une forte désubjectivation, du fait de ces derniers. Et, pour parler des hommes, cette désubjectivation, malheureusement, régulièrement ils la font leur, pour perpétuer les normativités binaires, androcentrées et hétérocentrées, avec leurs conséquences désubjectivantes pour les femmes et les personnes LGBT. Ce qui pose la question du discours de la « virilité », de ce que Lacan a caractérisé de manière critique comme logique phallique. J’aimerais d’ailleurs insister sur le fait qu’Israël a largement critiqué le discours de la virilité – dans son grand livre Boiter n’est pas pécher. A ceci s’ajoute le fait que, chez les femmes aussi, il peut exister une tendance à la servitude volontaire, comme le montre Manon Garcia, dans le sens de la soumission au discours de la virilité. En somme, cela pose la question de la manière dont la psychanalyse peut soutenir une débinarisation subjective, une sortie de l’androcentrisme et de l’hétéronormativité au niveau du sujet, et donc aussi pour les sujets hétérosexuels et pour les hommes – ouvrant ainsi à une hétérosexualité et à une masculinité ouvertes et subjectivées(16).

            Lorsque je parle de binarité, je tiens à insister sur le fait que je parle d’une binarité à la fois : culturelle, liée à discours collectif qui crée un monde où concernant le genre, il n’y a que deux genres et ils sont opposés ; et psychique, en ce que le sujet est amené à rejeter sa bisexualité psychique.

            Sachant que cette binarisation du genre, est une construction historique existant dans certaines sociétés seulement. Beaucoup de sociétés ont plus de deux genres. Et puis, concernant l’Occident, cette histoire de la binarisation culturelle a été faite de manière rigoureuse[16].

            Plus encore, l’ouverture culturelle permise par la remise en cause de la binarité ouvre pour le sujet, par exemple dans le travail psychanalytique, à une élaboration de la bisexualité psychique et à la subjectivation de sa sexuation (17). Mais elle ouvre aussi à une élaboration du fait, central pour la psychanalyse, que l’objet du désir est contingent, en ce sens qu’il n’y a pas de nécessité normative existante faisant que l’objet doit être hétérosexuel. C’est là la grande découverte de Freud, qu’il déploie dans ses Trois essais sur la théorie sexuelle de 1905. Dans ce texte, il explicite en effet en quoi l’objet du désir est contingent en ce que c’est bien l’histoire contingente du désir du sujet qui détermine son orientation sexuelle – hétérosexuelle, gay, lesbienne… C’est cela qui fait qu’il n’y a pas de norme sexuelle, comme le dit Lacan.

Ce que j’ai dit là est sans doute dû au progressisme qui est le mien. Nos discours sont toujours politiquement situés. Comme dit mon ami Benjamin Lévy, nos passions sont politiques. Et ce que j’essaie pour ma part de faire, ce n’est pas de neutraliser cette dimension politique de ma pratique et de ma pensée. Car une telle neutralisation du politique est illusoire. Mais bien plutôt j’essaie, cette dimension politique, de la dialectiser, de la subjectiver, de lui donner une forme ouverte, psychanalytique. Cela fait que j’essaie d’élaborer, de manière psychanalytique et subjectivée, les apports des philosophies récentes et contemporaines (en premier lieu Foucault et Derrida, [17]) qui me parlent le plus. Mais cela fait que j’essaie aussi d’élaborer les apports des pensées féministes et des études de genre, ou des pensées queer, les plus fécondes. Ce pour essayer d’appréhender en quoi le sujet est mis discursivement sous tutelle, est pris dans des dispositifs de pouvoir, qui le situent – comme hétéro, ou comme LGBT, ou comme femme ou comme homme ou comme autre – d’une certaine manière dans le discours collectif. Ce afin d’aider le sujet à se positionner de manière subjectivante, singularisée par rapport au discours collectif et à ces dispositifs de pouvoir. Ce afin de l’aider à sortir des tutelle discursives dans lesquelles sa parole est prise, en un geste d’« autonomie » (terme, je tiens à le relever, utilisé par Israël, en un sens bien particulier, psychanalytique – et important pour lui, nous le verrons), d’émancipation, à la fois psychique et discursif.

            Ce que je dis là implique pour le sujet de se dégager d’une réduction – par le discours collectif, mais aussi par lui-même – de sa subjectivité à des catégories relevant de l’orientation sexuelle et du genre. Bref, la psychanalyse aide le sujet à assumer son orientation sexuelle et son genre, mais aussi à fluidifier, à subjectiver, son orientation sexuelle et son genre[18].

            Cette prise en compte des apports des théories critiques ou déconstructrices nous permet encore d’élaborer comment, dans l’histoire, la psychanalyse, comme les pensées de Freud et de Lacan, sont, pour une partie d’entre elles (pas toute heureusement), prises dans la binarité, l’androcentrisme et l’hétéronormativité. Ce aussi pour montrer en quoi la psychanalyse, et les pensées de Freud de Lacan en premier lieu, sont, par-delà cela, fondamentalement subjectivantes, car créatrices, au niveau le plus fondamental, d’une dynamique de parole. Bref, il existe une conflictualité dans l’histoire de la psychanalyse, les pensées de Freud et de Lacan, entre normativité et créativité, que nous devons éclairer[19].

            Mais pour en revenir à mon progressisme, mon souci de la parole singulière du sujet fait aussi que je ne peux suivre les psychanalystes progressistes qui, certes, ouvrent la psychanalyse à des questions contemporaines fondamentales, mais mettent en continuité la psychanalyse avec l’engagement politique, en premier lieu avec la pensée de Foucault, ou les pensées féministes, les études de genre, la pensée queer. Ce en laissant il me semble de côté la question du réel du sexe – ou de l’inconscient comme inéluctablement insu.

            Sur ce point, je me permets de renvoyer aux réflexions de mon ami J. Reitter[20] et au livre Qu’est-ce que le sexe ? d’A. Zupancic – philosophe élaborant Lacan de manière rigoureuse, et pas assez connue en France[21]. Je tiens d’ailleurs à préciser que je ne suivrais pas forcément A. Zupancic sur tout ce qu’elle dit, particulièrement la manière dont elle laisse de côté la question cruciale de l’émergence du symbolique, du signifiant, dont je vous parlerai ici. Mais son apport est très important dans nos débats, ne serait-ce que pour montrer que la philosophie peut élaborer rigoureusement la psychanalyse et Lacan. Il n’y a pas de primat qui vaille entre philosophie et psychanalyse freudo-lacanienne, ces deux champs peuvent être articulés de manière rigoureuse. Comme l’a fait Israël qui élabore Levinas, Foucault, Adorno, Barthes – mais aussi, c’est mon hypothèse, j’en parlerai plus loin, Rosenzweig. En ce sens, Israël se démarque ainsi de l’ambivalence de Lacan vis-à-vis de la philosophie. Même si bien sûr il élabore largement l’enseignement de ce dernier.

            Par rapport à la question politique, donc, la psychanalyse va à mon sens avec le progressisme. Car pour que la subjectivation du sujet ait lieu, certaines conditions politiques, politiques et culturelles, favorables à l’émancipation du sujet, et favorables à la reconnaissance sociale et politiques des sujets n’ayant pas les caractéristiques demandées par la norme dominante (par exemple les personnes LGBT), sont aussi nécessaires. Mais la psychanalyse se situe sur un autre plan que l’engagement politique, sur un plan plus lié à la parole subjective, plus lié au un à un du lien de parole, que le plan de la reconnaissance sociale et politique. Dès lors, elle essaie de faire entendre, dans le social et dans le politique, les questions de la parole subjective et du lien de parole, mais aussi celles du sexe, du réel et de l’inconscient. En insistant sur la nécessité de la dénormativation de la parole. Afin d’ouvrir le social et la politique en ce sens. Ce qui va dans le sens de l’émancipation psychique et discursive, mais aussi politique, du sujet.

            Cela dit, j’aimerais maintenant en revenir à l’institutionnel. Et, pour situer les choses dans l’histoire longue de l’Occident (l’œuvre de Foucault nous y aide), je dirais que la logophobie, liée à la directivité discursive – avec ce qu’il déploie de discours normatif, de discours désubjectivé –, est plus ou moins dominante suivant les époques, cela fluctue. Et à notre époque, la logophobie institutionnelle connait une importante poussée – en même temps donc qu’elle a toujours existé dans l’histoire.

            Plus encore, c’est en bonne partie la logique institutionnelle, liée aux relations de pouvoir dans les institutions, qui déploie cette logophobie, rejette collectivement la paro­le et le lien de parole. Ce que je veux dire ici, c’est que, s’il existe en ce moment une fragilisation collective de la parole et du symbolique, du signifiant, ce n’est pas dû, comme l’avance certains dans une optique conservatrice voire réactionnaire, à l’évolution culturelle contemporaine chez les jeunes générations, mais bien au durcissement des institutions.

            Plus encore, j’aimerais ajouter à cela que la fragilisation collective de la parole, et du symbolique, du signifiant, est aussi due au poids encore fort important, dans le discours collectif, de la binarité, de l’androcentrisme, et de l’hétéronormativité. D’ailleurs, je l’ai dit, la logique institutionnelle logophobe va avec ces derniers.

            Mais pour en rester à l’institutionnel, si nous envisageons l’évolution récente, il s’avère que cette logique institutionnelle logophobe s’est bien étendue (et comme à d’autres moments historiques) depuis l’époque de Lacan ou de Foucault. De nos jours, elle s’en prend aux niches qui existaient à leur époque, et encore récemment. Parmi ces niches, il y avait la psychiatrie où la psychanalyse avait solidement sa place – en même temps que certaines normes binaires[22], s’y déployaient souvent de manière problématique. Parmi ces niches, il y avait aussi le champ du savoir universitaire, avec particulièrement les humanités et les sciences humaines – ces champs connexes à la psychanalyse – qui ont aussi leurs limites, en même temps que leurs apports.

            De nos jours, donc, le scientisme – et même le technoscientisme, y compris algorithmique – a bien pris la main dans le champ psy et dans le champ du savoir. Ce qui va avec l’évolution institutionnelle et la logophobe dont je parlais.

            Plus encore, le phénomène contemporain de logophobie, de défaut et de rejet de lien de parole dans les institutions, je crois que c’est quelque chose que beaucoup de nos contemporains appréhendent. En effet, culturellement, il faut à mon sens noter qu’une bonne partie de nos contemporains refusent la logophobie, refusent le défaut de lien de parole. J’en veux pour preuve les éléments suivants. Avant tout, les demandes aux « psys », et particulièrement aux psychanalystes, affluent. Le fort regain de l’intérêt pour la psychanalyse, dans le champ culturel (par exemple en France dans des émissions sur Arte – comme « En thérapie » ou à France Inter, etc.), témoigne aussi de cela. L’intérêt des étudiants, que je peux constater, pour la psychanalyse, va aussi en ce sens. D’ailleurs, cet intérêt s’éveille lorsque la psychanalyse, justement, pose la question du pouvoir et du discours institutionnel normatif comme mise sous tutelle – mais aussi celle du défaut du lien de parole et de possibilité de la parole qui va avec.  Bref, je crois constater que la psychanalyse peut parler à une solide partie de la jeune génération – qui appréhende très bien, parce qu’elle subit massivement, qu’elle a à faire à un discours dominant de mise sous tutelle très puissant, économiquement, politiquement, technoscientifiquement, pédagogiquement, culturellement. Avec la logique de pouvoir et la conception du sujet et du savoir, relevant de la maîtrise, de l’indemnisation et de la binarité[23], qui renvoie à cela. Avec aussi les dimensions rejetant la parole, désubjectivante, rejetant le vide[24] et le réel, mais aussi massivement manichéenne, surmoïque et ségrégationniste[25], de cela. Sachant aussi qu’ici un auteur comme Israël, avec sa réflexion sur la paranoïa collective (et sa logique de pouvoir) et sur l’obsessionnalité collective (et sa normalité et sa soumission au pouvoir), nous éclaire sur la manière, dont c’est bien la possibilité du vide, de la naissance du sujet ou du nouveau, qui est alors attaquée[26]

            Sur cette question du pouvoir, j’aimerais citer Lacan dans le séminaire Ou pire : « Et dans (…) mes Écrits, vous le voyez (…) j’invoque les Lumières. Il est tout à fait clair que les Lumières ont mis un certain temps à s’élucider. (…). Contrairement à tout ce qu’on en a pu dire, les Lumières avaient pour but d’énoncer un savoir qui ne fût hommage à aucun pouvoir. »[27] J’aimerais aussi citer Kant : « Les Lumières, c’est la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable. » [28] J’aimerais encore citer Israël (il cite d’ailleurs abondamment Adorno et Foucault, qui ont largement médité Kant sur cette question des Lumières, de la mise sous tutelle et de la sortie de la tutelle ou autonomie) : « dans notre civilisation, tout conspire au maintien d’un dépendance par rapport au pouvoir. »[29]

            En ce sens, la psychanalyse amène à la sortie de la tutelle psychique et discursive, à l’autonomisation, l’émancipation psychiques et discursives – ce en quoi elle rejoint certains éléments des Lumières et le progressisme, et en donne même une forme subjectivée.

            Ainsi, telle que je l’envisage, si la psychanalyse porte un regard tragique sur le contemporain, elle relève en pratique d’un optimisme tragique, malgré tout. Elle fait le pari de la parole dynamique, de la subjectivité et du désir, malgré tout ; elle pose que le sujet peut trouver les ressources pour se subjectiver, malgré tout. Même si parfois cela ne s’avère malheureusement pas possible.

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      Du point de vue de la subjectivité contemporaine, pour ma part, je vois dans les nouvelles formes de discours et de mécanismes psychiques, une possibilité de mise en place d’une nouvelle forme du processus psychanalytique. À mon sens, cela implique, du côté du psychanalyste, une forme renouvelée de l’écoute psychanalytique, positionnée dans le sens de la création du lien de parole désirant et de la création du lien psychanalytique. Alors, comme l’expérience psychanalytique permet de le constater et de l’éclairer, la psychanalyse a une grande efficacité subjectivante.

            Dans ce contexte, du point de de vue du travail psychanalytique, je veux insister sur le fait que, face à la logophobie, la binarité culturelle et le défaut de lien de parole[30], lorsque le psychanalyste pose un lien de parole et qu’il donne la parole au psychanalysant, il arrive régulièrement (pas toujours bien sûr) que la parole surgisse, spontanément. Bref, pour peu donc que le psychanalyste se positionne en ce sens, il est possible de mettre en place un solide processus psychanalytique. La question est alors de savoir comment nous pouvons penser plus en détails ce lien de parole désirant, et comment l’on peut envisager la création du lien de parole désirant, et donc du lien psychanalytique. Je traiterai de cette question un peu plus loin.

            Pour continuer cette réflexion, j’en viens à la difficulté à parler que nous constatons souvent chez les patients. Cette difficulté contemporaine à parler que nous constatons chez le sujet a selon moi différentes raisons. Premièrement, elle est une manifestation spécifique du fait que le sujet (le psychanalyste en premier lieu) a toujours à faire au réel comme irreprésentable, comme inappréhendable, comme défaillance inéluctable du symbolique. Ce que la psychanalyse invite à accepter, élaborer et non à rejeter. Comme le montre Lacan, il existe un point fondamental dans la vie psychique et la parole du sujet où la parole, le symbolique, est structurellement en défaut : le réel. C’est comme ça.

            Deuxièmement, cette difficulté contemporaine à parler est une manifestation, aussi, du surmoi en ce qu’il enjoint au sujet de ne pas parler[31]. Du surmoi aussi en ce qu’il a voir avec la binarité culturelle.

            Troisièmement, pour en revenir à ce que je disais sur la logophobie et le défaut collectif du lien de parole, cette difficulté contemporaine à parler est aussi liée au fait qu’une grande partie des institutions contemporaines, par leur rejet systématique de la parole et du lien de parole, par leur mise en place d’une tutelle discursive généralisée (allant d’ailleurs dans le sens de la binarité culturelle), poussent très souvent les sujets dans le désarroi complet par rapport au réel et dans une logique surmoïque et donc dans la difficulté à parler.

            Ainsi adviennent ce que l’on appelle de manière courante les « burn-out » ; plus psychanalytiquement, je dirais : les expériences de désubjectivation dans le cadre du lien professionnel…. Bref, il faut à mon sens redire qu’il est, du fait de la logophobie actuelle dans les institutions, très souvent difficile pour le sujet de déployer une parole. Même s’il le souhaite. Dans ce cas, même s’il peut tâcher de faire face à cette situation, le sujet ne peut que connaître une expérience désubjectivante.

            Sans doute joue aussi, dans la difficulté à parler des sujets contemporains, le fait que, dans le bain discursif général que l’on trouve dans la société, la binarité culturelle, lui aussi, va dans le sens du rejet de la parole et du lien de la parole. Foucault a en ce sens noté que l’amitié – avec le lien de parole qui va de pair – est rendue ainsi difficile.

            En même temps, les choses sont heureusement plus complexes et conflictuelles : car le rejet institutionnel et collectif de la parole et du lien de parole, ainsi que la rigidité de la logique de mise sous tutelle discursive, mais aussi celle de la binarité culturelle, ou encore les conséquences subjectives, collectives, politiques et écologiques de la logique de maîtrise qui va avec, ont de nos jours atteint un tel point que, contradictoirement, cela pousse nombre de sujets à appréhender, certes souvent de manière un peu vague, leur besoin de parole et de lien de parole, et leur besoin de subjectivation. Cela les amène, ces sujets, à s’écarter quelque peu du surmoi qui leur enjoint de se taire, et cela les pousse à se confronter au réel. Cela les pousse aussi le plus souvent à remettre en question la binarité qui va avec la mise sous tutelle. Et ceci est ouvrant ! Même si cela peut aussi tragiquement les pousser vers la désubjectivation, s’ils n’ont ni les liens ni les ressources psychiques et discursives pour se confronter au réel qui surgit alors brusquement.

            Au niveau des subjectivités contemporaines, donc, d’un côté, nous pouvons ainsi constater que l’extension contemporaine de la logophobie, de la logique de mise sous tutelle discursive, de la binarité culturelle et du défaut du lien de parole, a souvent pour effet d’enfoncer surmoïquement les sujets dans la difficulté de parler ; mais aussi dans une stupeur désubjectivante face au réel qui fait ainsi retour de manière massive et sans élaboration. Il reste que, d’un autre côté, cela a pour contrepoint paradoxal l’immense et féconde expression actuelle d’un souhait de subjectivation, de lien de parole et de parole subjective, avec le refus de tutelle qui va de pair par exemple dans le Big Quit et le Quiet Quitting ; ou encore avec la remise en question de la binarité culturelle, de l’androcentrisme et de l’hétéronormativité.

            Face à cette nouvelle situation, la psychanalyse doit se renouveler, produire le  déploiement d’une nouvelle forme de processus psychanalytique. En sens, elle peut à mon sens se  centrer sur le lien de parole et la parole subjective du sujet, sur la subjectivation – et la débinarisation – de ses mécanismes psychiques. Le déploiement et l’écoute des mots et de la parole du patient, de ses signifiants, et de la dynamique de sa parole, dans son énonciation, dans son dire, avec la dimension d’ambiguïté et de latence – effective, ou bien à faire naître – étant ici centraux. Tout comme le déploiement et l’écoute du fantasme au sens psychanalytique de ce terme.

            Face au réel, dans le travail psychanalytique, il s’agit d’aider le sujet à déployer une acceptation de son existence, puis une élaboration malgré tout de l’impossible du réel. Ce en introduisant la question de l’existence de ce dernier avec tact. Mais aussi en déployant une certaine création et richesse de parole, symbolique, ainsi qu’un narcissisme, un imaginaire le plus ouvert possible ; l’imaginaire tamponnant le réel, procurant au sujet une protection – nécessaire dans une certaine mesure – face au réel.

            Bref, il s’agit d’aider le sujet à mettre en place un interminable travail d’acceptation de l’existence du réel, à sortir de l’évitement massif de celui-ci. Même si sur le fond, une partie du sujet (et cela concerne l’analyste) l’évitera toujours. C’est là une variable clé dans le travail psychanalytique.

            Et cette acceptation de l’existence du réel permet au sujet d’éviter son retour massif, dans la compulsion de répétition, avec son lot de décharge pulsionnelle directe et de souffrance désubjectivante. Elle ouvre ainsi à une dynamique d’élaboration et de subjectivation.

            Bref, c’est l’interminable geste d’acceptation de l’existence du réel (Nietzsche parlait pour sa part d’ « éternel retour du même »), qui peut permettre des avancées, qui ne réduisent en aucun cas sa dimension d’impossible à se représenter.       

            Ainsi, par le travail psychanalytique, il est possible pour le sujet de produire une avancée sur ce point du réel, de déployer une solide acceptation de l’existence du réel. Qui fait que l’inéluctable part de sa parole, fantasmatique, qui est dans le contrôle, et tamponne et rejette le réel, est limitée. Ce travail psychanalytique fait aussi que, si le réel existe toujours, il ne fait plus retour de manière désubjectivante. Son retour est alors limité, il creuse la subjectivité du sujet, troue celle-ci de son trou, mais ne le désubjective pas. Bref, le travail interminable d’acceptation de l’existence du réel est permis le positionnement du psychanalyste, mais aussi par le travail psychanalytique en tant que tel.

            Avec, point fondamental, au centre de la dynamique de parole du sujet, de son énonciation, de son dire, un vide. Un vide que le travail psychanalytique essaie d’introduire, de creuser, dans un évidement créatif de la parole. Je parlerai plus loin de ce vide.

            A un autre niveau psychique et discursif, celui de la norme, la psychanalyse oriente le sujet vers la dénormativation de sa parole. Dans et par la psychanalyse, le discours du sujet en vient à ne plus être massivement encastré dans un discours collectif, dans la norme institutionnelle ou binaire – inhérent à celui-ci. Alors que la norme, au niveau subjectif, entrave cette dynamique et cette richesse de parole, symboliques, et cette singularisation, mais aussi entrave l’acceptation de l’existence du réel.

            Il reste qu’il existe différentes qualités de norme. D’un côté, il existe des normes plus massivement surmoïques et désubjectivantes – ainsi des normes institutionnelles contemporaines, ou de la binarité culturelle. De l’autre, il existe des normes entravantes certes, car freinant la dynamique de parole, la singularisation, l’acceptation de l’existence du réel, mais portant en leur sein une possibilité de subjectivation. Ce car le geste collectif que cette norme organise relève en premier lieu d’un souhait de parole et de lien de parole. Ainsi par exemple de la norme qui se déploie dans les militantismes de type fermé – car il existe bien sûr des militantismes plus ouverts, subjectivés.

            En effet, tout discours est inscrit dans un discours collectif, avec sa norme. Mais la psychanalyse vise à la singularisation de la parole du sujet par rapport au discours collectif[32], et donc à la dénormativation de cette parole. Cela ouvre au fait que la relation de la parole du sujet à la norme soit subjectivement négociée, indocile, pour permettre la subjectivation. Ce qui s’oppose à un encastrement massif dans le discours collectif.

            Ainsi que le dit Lacan, comme le sexe relève du réel, il n’y a pas de norme sexuelle, et les normes collectives essaient d’occulter l’existence de ce réel. D’ailleurs, sur cette question de l’absence de norme sexuelle, et de ses implications pour la réflexion sur le genre, j’aimerais pointer le fait que Maggie Nelson, en penseuse queer largement nourrie de psychanalyse, dans son livre trop peu connu en France, « De la liberté », a ouvert à des élaborations fort fécondes (33). Elle insiste en effet sur la nécessité pour le sujet de s’interroger sur la manière dont il est lui pris dans la norme collective (serait-elle hétérocentrée ou LGBT-centrée) de son environnement. Ce en amont du fait de réfléchir sur les normes dans lequelles sont prises les personnes ayant une autre sexualité ou un autre genre que lui.

Dans ce cadre, je dirais moi que c’est sur la création du lien de parole désirant, sur la création de la parole, que le psychanalyste peut s’appuyer pour aider le sujet à subjectiver et à dénormativer sa parole.  Car dans le processus psychanalytique, la dynamique (symbolique) de la parole est en soi créatrice[33], elle n’implique en soi aucune norme sociale ni sexuelle – aucun « ordre » symbolique a priori. Elle est bien plutôt une ressource, une potentialité, existant dans la parole de chacun ; et la mise en place, dans le travail psychanalytique, d’un lien de parole désirant, peut permettre la naissance et le déploiement de la dynamique de parole créatrice, ouvrant à une subjectivation dénormativante – certains diront queer, terme qui en anglais, j’aimerais le rappeler, veut dire bizarre, « hors-norme ». C’est en ce sens que la pensée queer, en premier lieu Judith Butler, travaille a interroger les normes, y compris LGBT, et que la psychanalyse a pu s’en inspirer (34).

            Sachant que la norme, sous sa forme la plus massivement rigide, en premier lieu la norme binaire, androcentrée et hétéronormative, cela implique du tiers-exclu et de ségrégation. De ce point de vue, la psychanalyse, en ce qu’elle est dénormativante, s’oppose à tout discours manichéen qui crée du tiers-exclu, et de la ségrégation. Elle écoute la manière dont les sujets sont pris dans les dispositifs de pouvoir et de ségrégation de la norme. Et particulièrement concernant les sujets qui sont en-dessous dans les logiques de pouvoir, dont les femmes, ou les minorités sexuelles ou de genre (les personnes LGBT), mais aussi les minorités sociales ou culturelles[34]. Bref, la psychanalyse féconde va dans le sens d’une ouverture subjectivante, singularisante, dénormativante, à la diversité sexuelle et de genre, mais aussi sociale et culturelle.

            Et ici, concernant les subjectivités contemporaines, il me semble utile de repérer le statut complexe de la difficulté contemporaine de parole que l’on trouve dans les nouvelles formes de discours et de mécanismes psychiques. Cette difficulté, je l’ai dit, est reliée aux questions de la confrontation au réel, du poids du surmoi, au poids de la logophobie institutionnelle et collective, mais aussi au poids de la binarité culturelle. Plus encore, il me semble aussi utile d’essayer de voir comment le psychanalyste peut permettre d’élaborer cette difficulté, par la mise en place d’un lien de parole et par la création du lien psychanalytique.

            Ainsi, concernant notre situation contemporaine, je verrais les choses ainsi. Chaque sujet, et en premier lieu le sujet psychanalyste, a éthiquement sa part de responsabilité dans la manière dont il se positionne par rapport au lien de parole, par rapport à la parole des autres et à la sienne, par rapport à la subjectivité des autres et à la sienne. J’ai, me dit l’éthique subjectivante de la psychanalyse, pour responsabilité de ne fuir ni la singularité de la parole, ni le lien singulier de parole ; pour responsabilité de ne pas faire partie, comme dit Freud, de la « majorité compacte »[35] ; de ne pas être conformiste ; et de m’interroger sur la part qui est la mienne dans le trouble dont je me plains : en d’autres termes, sur la manière dont je parle  (subjectivement, mais aussi en ce que ma parole déploie le discours collectif dans lequel je suis pris) produit en bonne partie le trouble qui est le mien.

            Mais, pour déployer cette éthique, encore faut-il que le sujet ait connu un lien de parole solide. Cela n’est dans les faits pas souvent le cas. Que ce soit dans les institutions (et leurs relations de pouvoir), ou dans les familles. Surtout que, il faut bien le noter, avec le bouleversement culturel qui a lieu en ce moment, les parents ont souvent du mal à se référer à des discours collectifs tiercéisants, soutenant la différence des générations et le rôle du tiers. En même temps que, dans le bain discursif contemporain, des éléments de discours collectifs tiercéisants existent pourtant bien[36].

            Ainsi, la manière dont nous nous référons à l’éthique de la psychanalyse ne doit pas être dogmatique. Lorsqu’un sujet n’a pas connu dans son histoire de lien de parole, eh bien il fait ce qu’il peut, et c’est bien à la potentialité de l’éthique que nous gagnons à être attentif – plutôt que de tenir un discours moraliste toujours fermant. Au regard de cela, voilà ce que je crois pour ma part constater du point de vue de l’expérience psychanalytique[37].

            Premièrement, je tiens d’abord à préciser qu’il existe des sujets qui ont connu dans leur histoire un lien de parole subjectivant, sur lequel ils ont pu s’appuyer pour déployer une subjectivité, une parole subjective, une subjectivité – et donc les symptômes et la névrose qui vont avec. Ce sont là des sujets subjectivés, névrotiques.

            Deuxièmement, une partie non négligeable des sujets n’ayant pas connu de lien de parole déploient un fonctionnement psychique et discursif massivement désubjectivé. Souvent, cette désubjectivation est socialement adaptée aux discours collectifs désubjectivants existants dans notre société (qui est parcouru de différents discours collectifs, plus désubjectivant ou plus subjectivants), et nous avons ici des fonctionnements qui sont même massivement désubjectivants – pour soi comme pour les autres. L’on trouve alors ici un positionnement surmoïque et massivement normatif, et massivement, structurellement, opposé à la parole, au lien de parole, à la subjectivation. Une parole massivement manichéenne, ségrégatrice, produisant du tiers-exclu. Avec ce que cela implique de décharge pulsionnelle massive contre celui-ci. En somme, c’est là une forme de psychose socialement adaptée, relevant de la « majorité compacte ». Ici, la psychanalyse peut peu de choses.

            Troisièmement, il existe des sujets n’ayant pas connu de lien de parole et massivement désubjectivés, sans parole subjective, qui n’ont pas encore eu l’occasion de naître à la subjectivité, mais qui ont le mérite de faire une psychose personnelle. Cette psychose personnelle, par rapport à la psychose collective, elle se voit : elle comprend des éléments de délire singularisé, non adapté socialement, non conformiste. Cette psychose personnelle donc porte en elle une éthique de la singularité – malgré tout. Il y a là sans doute une part de réaction personnelle à la désubjectivation dominante dans leur environnement. Cette psychose personnelle peut d’ailleurs prendre une forme créative, en ce que le sujet rend sa psychose créative. Ainsi par exemple des écrivains Joyce[38] et Artaud[39]. Ici, la psychanalyse peut aider le sujet à déployer des mécanismes de défenses psychotiques moins rigides, et à faire naître des bouts de subjectivités.  

            Quatrièmement, je dirais aussi qu’une bonne partie des sujets n’ayant pas connu de lien de parole bricolent comme ils peuvent avec ce défaut de lien de parole. Ici, le sujet a beaucoup de mal avec la parole ; il est, je dirais, (simplement) désubjectivé, sans pour autant être massivement désubjectivé, socialement psychotique. Par rapport au sujet massivement désubjectivé qui a refermé la possibilité de la subjectivation par un positionnement structurellement désubjectivant, ce sujet simplement désubjectivé a réussi à garder ouverte la possibilité de la subjectivation, s’il s’avère qu’un élément de son environnement lui offre un lien de parole. Et ce peut être le psychanalyste.

            La parole du sujet (simplement) désubjectivé reste très profondément encastrée dans le discours collectif, mais c’est par défaut d’avoir connu un lien de parole subjectivant, pas par conformisme structurel. Et, régulièrement, le bricolage mis en place relève d’une tentative de faire de son mieux, dans un contexte massivement défavorable. Concernant ce type de structure psychique, l’on a pu dans le passé parler en psychanalyse d’« état-limite », de sujet borderline. Pour ma part, je parlerais plutôt de sujet simplement désubjectivé. Bref, ce ne sont là ni des sujets massivement désubjectivés, socialement psychotiques, ni subjectivés ou névrosés.

            Plus encore, il me semble – j’ai pu le constater dans le travail psychanalytique – que ces sujets désubjectivés, lorsque le psychanalyste appelle à un lien de parole qu’ils n’ont jamais véritablement solidement connu, peuvent bien répondent à cet appel, et se subjectiver. Parfois cela ne peut avoir lieu, malheureusement

Dans ce texte, j’insiste sur la fonction du désir du psychanalyste – et de son désir de désir – dans le lien de parole qu’il propose pour la naissance du sujet à sa subjectivité, à son désir. Au niveau de l’expérience psychanalytique, joue aussi ici, comme l’a montré Winnicott, la naissance du « sentiment d’existence » du sujet comme sujet singulier et unique, comme entité corporéo-psychico-discursive, à la fois singulière et divisée. Je ne développerai pas cette question ici, mais en ai parlé ailleurs [40].

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            Je disais que la dynamique de parole, cette dynamique symbolique du dire, avec son pendant le désir, est en soi créatrice. Et que cette dynamique de parole n’implique en soi aucune norme sociale ni sexuelle. Elle est une ressource existant potentiellement dans la parole de chacun, pour peu qu’un lien de parole désirant permette sa naissance et son déploiement. Et ici j’aimerais insister sur le fait que c’est une question de création, et de création depuis un vide, que le désir et le symbolique peuvent être créés quand ils n’existent pas encore[41]. Et sur le fait que la création de la dynamique de la parole, du dire, passe par la création d’un lien de parole désirant.

            Et plus généralement, pour le travail psychanalytique, je parle de création du symbolique, de création du nouveau signifiant, où c’est le vide qui en amont permet le saut du signifiant nouveau, le changement de discours.

            C’est en tout cas ce que l’on peut tirer de l’élaboration de l’enseignement de Lacan par Israël – qui insistent tous deux sur le fait que dans la parole désirante, le désir s’appuie sur son propre vide, il peut créer la symbolique. C’est bien, dit Israël, l’introduction du vide, du rien, par la rencontre symbolique, par la mise en place du lien de parole désirant, qui peut créer, faire naître la subjectivité, la dynamique de parole, le désir, le symbolique. La création du lien de parole désirant permet la création de la dynamique de parole et de la subjectivité.  

            Et ce, à tout moment, si les conditions le permettent. Le commencement peut avoir lieu à tout moment. L’écoute et la parole psychanalytiques ont bien une puissance créatrice, symboliquement créatrice.

            Dans cette optique, la psychanalyse, lorsqu’elle est pratiquée de manière créatrice, s’appuie sur le déploiement du lien de parole désirant comme fondement de la richesse symbolique de la parole, de la traversée de l’imaginaire, de l’acception de l’existence du réel. Bref, comme fondement du travail culturel, au sens de Freud. Et donc de la possibilité d’un renoncement pulsionnel et d’une perte de jouissance, qui permettent la régulation de la vie pulsionnelle, régulation ouverte, non répressive, qui sort le sujet de la compulsion de répétition massive – même s’il y aura du symptôme et donc de la répétition.

            Plus encore, la psychanalyse permet cela par la suspension du jugement moïque ou surmoïque qu’implique la règle psychanalytique de l’écoute du latent ou de la possibilité du latent, qui suspend toute finalité, toute finalisation de la parole. Il en va là de ce que Lacan appelle le « laisser-être » de la parole et de l’écoute, du symbolique – mais aussi du réel [42].

            Lorsque je parle de « laisser-être », bien sûr, j’élabore sur Lacan qui a lui élaboré ici la réflexion de Heidegger sur la « Gelassenheit »[43].

            Oui, Heidegger est bien un penseur nazi, archi-réactionnaire, follement antisémite, et absolument détestable. Mais les choses, dans l’histoire de la pensée, sont complexes. La pensée de Heidegger comprend, malgré cela, des éléments intéressants, et a en ce sens été élaborée par des penseurs à la pensée ouvrante, comme par exemple justement Lacan, Levinas et Derrida[44]. Ainsi concernant le laisser-être en psychanalyse, pour ma part, j’élabore aussi ce que dit Levinas, dans Totalité et infini, du « laisser être », du laisser être l’autre, comme dimension du « discours » qui permet d’accueillir le fait que l’ « Autre en tant qu’autre est Autrui »[45]. J’y reviendrai plus loin.

            Dans le lien de parole désirant de la psychanalyse, où se déploie le laisser-être, l’accueil, en une plasticité psychique, le sujet peut se déprendre discursivement de l’attitude de contrôle et de totalisation inhérente à la part narcissique, fantasmatique, imaginaire, de son discours, et de l’évitement massif du réel qui va avec.

            Plus encore, ce laisser-être relevant de la plasticité psychique, dirais-je avec Israël, introduit une page blanche, un rien, un vide. Je cite Israël : « A chaque séance, à chaque moment de chaque séance, il faut se lancer dans le vide »[46] ; « la psychanalyse est destinée à nous confronter au rien »[47]. Ailleurs il parle de « page blanche ». Selon son enseignement, il s’agit bien d’évider la parole, d’introduire un vide. Un vide qui permet la création symbolique, qui va permettre le saut du signifiant nouveau, le changement de discours. Et puis, en parlant de vide et de rien, je tiens à insister sur le fait qu’Israël fait référence à la tradition juive et à sa conception de la création ex nihilo[48]. J’en parlerai plus loin.

            Il en va là d’un évidement de la parole de la création du vide ouvrant la création symbolique du signifiant. Cet évidement de la parole, lié à la création ex nihilo, Lacan le pense à sa manière[49], et Israël l’élabore à sa manière.

            Par cet évidement créatif de la parole, pourra être déjouée la tendance à l’évitement du réel, et à l’illusion narcissique, fantasmatique, imaginaire, de contrôle et de totalisation (que cette tendance soit massive et désubjectivée, ou dialectisée et subjectivée car relevant d’un fantasme) de la réalité. Lorsque je parle de totalisation, cela renvoie au scénario d’un Savoir (avec majuscule) de surplomb qui cherche donc à totaliser, unifier intégralement une connaissance sur le sujet, l’autre, le monde – sans réel inappréhendable, sans énigme. Cette illusion narcissique habite nécessairement chaque sujet et la psychanalyse invite à sa réduction, et à sa dialectisation.

            Sachant que dans les discours collectifs dominants (scientiste, capitaliste, managérial) de la culture occidentale contemporaine, avec la conception utilitariste et désubjectivante de la raison qui va avec, valorisent la maîtrise et la totalisation par la conscience, et met la raison et la science au service de sa logique de maîtrise et de totalisation – dans le sens du scientisme. Ici, la tendance au contrôle et à la totalisation au niveau de l’imaginaire, s’enkyste, n’est pas dialectisée, et devient logique de maîtrise. Avec sa rigidité massive, son manichéisme, son surmoïsme – opposées à la plasticité psychique, à l’accueil et au laisser-être.

            Et pour en revenir donc à la plasticité, à l’accueil et au laisser-être de la parole psychanalytique, à mon sens, c’est principalement cette dimension qui fait que la psychanalyse, discursivement, invite le sujet à se dégager de la norme institutionnelle ou collective, et s’oppose aux discours collectifs dominants dans nos sociétés, très souvent orientés, de manière scientiste, vers le Savoir de surplomb et totalisant, la maîtrise, l’indemnisation (sous différentes formes) ou la binarité[50].

            Bref, le processus psychanalytique s’appuie sur le déploiement – dans la plasticité psychique, l’accueil et le laisser-être – de la dynamique créatrice de la parole, mais aussi sur le déploiement de l’acceptation de l’existence du réel. Ce en lien au fait que le sujet (tout sujet, dont le psychanalyste en 1er lieu) est, je l’ai dit, toujours en prise au réel, à la difficulté de parole, à l’inéluctable défaillance du symbolique, mais aussi au surmoi, au malaise dans la culture. C’est cela, entre autres, à mon sens, l’une des formidables ouvertures qu’opère Lacan : nous montrer que chaque sujet (dont le psychanalyste en premier lieu) est (plus ou moins certes) dans la défaillance du symbolique, en ce qu’il est confronté au réel, mais aussi au surmoi, au malaise dans la culture ; et doit bricoler avec cela.

            Plus encore, la psychanalyse, en ce point de difficulté de parole, peut aider le sujet à se subjectiver, à déployer un discours et des mécanismes psychiques qui sont à la fois plus riches (au niveau du symbolique), plus perlaborants, traversants (au niveau de l’imaginaire), plus acceptants (au niveau du réel). Et pour cela plus plastiques, accueillant et « laissant-être » (face au surmoi – car avec le laisser-être, c’est bien du surmoi dont il est question).

            Ce car il y aura toujours du fantasme, de la résistance, à interminablement traverser, du réel à interminablement accepter, du surmoi dont interminablement se déprendre, du malaise dans la culture à interminablement dialectiser, de la défense et de l’évitement à interminablement assouplir, du symptôme à interminablement dialectiser (ou à mettre en place), du sinthome à interminablement raboter (ou à mettre en place)… J’aimerais ici rappeler que le sinthome, c’est le point d’évitement le plus massif du sujet, justement là où le symbolique défaille face au réel.

             La question advenant ici est celle de la résistance du psychanalyste. Du fait que la psychanalyse, c’est avant tout, je l’ai dit, pour le psychanalysant, parler depuis ce qui cloche, en partant de l’acceptation de l’existence du réel qui perce dans ce qui cloche. Et cela n’est possible que si, de son côté, dans un à un du travail psychanalytique, le psychanalyste travaille à dialectiser sa propre résistance (comme y insiste Lacan), en déployant justement une plasticité psychique, un laisser-être. Il s’agit, pour le psychanalyste, dans son écoute, de faire preuve de plasticité psychique, d’être attentif au fait qu’il a lui aussi ses évitements, ses angles morts, sa faille irréductible, son symptôme et son sinthome. Ce pour ne pas prendre le psychanalysant dedans. Ce qui veut dire que le psychanalyste sait par sa pratique de la psychanalyse y faire avec son symptôme et plus largement avec ses évitements. Qu’il sait se mettre en crise en tant que sujet. Qu’il a par sa pratique psychanalytique quelque peu dialectisé ses défenses, évitements, circonscrit sa faille, traversé son fantasme, même s’ils restent bien existants. Et traverser son fantasme, c’est cela : c’est, comme l’a montré Lacan, se déprendre en bonne partie de la croyance fantasmatique en un Savoir et un Autre Supposé Savoir, tous deux de surplomb, procurant l’illusion totalisante de contrôle qui indemnise du réel. Et ce dégagement est passé par le déploiement de la plasticité psychique, de l’accueil et du laisser-être qui ouvrent à la création de parole symbolique et à une solide acception de l’existence du réel.

            Mais pour en revenir au psychanalysant, dans le travail psychanalytique, la parole du psychanalysant va nécessairement chercher à se ficher sa faille subjective dans la faille du psychanalyste. Car elle va chercher à faire de la psychanalyse un giron narcissique. Et l’écoute et la parole du psychanalyste doivent avant tout, par leur plasticité, leur accueil, leur laisser-être, leur créativité – liés au respect de la règle d’association et d’écoute flottante –, faire en sorte que le psychanalysant ne trouve pas la possibilité d’enkyster sa faille subjective dans la faille du psychanalyste. Il s’agit d’éviter la refermeture sur le giron narcissique, et d’ouvrir le narcissisme au réel et symbolique.

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            J’aimerais maintenant en revenir à ce que peut faire, en pratique, le psychanalyste face à la difficulté contemporaine de parole liée à la logophobie institutionnelle et à la binarité culturelle. Eh bien il peut déjà reconnaître cette difficulté de parole, le réel qui se révèle, et même reconnaître le souhait de parole potentiel qui s’exprime contradictoirement dans cette difficulté. Bref, le psychanalyste, face au défaut de parole ici présent, face au rejet du réel, face au surmoi qui rôde, face à la logophobie qui règne, face au défaut de lien de parole, peut aider à produire une ouverture, en aidant au déploiement du processus psychanalytique. Pour essayer de qualifier cette ouverture, je dirais pour ma part que le psychanalyste peut proposer un lien de parole désirant, une rencontre symbolique qui sera ouvrante, car fondée sur la plasticité psychique, l’accueil et le laisser-être de son écoute et de sa parole. Il en va là, je dirais, d’un appel symbolique. Et cette rencontre symbolique est aussi une rencontre de l’existence du réel, une rencontre acceptante de l’existence du réel, qui aide à son acceptation. Non pas une rencontre massive, sans possibilité d’élaboration.

            Dans ce que j’essaie d’élaborer résonne, avec le terme d’appel, ce que la tradition juive, dans sa métaphorisation propre, appelle l’événement de l’alliance du Sinaï[51]. Si Freud (dans son Moïse mais aussi ailleurs concernant le judaïsme) ne prend pas en compte ce que le judaïsme appelle l’alliance du Sinaï, Lacan lui l’a pris au sérieux. Cela lui a permis d’ouvrir plus encore la psychanalyse[52]. En athée, Lacan s’est en effet intéressé à la portée discursive, symbolique – psychanalytique et culturelle – de ce que le judaïsme appelle l’alliance du Sinaï (celle-ci étant une production mythologique, l’histoire montrant qu’il n’y a aucune trace concrète de la sortie d’Egypte). Ce en l’élaborant comme relevant d’un don de la parole, d’un don du Je, puisqu’il appréhende le Buisson Ardent comme l’advenue du « je suis ce que Je est »[53].

            Ainsi, si le psychanalysant accepte d’y répondre, à cet appel, en une forme de « Me voici ! », la rencontre symbolique, la naissance du désir, la rencontre du sujet avec le symbolique, mais aussi l’acceptation de l’existence du réel peuvent avoir lieu. Certes le psychanalysant peut très bien ne pas répondre à cet appel, mais la psychanalyse fait bien le pari de cette réponse.

            Plus encore, le « Me voici ! » du psychanalysant ne sera pas le fait du moi, ce sera celui du désir, du Je parlant énigmatiquement depuis le désir[54]. Ce dans le sens du « Où le Ca était, le Je doit advenir » de Freud – tel que l’interprète Lacan.

            L’appel symbolique, depuis la parole désirante du psychanalyste, relève d’un désir de désir qui gît dans la plasticité, dans l’accueil, dans le laisser-être inhérents aux positionnements du psychanalyste. Mais aussi cet appel relève d’une acceptation de l’existence du réel, car ce désir de désir (lié au symbolique) a pour pendant la transmission de l’acceptation de l’existence du réel. Cette acceptation étant liée la question de l’angoisse, à la manière dont le psychanalyste aide le sujet à accueillir et élaborer l’angoisse.

            J’espère qu’ici l’on entendra en quoi j’essaie de reformuler les questions, présentes dans la tradition juive, de la création ex nihilo, de l’alliance, de l’appel et du « Me voici », de la sortie de l’anonymat. Autant de questions traitées par Israël – ou encore Didier-Weill dans son important livre Les Trois temps de la loi dont j’ai déjà parlé, qui d’ailleurs a élaboré ensemble sur cette question les pensées de Lacan et de Levinas, entre autres.

            Bref, la tradition juive, comme l’a élaboré Lacan[55], a métaphorisé tout un ensemble de questions fondamentales pour la subjectivité, le collectif et la psychanalyse, et particulièrement la question du symbolique et de la parole créative. Je tiens tout de même à préciser que le judaïsme n’a bien sûr pas le monopole de cela. Lacan en effet a insisté sur le fait que ce qu’il appelle le « don de la parole » existe dans d’autres cultures et religions, par exemple dans l’hindouisme[56]. Sachant que ce don de la parole, c’est aussi, du point de vue du travail psychanalytique et plus généralement, un don de l’écoute, dans la plasticité, l’accueil et le laisser-être.

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            Plus encore, car cela me semble important dans la dynamique psychanalytique, je tiens à insister sur le fait que le geste psychique et discursif d’acceptation de l’existence du réel s’oppose à la désubjectivation du sujet. Dans le processus complexe de la parole psychanalytique, il ouvre plutôt à une élaboration de l’existence du réel, par la création symbolique et la traversée du fantasme, mais aussi dans le déploiement d’une angoisse structurante. Cette acceptation de l’existence du réel est ouvrante et subjectivante.

            Bref, je tiens à insister sur le fait que cette acceptation, liée à la plasticité psychique, à l’accueil et au laisser-être, n’est pas une soumission surmoïque au réel, au réel qui fait retour de manière clivée pour le sujet qui le rejette, s’en indemnise. Une telle soumission surmoïque au réel peut avoir lieu dans les cures conduites de manière désubjectivante, et donc n’appréhendant pas ce qu’il en est, à mon sens, de l’éthique de la psychanalyse.

            Il reste qu’il s’agit maintenant de se demander ce qui dans le travail psychanalytique permet que la rencontre du réel soit ouvrante, subjectivante et non désubjectivante. Sur ce point, Lacan et Israël ont justement insisté sur le fait que le psychanalysant a besoin de pouvoir vivre un processus subjectivement dépressif, lié à sa détresse fondamentale, son « Hilflosigkeit » (pour parler comme Freud) fondamentale. Et c’est cette détresse fondamentale qui doit être accueillie, laissée-être.

            En effet, de son coté, Lacan a précisé que l’éthique de la psychanalyse implique pour le psychanalysant le fait de vivre une « position dépressive »[57]. Mais il me semble qu’il n’en a pas dit plus. Sur ce point, Israël a lui insisté sur le fait que le sujet peut justement vivre une tel processus dépressif subjectivant, si a lieu en ce point une rencontre – ce que j’appelle pour ma part la mise en place ou le déploiement (suivant le moment où en est le travail psychanalytique) d’un lien de parole désirant. Une « rencontre » qu’il qualifie de « symbolique »[58] qui va avec l’accueil de son altérité radicale en tant que telle – j’en parlerai plus loin. Une rencontre avec le symbolique, avec la parole, depuis la détresse fondamentale. Comme le dit Israël : « la ’’destitution subjective’’ pourrait correspondre à ce que Freud a appelé la Hilflosigkeit, la détresse »[59].

            D’ailleurs, puisque je compte plus loin pointer le lien de la pensée d’Israël avec celle de Levinas, j’aimerais ici insister sur le fait que cette réflexion, Israël la mène dans un passage de Boiter n’est pas pécher qui se situe dans le chapitre où il parle le plus de son élaboration de Levinas.

            Bref, il n’y a aucune désubjectivation, donc, dans cet accueil de la détresse fondamentale, dans cette destitution subjective, liée à l’acceptation de l’existence du réel et la déprise par rapport au fantasme narcissique. Il y a là bien plutôt un « dépouillement », comme y insiste Israël encore[60]. J’aimerais ici en ce point insister sur le fait que Didier-Weill – dont j’ai déjà parlé avant, et lui aussi lecteur de Levinas – va dans le même sens qu’Israël. Il insiste lui aussi sur le fait que la psychanalyse relève d’un « pacte » symbolique ou d’une « promesse signifiante », liée au laisser-être, qui fait que le sujet, dit-il, n’est pas exposé à « l’abandon originaire absolu »[61], à la désubjectivation.

            En tout cas, du point de vue de l’expérience psychanalytique, l’existence du réel implique pour le sujet, s’il l’accepte et s’y confronte psychiquement, discursivement, affectivement, la détresse fondamentale : l’« Hilflosigkeit », que Freud a repérée de manière géniale dans Inhibition, symptôme, angoisse, sans élaborer plus comment la psychanalyse peut ouvrir à la traversée subjectivante de de la détresse fondamentale. Dans l’histoire de la psychanalyse, c’est bien plutôt Mélanie Klein qui a, la première, solidement élaboré cette question cruciale au niveau de la pratique, dans sa réflexion sur ce qu’elle appelle la « position dépressive ». Rappelons que la position dépressive, selon Klein, c’est un processus subjectivement dépressif que le sujet vit affectivement, mais plus généralement psychiquement et discursivement. Justement, dirais-je en termes lacaniens, le sujet le vit, ce processus, lorsqu’il se confronte à l’existence du réel, c’est-à-dire en se dégageant du premier temps, chez le petit enfant, du positionnement relevant de la logique de contrôle, manichéen, et rejetant le réel – que Klein appelle « position schizo-paranoïde ». Il y a là un point de basculement pour le sujet, central pour le travail psychanalytique et la subjectivation.

            C’est cette question qu’Israël reprend. Tout d’abord, il insiste sur le fait qu’ « il ne s’agit pas de méconnaître des réalités comme la misère ou la souffrance humaine, (…) la dépression. Il s’agit, au contraire, (…) de traverser (…) la dépression. C’est en ce point que Freud a désigné la Hilflosigkeit, la détresse dit-on habituellement »[62]. Et puis, Israël insiste aussi sur le fait que le psychanalyste sur ce point, a pour rôle de procurer au sujet ce qu’il appelle même une « expérience » de « rencontre symbolique », ce que j’appelle moi un lien de parole désirant. Ce justement dans l’expérience de la détresse fondamentale liée à la compulsion de répétition, à la confrontation au réel. Bref, au niveau symbolique, et non imaginaire, le psychanalyste doit être là, dans ce qu’Israël appelle un « être ensemble ». Précisément, il parle en allemand de « beisammen sein » : « être ’’auprès’’ l’un de l’autre », et ce qui implique aussi une distance entre sujets dans cet être-ensemble de un à un, de désir à désir.

            Et c’est en élaborant Levinas qu’Israël pense et pratique ce point, que Lacan n’a pas élaboré véritablement, même s’il l’a pointé. J’y viendrai plus loin.

            Plus encore, pour caractériser la relation d’Israël à Lacan, c’est là un écart qu’introduit Israël par rapport à son maitre, tout en approfondissant son enseignement sur bien des points. Cela l’amène, Israël, à mon sens, à ouvrir le travail psychanalytique à des choses que Lacan n’avait pas envisagées[63].  Dans ce texte, je ne peux préciser les points fondamentaux qu’Israël approfondit de Freud et de Lacan, pour créer son style psychanalytique personnel. Il faudra que je le fasse ultérieurement.

            Concernant cette avancée pratique et théorique d’Israël, son apport singulier est fort précieux à mon sens dans la pratique psychanalytique. En effet, je dirais donc que son enseignement rend possible, avec les patients désubjectivés mais restant ouvert à la possibilité de la subjectivation, de leur procurer un lien de parole désirant qui va les faire naître à leur subjectivité, leur désir[64]. De leur faire connaître une rencontre symbolique, et avec le symbolique – et donc une inscription dans le symbolique. Et en même temps, car ici le symbolique et le réel sont intriqués, a lieu pour le sujet une première rencontre contenante avec le réel – car déployant, dans un positionnement d’accueil, de laisser-être de la détresse fondamentale, une présence symbolique face à la détresse fondamentale, qui va faire entrer le sujet à la fois dans le symbolique et dans l’acceptation du réel.

            Bref, dans la pratique psychanalytique, nous enseigne Israël, il est possible, si le psychanalyste est accueillant et présent symboliquement, que le psychanalysant mette en place le début d’une traversée, d’une perlaboration de la détresse fondamentale, dans le cadre d’un tel lien de parole, d’une telle rencontre avec le symbolique. Ce qui permet donc pour le sujet une naissance à sa subjectivité[65]. Ici alors la détresse est d’une certaine manière ensymbolisée ; la confrontation au réel est pour la première fois élaborée ; la jouissance, comme dit Lacan, en vient à consentir au désir. Dans le travail psychanalytique, le désir de désir du psychanalyste ouvre au désir du patient. Le sujet a accepté l’existence du réel, et par-là même il crée un symptôme. Quelque chose de singulier, qui cloche, mais qu’il va pouvoir reprendre et reprendre pour être créatif – et qui le dégage de l’encastrement désingularisant dans le discours collectif.

            Pour pointer un élément de la tradition juive intéressant en ce point, lorsque je parle de rencontre symbolique dans la détresse, je pense aussi à la manière dont Rachi interprète la Bible : « Je suis avec eux dans cette détresse, et je serai avec eux dans les autres détresses ». Ainsi l’alliance symbolique a lieu dans la détresse[66]. Et j’ajouterais à cela : c’est cela qui crée le vide créateur et ouvre à l’entrée dans la parole, dans le symbolique, pour le sujet pas encore subjectivé. Ou, pour le sujet déjà subjectivé, c’est celui qui ouvre à de nouveaux signifiants dans la perlaboration de sa détresse fondamentale. Avec ce que cela permet d’acceptation de l’existence du réel.

            Plus en détails, dans le travail psychanalytique, la mise en place du lien de parole, la rencontre symbolique fondatrice, pour le sujet pas encore subjectivé, cela amène le sujet à, comme le dit Israël, « entrer dans le monde signifiant » par la « constitution de ce support, de cette matrice, qu’est le ’’refoulement primaire’’ où le « signifiant va permettre d’évoquer la chose et la faire passer au statut d’objet »[67]. Bref, ici c’est bien ce que Lacan appelle le premier signifiant (le S1) qui est créé dans le travail psychanalytique[68]. Alors, dit Israël : « la chose – das ’’Ding’’ – devient ’’Sache’’, soit ce qui, en allemand, a la même étymologie que ’’sagen’’ dire. La chose dite, c’est l’objet ». [69]

            Ce qui est une élaboration de Lacan, de sa réflexion sur le fait que le sujet peut en venir à entrer dans la symbolique : « Le désir de l’analyste (…) est (…) un désir d’obtenir la différence absolue, celle qui vient quand, confronté au signifiant pri­mordial, le sujet vient pour la première fois en position de se l’assujettir »[70]. Ici, infidèlement fidèle (au sens que Derrida donne à cette expression) à Lacan, Israël élabore Lacan pour produire une avancée pratique et théorique spécifique.

            Ainsi, c’est bien par l’introduction du vide, du rien, dans la parole que le travail psychanalytique met en place au niveau de la détresse fondamentale du sujet. Alors le sujet entre dans l’interminable travail – toujours énigmatique, sauf lors de certains moments de réflexion sur le fantasme – de création symbolique, d’acceptation du réel, de traversée de l’imaginaire.

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            Je parle ici du point de rencontre entre le symbolique, le réel et l’imaginaire, ces trois dimensions fondamentales du psychisme et du discours du sujet. En ce point, il en va de la mise en place de ce que Lacan a appelé l’objet petit a, cet objet de désir, cause du désir, au croisement de ces trois dimensions fondamentales, croisement lié, dans la parole du sujet, au vide, à la perte, et même à la séparation, la chute, l’abandon. Cet objet petit a, dans le travail psychanalytique, on le repère en effet dans la parole du sujet, en tant que lien aux questions de le chute, de l’abandon et à la perte ; et il est lié à la création du vide.

            D’ailleurs, à propos de la séparation, Israël, traite de manière très parlante de l’éthique de la psychanalyse et du fait que le psychanalyste doit justement, dans son appui pour la dynamique psychanalytique, faire preuve d’une certaine humilité et ne pas se considérer comme la fin en soi du processus psychanalytique. Bien plutôt, il doit être au service du déploiement du processus psychanalytique, et donc de la subjectivation du psychanalysant. Pour élaborer cela dans mes termes, je dirais que le psychanalyste, et en premier lieu son désir, est un simple appui pour la subjectivation, qui pourra être abandonné le moment venu. Concernant le psychanalyste il s’agit en effet, dit Israël qu’il « ne désire pas garder pour soi ses analysants »[71]: « il lui appartient aussi de délivrer l’analysant de sa néo-névrose (…) qui n’aurait dû être que provisoire, qu’est le transfert. Ca ne va pas toujours sans peine. Il se peut que cette libération soit pour l’analysant le premier deuil qu’il ait connu. »[72]. « Du coup, ajoute-t-il, il deviendra possible de le quitter sans en faire un héros » ; une perte, et une autonomisation psychique et discursive aura vraiment lieu – et donc aussi une sortie de la tutelle. D’ailleurs, Israël parle bien d’ « autonomie »[73], tout en faisant, je l’ai déjà dit, l’éloge de l’individualisme de la culture occidentale (sous sa forme féconde) : « le mérite de notre civilisation est d’être une civilisation individuelle et subjective »[74].

            Bien sûr, Israël nous enseigne qu’il s’agit avec la psychanalyse de l’advenue d’une autonomie, d’une émancipation psychiques et discursives véritables – et non pas d’une pseudo-autonomie (telle que par exemple le discours managérial contemporain la déploie). Et cette autonomie est permise par une reprise permise par une inscription dans le symbolique, et particulièrement dans le vide fondateur du symbolique.

            J’aimerais ici pointer que par rapport à Lacan, qui considère de son côté l’autonomie comme une illusion, il y a bien un écart, produit par Israël depuis l’enseignement de Lacan. Je l’ai dit, Israël est infidèlement fidèle à Lacan. Il s’autorise de son propre geste par rapport à son maitre. Sur ce point de l’autonomie, il approfondit en quoi, dans le Séminaire XVI., D’un Autre à l’autre, Lacan montre bien que le travail psychanalytique vise à une singularisation de la parole par rapport au discours collectif dans lequel sa parole est plongée – ce qu’Israël interprète dans les termes d’une autonomie psychique et discursive.

            Plus encore, pour qualifier l’autonomisation, l’émancipation psychiques et discursives du psychanalysant par rapport au psychanalyste, Israël parle de la phase « postnévrotique » dans le processus psychanalytique. Ici le sujet « se délivr(e) ou fai(t) le deuil de la partie parentale inscrite en nous, de façon à prendre conscience de toutes les identifications qui nous ont marquées, et à atteindre notre propre subjectivité. » Et Israël de préciser : « toute une série d’expériences peuvent la favoriser (cette phase postnévrotique). Le deuil et l’amour sont les plus fréquentes »[75].

            Une question se pose alors concernant Israël : y a-t-il un auteur qu’il a élaboré pour parler ainsi d’autonomie ? A mon sens, c’est Adorno, qu’il ne cite pas sur ce point, mais évoque ailleurs, particulièrement concernant ce que le philosophe allemand appelle la « personnalité autoritaire ». Et Adorno a bien développé une pensée rigoureuse de l’autonomie comme sortie de la tutelle[76]. Opposée comme il le dit à tout le discours de la pseudo-autonomie qui en fait sert la mise sous tutelle.

            Pour le dire dans mes termes, concernant le travail psychanalytique, le psychanalyste donne, avec sa parole, son accueil, son désir, son lien de parole désirant, un appui à la subjectivation du sujet, que celui-ci pourra abandonner, pour s’autonomiser, s’émanciper psychiquement et discursivement, en premier lieu par rapport à lui. Ce qui ouvre plus généralement à l’émancipation par rapport aux autres tutelles qu’il connaît, et auxquelles il se prête.

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            Plus encore, il s’agit ici pour le psychanalyste – en une éthique, nous dit explicitement Israël, que Lacan a pratiquée, mais dont la pensée de Levinas permet de penser en profondeur – de considérer l’analysant comme radicalement autre. Il s’agit, dans son écoute, sa parole, sa plasticité psychique, son accueil et son laisser-être, bref par son positionnement, avec le sujet qu’est le psychanalysant, de le poser a priori,comme radicalement séparé de lui. De poser un lien (de parole) fondé sur la séparation. Il en va là, dit Israël explicitement avec Levinas, de « l’ouverture au radicalement autre »[77]. Ce qui ouvre, concernant le psychanalysant, au fait qu’il peut déployer sa propre parole et se subjectiver.

            Mais aussi, insiste Israël, cela ouvre au fait que le psychanalysant peut s’ouvrir à la joie de suivre son chemin à soi. Voici en effet ce qu’il dit : « chaque fois qu’une de nos interventions fait toucher du doigt » au psychanalysant « qu’il sera devenu une preuve de son autonomie, il va éprouver la même intense satisfaction et la même libération dont il va pouvoir se servir pour continuer à construire sa vie personnelle »[78]. J’aimerais d’ailleurs ajouter à cela que cette satisfaction spécifique, cette joie de la subjectivation, implique selon Israël que le psychanalyste n’est alors pas sans ressentir lui aussi de la « joie »[79]. Bref, du point de vue de la dynamique du travail psychanalytique, je dirais qu’Israël nous aide à repérer, à côté de l’angoisse et de la détresse fondamentale, l’affect de la joie, qui est un signal de la subjectivation. Et cela est très utile dans notre écoute psychanalytique. D’ailleurs, Israël insiste, sur ce point de la joie, sur le fait que le psychanalyse ne doit pas considérer le « domaine de l’affect (…) comme névrotique ». Considérer l’affect comme névrotique, cela va, dit-il, avec l’emploi d’un « vocable péjoratif », qui « stigmatise » – je dirais : de manière binaire et androcentrée – « le manque de virilité, ou la féminité dont on ne veut pas »[80].

            Cela que je dis là implique un point important : le psychanalyste, s’il n’est comme je l’ai dit qu’un simple appui à la subjectivation du sujet, n’est en aucun cas une autorité[81], sous la tutelle de laquelle le sujet devait rester. D’ailleurs le fait que le psychanalyste doive être dans la plasticité, l’accueil, le laisser-être, le plus radical, va aussi en ce sens.

            Plus encore, dans la transmission qu’opère la pratique psychanalytique, le psychanalyste transmet la technique psychanalytique et l’éthique en acte de la psychanalyse tels qu’il les élabore lui, le psychanalyste, pour que l’élève les élabore à sa manière, dans son indocilité, son infidèle fidélité. Bref, le psychanalyste n’est en aucun cas une autorité, et encore moins un Maître avec majuscule. La psychanalyse s’oppose à toute mise sous tutelle des psychanalysants.

            En ce sens, en citant la très belle formule de Levinas, je dirais que le psychanalyste est dès lors « capable d’un autre destin que le sien »[82].

            Mais, pour en revenir à la dynamique psychanalytique, Israël insiste aussi, toujours en écart par rapport à Lacan, sur le fait que, lorsque la dynamique de la parole se fait solidement subjectivante, la répétition peut se faire créatrice. Alors, dit-il, « la répétition retrouve cette dimension de création qui est signe de vie »[83]. Cela a lieu, avance Israël, si le psychanalyste, par sa pratique du lien de parole désirant, de la rencontre symbolique, part de l’altérité radicale entre soi et l’autre, et s’envisage comme un simple appui qui pourra être abandonné le moment venu. Afin d’accueillir, de laisser-être la subjectivité et la parole du psychanalysant. Afin de – c’est là mon terme[84] –  soutenir la traversée, la perlaboration de la détresse fondamentale. En somme, il s’agit, dans le travail psychanalytique, de laisser le sujet répéter la compulsion de répétition pulsionnelle du sujet, la confrontation au réel, et l’expérience de la détresse fondamentale qui va de pair. Et ce autant de fois que nécessaire, jusqu’au moment où la répétition trouve une forme créative. C’est bien cette patience que le psychanalyse gagne à avoir : il en va là, dit Israël, du « temps de l’attente » et de la « fonction rythmique ». Ici, le sujet n’a « pas besoin d’une scansion imposée de l’extérieur »[85], il s’agit pour le psychanalyste encore une fois, d’être dans l’accueil, le laisser-être, de ne pas forcer le rythme du sujet.

            Le style psychanalytique singulier d’Israël, pratiquant solidement l’accueil et le laisser-être et donc aussi la plasticité psychique, ou ce qu’il appelle le temps de l’attente, rejoint à mon sens l’insistance de Leclaire sur un point important. En effet, celui-ci insiste, dans son débat avec Lacan, sur le fait que le désir de l’Autre gagne, dans le travail psychanalytique, à prendre une forme « un peu déliée »[86]. Plus déliée qu’il ne le prend assez régulièrement, mais pas toujours, chez Lacan – Lacan ayant aussi son symptôme, comme chacun.

            En d’autres termes, le positionnement du psychanalyste gagne à prendre une forme pleinement accueillante et créative, dégagée de toute volonté directive. On le voit, chez Israël comme chez Leclaire, c’est là une lecture de Lacan – et de son éclairage sur la créativité du signifiant – qui s’émancipe de Lacan, en un point où cela est nécessaire. De ce point de vue, en ce qui concerne l’histoire de la psychanalyse, l’apport de Lacan, pour génial et mettant en crise le caractère assez massivement directif de l’enseignement de Freud[87], n’a pas été sans réintroduire une certaine directivité. Et Israël et Leclaire, comme d’autres de ses élèves[88] proposent de mettre en crise, de l’intérieur de l’apport lacanien, le reste de directivité qui habite l’enseignement de Lacan.

            Dès lors, si du côté du psychanalyste, il y a assez de la plasticité, d’accueil, de laisser-être, pour que se déploie le temps de l’attente, du côté du psychanalysant, le symptôme, l’évitement, peuvent muter, s’ouvrir. Le psychanalysant peut cheminer vers le fait d’y faire avec eux de telle manière qu’il dépasse la névrose en tant que telle – cela a tout à voir avec l’autonomie psychique et discursive à laquelle mène le travail psychanalytique selon Israël. Alors la répétition peut être solidement dialectisée, devenir créative. Ce en même temps qu’il y aura toujours du symptôme – et du sinthome. Mais ceux-ci peuvent prendre une forme plus souple, moins rigide, dans le sens concernant la psychanalysant aussi, de la plasticité psychique, et de l’accueil de soi et de l’autre.

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            Bref, Israël nous éclaire à mon sens sur la question de l’intersubjectivité (il n’utilise pas ce terme, c’est moi qui élabore), sur une forme ouverte de l’intersubjectivité. Et sur l’éthique de la psychanalyse telle qu’elle peut ouvrir à une solide subjectivation. Dans cette éthique, le psychanalyste a le souci de la singularité subjective de le psychanalysant en son altérité et son énigme, et accueille plastiquement l’altérité, la subjectivité, la parole et l’énigme du psychanalysant, justement depuis le temps de l’attente. Tout en prenant en compte, à un autre niveau, la question des pulsions, du désir, de l’objet petit a – que Lacan a élaborées solidement. Ce sont des dimensions différentes, montre-t-il.

             Pour revenir à ce que l’on peut dire avec Israël du travail psychanalytique, ce souci du lien de parole désirant du côté du psychanalyste, cela permet donc que, du côté du psychanalysant, que se déploie, en lien à la créativité de sa parole, et à sa plasticité psychique, une capacité d’accueil de sa subjectivité, mais aussi de l’altérité de l’autre. Cela lui permet d’accéder à un lien à l’autre, en amour ou en général, où il s’extraie de son narcissisme. C’est pour cela qu’Israël parle d’amour « transnarcissique », et qu’il insiste sur le fait que l’intersubjectivité sous sa forme ouverte, est une question importante en psychanalyse. Bref, montre Israël, l’amour en soi n’est pas narcissique – contrairement à ce qu’avançait Freud.

            Bref, Israël nous montre à mon sens que la prise en compte du réel, du sexe, des pulsions partielles, de l’objet petit a, n’implique pas, comme le pensait Lacan, une disparition de l’intersubjectivité, de l’autre comme sujet, une disparition de la question du lien à l’autre comme sujet autre. Ce sont là, montre-t-il, deux niveaux différents : d’un côté le pulsionnel et le désir avec l’objet petit a ; de l’autre le lien à l’autre et l’intersubjectivité. Plus encore, Israël pense que c’est une question importante que ne prend pas assez en compte Lacan – malgré l’immense apport de son enseignement. Que ce soit, dirais-je, lorsque Lacan se détourne, plus tard dans son enseignement, de l’intersubjectivité ; ou lorsqu’il pense, plus tôt dans son enseignement, l’intersubjectivité, la rencontre symbolique, mais sans encore la relier au laisser-être et à la traversée de la détresse fondamentale.

            J’aimerais ici préciser que cette intersubjectivité, Israël l’envisage de manière ouverte, ouvrante, créatrice, non narcissique, non imaginaire : détotalisante – élaborant d’une certaine manière à ce que Lacan appelle le « pas-tout ». Il en va là pour Israël comme pour Levinas, je le répète, de « l’ouverture au radicalement autre ».

            Une remarque philosophique est ici nécessaire. J’aimerais rappeler qu’en élaborant Heidegger, et pour penser la singularité du sujet à laquelle Heidegger l’oppose, Levinas insiste sur le fait que le sujet singulier est l’ « étant » par excellence. Et cet étant subjectif singulier, eh bien, selon Levinas, il convient de l’accueillir en son événementialité, en son extériorité, en son altérité, en dehors de toute tentative de totalisation relevant d’une logique de maîtrise. Ce dans un geste éthique d’hospitalité, d’accueil et d’ouverture à la détresse – à l’Hilflosigkeit dirait le psychanalyste. Cela implique d’ailleurs chez Levinas un refus de toute totalité qu’un Savoir de surplomb pourrait croire permettre de maîtriser, et cela ouvre à une « intelligibilité différente du savoir »[89], concernant le sujet.

            Ce qui en psychanalyse nous intéresse, car dans notre champ il en va d’une intelligibilité spécifique de la psychanalyse. D’ailleurs, celle-ci implique plus encore une pensée expérimentale, liée à l’expérience du travail psychanalytique, et déployant une plasticité créative posant des hypothèses, pour conserver les plus pertinentes, mais restant toujours ouverte, mobile. Bref, nous sommes ici à l’opposer de la rigidité théorique, du dogmatisme[90].

            Mais j’en reviens à Levinas. Ce donc je parlais ouvre aussi à la réalité en ce qu’elle relève d’une pluralité concrète, échappant à toute totalisation, et composée des singularités des sujets, irréductibles les uns aux autres. D’ailleurs, pour revenir au vide, dans Totalité et infini, Levinas dit que c’est le « vide » qui vient rompre la totalité, la logique de totalisation[91] – que j’appréhende en psychanalyse comme logique de contrôle imaginaire de la part du sujet.

            Pour en revenir à Israël, sa conception et sa pratique de l’accueil de l’autre dans son extériorité, donc nourries de Levinas, font d’ailleurs qu’Israël ne souscrit pas à la théorie du stade du miroir de Lacan, en même temps qu’il élabore de manière rigoureuse et personnelle son apport si ouvrant sur la question du narcissisme et de l’imaginaire.[92]

            Plus encore, la mise en place d’un lien de parole désirant, comme je le dis dans mes termes, ou d’un lien de rencontre symbolique entre le psychanalyste et le psychanalysant au sens d’Israël, implique l’accueil et la création d’un vide, lié à la perte. Lié au processus même de la perte de l’objet premier, avec ce que cela implique au niveau pulsionnel et du désir en termes d’objet petit a, mais avec ce que cela implique donc aussi en termes d’intersubjectivité ouverte au radicalement autre.

            Et, puisant chez Levinas et dans la tradition juive, Israël considère que la rencontre symbolique, dans être auprès l’un de l’autre (qui est une variation psychanalytique du face à face de la tradition juive), déployant la création symbolique, crée du vide dans la parole, évide la parole et la subjectivité. Ce pour créer une dynamique de parole, une chaîne signifiante avec un point fondateur de vide, et pour créer du nouveau, en premier lieu des nouveaux signifiants. Dans sa définition créatrice du symbolique, il rejoint Lacan. Il le rejoint aussi dans son élaboration du judaïsme. En effet, Lacan dit qu’il est proche du judaïsme en ce qu’il constate l’être de Dieu, mais ne pense pas qu’il existe. Je le cite, parlant du Dieu des Juifs, du Dieu du « Je suis ce que je suis » : « Dieu est, ça ne fait aucune espèce de doute, ça ne prouve pas absolument pas qu’il existe »[93].

            Mais à cela, Israël ajoute que la création est liée à l’amour, et à l’amour en tant que non imaginaire mais bien symbolique[94]. Car selon Israël, je cite, « l’amour crée le sujet, c’est la fonction du psychanalyste ». En ce sens, « l’amour (…) c’est ce qui vient amener ce qui justement n’existait pas pour une personne ». « L’innovation, l’inouï, le jamais vu, le jamais entendu, constituent le domaine de l’amour ». La création du lien symbolique de parole crée la créativité symbolique de la parole, la possibilité de nouvelle utilisation des signifiants du discours du sujet, mais aussi de création de nouveaux signifiants. « L’amour n’est pas la soi-disant répétition d’un amour primordial » ; il « ne renforce pas le Moi »[95]. Bref, dans cet amour symbolique fondateur, amour présent dans  le lien de parole, la rencontre symbolique, et dans la parole du sujet parlant en premier lieu – et donc le psychanalysant comme le psychanalyste –, la création du lien symbolique crée un vide fondateur, un vide fondateur qui rend possible la création de nouveaux signifiants – mais aussi la nouvelle élaboration d’anciens signifiants.

            Sur ce point encore de l’amour, Israël élabore Lacan, et, infidèlement fidèle à celui-ci, il approfondit son enseignement pour produire une avancée pratique et théorique spécifique. En effet, la naissance du sujet à la parole, au symbolique et au désir, dit Lacan, va avec l’émergence de la « différence », qualifiée d’ « absolue », et de l’ « amour » qualifié de « sans limites ». Je cite ici la fin du Séminaire XI., Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse : « Le désir de l’analyste (…) est (…) un désir d’obtenir la différence absolue, celle qui vient quand, confronté au signifiant pri­mordial, le sujet vient pour la première fois en position de se l’assujettir. (…) Là seulement peut surgir la signification d’un amour sans limites parce qu’il est hors des limites de la loi, là seulement il peut vivre » [96]. Bref, ce sont bien là des pistes que Israël élabore et approfondir à sa manière.

            Et, pour continuer de caractériser l’apport spécifique d’Israël, j’aimerais vous parler d’un autre philosophe, important pour Levinas, mais aussi pour notre réflexion sur la création en lien à la tradition juive. Je veux parler de Rosenzweig, ce penseur (1886-1929) ayant réélaboré philosophiquement la tradition juive, et particulièrement ce qu’il en est selon elle de la création de parole.

            Avant d’en venir à Rosenzweig, j’aimerais rappeler qu’Israël a très vraisemblablement élaboré Rosenzweig pour faire avancer la psychanalyse à sa manière. C’est ce que je vais essayer de montrer.

            Une fois cela dit, j’aimerais rappeler qu’un élément important de la pensée de Rosenzweig – que nous retrouvons chez Levinas et, j’en pose l’hypothèse, chez Israël –, c’est son insistance sur la singularité irréductible du sujet, opposée à toute totalisation, la pratique du face à face de l’alliance, crée le monde. Chez lui, la création (ex nihilo) de la parole peut avoir lieu à tout moment, elle n’a pas lieu au début du monde. Le commencement n’est pas le début. La création a lieu à chaque fois que le sujet agit et parle selon l’alliance, et selon ce qu’il appelle le « commandement d’amour » de l’alliance – commandement non moraliste, non normatif. Car cela crée un vide qui sera lui-même créateur dans le monde.

            Ici, dans cette insistance sur l’amour, sur la séparation et le lien de parole en lien à l’amour, Rosenzweig, Levinas et Israël vont, chacun à sa manière, dans le même sens. Je cite Levinas dans son très beau texte sur Rosenzweig, « Entre deux mondes », prononcé d’ailleurs au Congrès des Intellectuels juifs en 1959[98]. C’est un point important car Israël a collaboré avec Levinas dans ces congrès (je ne sais pas exactement pour celui de 1959).

            Il en va là, dit Levinas dans ce texte sur Rosenzweig, d’un « commandement d’aimer », d’ « aimer » le sujet (Levinas dit l’ « homme » ) « dans sa singularité », à l’écart de toute croyance en un Savoir totalisant. Le lien à l’autre, relevant de l’amour, n’est pas, ajoute Levinas dans ce texte (dans d’autres textes, il parlera de l’amour dans d’autres termes), un « formalisme moral, mais la vivante présence de l’amour (…), éternellement renouvelée »[99]. Ainsi la « séparation »[100], dit Levinas reprenant Rosenzweig, implique-t-elle une « vie de relation »[101] où le rapport est « irréductible, unique, original »[102]. « La singularité est nécessaire (…) à l’exercice de cette vie précisément comme irremplaçable singularité, la seule qui soit capable d’amour, la seule qui puisse être aimée, qui sache aimer »[103]. Bref, nous retrouvons ici, chez Rosenzweig éclairé par Levinas, l’intersubjectivité créatrice, ouverte, détotalisante, que nous trouvons aussi chez Levinas, et dont Israël nous parle, en lien à l’amour.

            Mon hypothèse est donc qu’Israël, qui connaissait la tradition juive (et les philosophes élaborant cette tradition), et qui, nous le verrons, développe sur bien des points une pensée très proche de celle de Rosenzweig, élabore de manière psychanalytique, en plus de Levinas, ce qu’il est de l’intersubjectivité ouverte et créatrice et de l’amour chez Rosenzweig. Encore que ce point n’est pas le plus important, car ce qu’Israël nous dit est en premier lieu psychanalytiquement fort fécond.

            J’aimerais ici ajouter un autre point. Je l’ai dit, Israël élabore donc explicitement Levinas, mais aussi sans doute implicitement la conception juive de la parole comme création ex nihilo – telle la parole de Dieu dans la Genèse : le Berechit. Et sur ce point, j’aimerais ici citer Rosenzweig, à la fois pour étayer mon hypothèse comme quoi Israël élabore Rosenzweig ; mais aussi pour donner à lire ce philosophe, fort intéressant pour la psychanalyse.

            Je l’ai dit, Rosenzweig a réélaboré philosophiquement la tradition juive concernant la question du la création de la parole et la nouveauté qu’elle produit. Et je voudrais citer un passage de cet extraordinaire ouvrage qu’est L’Etoile de la Rédemption, à la fois pour nous donner à penser, mais aussi pour pointer l’écho avec Israël. Dans ce passage, Rosenzweig parle de l’ « énonciation » « créat(rice) » du sujet[104] en lien à l’amour – et à Dieu. Il parle de l’énonciation créatrice en ce qu’elle est uniquement de parole, symbolique, qu’elle se situe au niveau de la parole et du symbolique. Et il essaie de caractériser comment « la langue (…) s’éveille à sa véritable vie » [105], en lien au « Je humain individuel, (…) simplement ouvert, encore vide »[106]. Plus encore, il dit que c’est un « miracle » qui « est entièrement signe », et qu’alors « a lieu la Révélation d’une éternelle nouveauté » qui « renouvelle la Création immémoriale pour en faire un présent sans cesse recréé à neuf ». En effet, ajoute-t-il, « la parole de l’homme est symbole. A chaque instant, elle est recréée dans la bouche de celui qui parle, cependant, c’est uniquement parce qu’elle est dès le commencement et qu’elle porte déjà en son sein chaque locuteur qui un jour en elle opère le miracle du renouvellement »[107]. Bref, la parole en ce qu’elle symbolique, dit Rosenzweig, est un lieu qui porte en son sein la parole singulière de chaque sujet parlant, et elle est créatrice, créatrice d’un perpétuel nouveau.

            En termes lacaniens, Rosenzweig nous parle du symbolique créateur, fondateur, que chaque sujet porte potentiellement en lui, et qui porte en lui la parole singulière de chaque sujet singulier. Cela va, comme le montre Lacan, avec un grand Autre symbolique. Cet Autre avec un grand A, Rosenzweig, dans sa pensée religieuse, le relie à Dieu.

            En plus de cela, j’aimerais d’ailleurs préciser, pour montrer les échos entre Rosenzweig et la psychanalyse, puisque j’ai parlé du lien entre le symbolique et le réel, que par son livre L’Etoile de la Rédemption, Rosenzweig introduit d’une certaine manière la question de la mort (du réel) dans la tradition philosophique.

            Pour ma part, en psychanalyste athée, je vois dans les formulations de Rosenzweig, élaborant la tradition juive, une métaphorisation spécifique, religieuse (on pourra en trouver d’autres, par exemple philosophique, littéraire ou poétique), de la capacité de création de la parole, du symbolique. De la parole, du symbolique qui, dans la psychanalyse telle que je l’entends, s’ancre dans l’accueil et l’être-ensemble au sein la détresse fondamentale, et ouvre à une acceptation de l’existence du réel et au déploiement du désir. Cet accueil et cet être-ensemble, symboliques et non imaginaires, ils relèvent, dirais-je avec Israël et Rosenzweig, d’un amour symbolique et d’une intersubjectivité ouvrante, tous deux créateurs.

            Et, concernant le processus psychanalytique, l’accueil et l’être-ensemble (pour reprendre ce terme d’Israël) de la parole et du symbolique, ou du dire, de l’énonciation et de l’écoute, cela naît d’une distance, une séparation, et du vide qui en suit et permet la création de la parole. Entre sujets dans cet être-ensemble de un à un, de désir à désir.

            D’ailleurs, pour insister sur l’articulation entre séparation et être-ensemble dans le lien de parole symbolique, j’aimerais rappeler que symbolôn, en grec ancien, cela signifie, dans une relation d’alliance et d’hospitalité, à la fois la séparation et le lien. En effet, le symbolôn est un signe de reconnaissance dans les relations d’hospitalité. Très précisément, c’est un objet coupé en deux, dont deux hôtes conservaient chacun une moitié. Ces deux parties rapprochées servaient en Grèce antique à faire reconnaître les porteurs et à prouver les relations d’alliance et d’hospitalité, d’accueil contractées antérieurement. Bref, le symbolique, comme symbolôn, implique une articulation entre l’être ensemble et la séparation. En ce sens, le lien de parole désirant, en psychanalyse, prend une forme spécifique, symbolique : il articule séparation et alliance. Et la psychanalyse élabore spécifiquement, et de manière particulièrement subjectivante, ce qu’il en est plus généralement du lien de parole désirant et du symbolique.

            Dans le zigzag de mes réflexions j’aimerais maintenant revenir à ce qu’Israël dit de l’amour, dans un long passage que je vous ai déjà en partie cité, mais que je vais citer entièrement : « L’innovation, l’inouï, le jamais vu, le jamais entendu constituent le domaine de l’amour. L’amour, c’est justement ce qui vient amener ce qui jusque-là n’existait pas pour une personne, pour un couple, pour un groupe, peu importe. L’amour n’est pas la soi-disant répétition d’un amour primordial. L’amour n’est jamais la répétition de ce qui a pu se jouer avec la mère, de ce qui a pu se fantasmer avec la mère. Cet amour-là n’a pour seule fonction que de disparaître, que de faire place nette par le deuil et c’est sur ce deuil que les expériences nouvelles ouvertes sur l’avenir peuvent se développer, peuvent se dérouler, peuvent se jouer (…). Ce qui fait que, encore une fois, le poète ou le chanteur ont parfaitement raison de dire lorsqu’ils disent que ’’l’amour, c’est toujours la première fois’’. Ca n’est pas la répétition. L’amour ne renforce pas le Moi. Il crée le sujet. C’est la fonction de la psychanalyse. »[108]. Et

            Ici Israël insiste sur l’apport spécifique de sa pensée de l’amour qui, au profit d’un certain optimisme tragique, sort la psychanalyse du pessimisme de Freud – pessimisme certes dialectique (109)- concernant l’amour, le lien à l’autre, la possibilité d’une solide subjectivation. Et ce quel que soit l’immense apport de Freud, qu’élabore Israël.

Mais avant de continuer sur Israël, je voudrais citer Freud en réponse à Viereck : « L’humanité ne choisit pas le suicide, car la loi de son existence abhorre la route directe vers son objectif. La vie doit accomplir son cycle d’existence. Chez chaque personne normale, le désir de vie est assez fort pour contrebalancer le désir de mort, bien qu’à la fin de désir de mort se montre plus fort ». Et Freud de parler de Nietzsche – ce qui signifie qu’il connaissant bien l’oeuvre de ce dernier, quoiqu’il en dise ailleurs – : « Il est surprenant de voir à quel point son intuition préfigure nos découvertes. (…) Personne d’autre que lui n’a si profondément ressenti la dualité des motivations de la conduite humaine et l’insistance du principe de plaisir à prédominer indéfiniment »; avant de citer le Zarathoustra de Nietzsche : « La douleur dit: Passe et finis ! / Mais toute joie veut l’éternité. Veut la profonde éternité ! » »(109). Ce que pour ma part, concernant Freud, j’élabore en caractérisant son pessimisme de dialectique.

            Mais surtout, Israël nous parle du dire et de l’énonciation créateurs, liés à l’amour tel qu’il l’entend, et qui crée du nouveau, et qui est la fonction de la psychanalyse. Car la psychanalyse, je l’ai dit, ça crée de la nouvelle parole, du nouveau signifiant, plus même ça produit le vide qui va permettre le saut signifiant qui va permettre changement de discours. Autre manière de dire que c’est là une forme de poésie spécifique.

            Et, concernant cette question de l’amour créateur, j’aimerais ici, pour insister sur l’intérêt de la pensée de Rosenzweig pour nous, mais aussi pour insister sur le rapport d’Israël à Rosenzweig, citer un passage de Rosenzweig qui exprime une conception très proche de l’amour comme créateur. En effet, Rosenzweig parle de l’amour du côté de l’amant qui est « cette autodonation chaque instant recommencée »[109], « qui ne veut pas cesser d’être neuf »[110], « l’amour (…) ne cesse de ressurgir à neuf ; c’est un permanent recommencement au départ »[111].

            J’en reviens maintenant à l’apport d’Israël. A mon sens, je l’ai dit, Israël est infidèlement fidèle à Lacan. Il élabore et approfondit son enseignement pour produire une avancée pratique et théorique spécifique. Enfin, c’est ce que je pense moi, car d’un point de vue lacano-freudien plus strict, Israël céderait quelque peu à l’idéalisme. Mais, à l’expérience que j’ai de la psychanalyse, je dirais pour ma part qu’Israël a raison sur ces points et qu’il a ouvert le freudo-lacanisme à ce que j’appellerais un optimisme tragique – opposé à l’optimisme indemnisant du discours courant normopathe. D’un côté, j’utilise ici le terme de tragique, car Israël va dans le sens de la constatation freudienne, à la fois lucide et tragique, du fait que, pour beaucoup de sujets, l’existence courante de la compulsion de répétition massive, avec la décharge pulsionnelle massive et directe qui va de pair, a des conséquences massivement désubjectivantes, pour les sujets et le collectif. De l’autre, Israël ouvre à un optimisme tragique, pour différentes raisons. Premièrement, il nous aide à mieux appréhender en quoi, il est bien possible, concernant certains patients désubjectivés, d’ouvrir malgré tout les choses, de les faire entrer dans la parole et dans la subjectivité. Alors, le travail psychanalytique peut mener jusqu’à une subjectivation où la répétition se fait en partie créatrice. Ce qui fait que, s’il y a répétition chez le sujet, elle ne prend pas – plus – une forme désubjectivante. Et peut devenir solidement dialectisée.

            Deuxièmement, par rapport à Lacan, mais aussi Freud, l’apport d’Israël permet d’envisager de manière solide en quoi l’amour, la joie, et l’accueil de la subjectivité et de l’autre, en tant que symboliques et non imaginaires, dans l’intersubjectivité ouverte, peuvent avoir leur place dans le travail psychanalytique.

            Troisièmement, l’apport d’Israël permet d’ouvrir la psychanalyse à quelque chose comme une autonomie discursive et psychique. Avec toutes les implications que cela a pour que la psychanalyse, comme le pointe Lacan, je l’ai rappelé, aide la sujet dans le sens d’une une sortie de la tutelle – et j’ajouterais moi : que ce soit dans la relation institutionnelle ou dans la tutelle inhérente à la binarité, l’androcentrisme, l’hétéronormativité.

            Et pour continuer sur Israël, c’est d’ailleurs son optimisme tragique qui fait qu’il ne peut suivre Freud ni Lacan sur l’hypothèse de la pulsion de mort comme compulsion de répétition désubjectivante chez tous les sujets. Et qu’il ne peut suivre, comme il le dit aussi, Lacan sur ses réflexions sur le stade du miroir ou sur le père comme « père-version ». Toutefois, concernant la pulsion de mort, il propose une réflexion fort lucide sur la Schadenfreude, la jouissance sadique de la souffrance de l’autre,inhérente au fonctionnement du sujet pris dans la compulsion de répétition sous sa forme désubjectivante[112]. Il propose aussi une conception du narcissisme et de la transmission qui sont fort ouvrantes.

**

            En conclusion, j’aimerais insister sur le fait que c’est pour ma part en très bonne partie dans la méditation d’Israël, en plus de Lacan[113], que je trouve dans ma pratique psychanalytique, une manière de soutenir le psychanalysant vers la possibilité d’une naissance de la subjectivité, mais aussi d’une solide subjectivation, par la pratique du lien de parole désirant et de la parole créatrice.

            C’est pour cela que je pense que, face à tout ce qui dans notre situation contemporaine, rend la parole, le lien de parole, la naissance de la subjectivité et la subjectivation si difficiles, les choses sont malgré tout ouvrables, parfois, grâce à l’accueil et à la rencontre psychanalytiques. En effet, celles-ci ouvrent à la création d’un lien de parole et la création de parole, à la nouveauté de parole et au fait d’y faire avec son symptôme, ses évitements, malgré tout – parce la répétition a été ouverte.

            Bref, avec les sujets pas encore nés à leur subjectivité, je pense avec Israël, que, comme le dit d’ailleurs Lacan, l’offre du psychanalyste crée la demande : comme le décline Israël, il est possible de créer un lien psychanalytique, un lien de parole désirant, qui amène le sujet à accéder à une parole subjective désirante.

            Et puis, avec le sujet déjà subjectivé, une telle pratique de la psychanalyse, tragiquement optimiste donc, permet au psychanalysant de se subjectiver solidement. Ce concernant les différentes dimensions de la vie psychique et de la parole que j’ai essayé d’articuler dans ce texte : du symbolique, du réel et de l’imaginaire ; mais aussi de la dénormativation et de la singularisation du discours du sujet par rapport au discours collectif et aux dispositifs de pouvoir – avec ce que cela implique d’autonomisation psychique et discursive, de sortie de la mise sous tutelle et de débinarisation – ; ou encore du surmoi ; de la bisexualité psychique (et de la sexuation) ; du destin des pulsions ; de la détresse fondamentale ; et puis donc du lien à l’autre, bref de l’intersubjectivité envisagée de manière accueillante, créatrice, ouverte, détotalisante, et donc non narcissique. A ceci s’ajoute d’ailleurs la dimension du sentiment d’existence subjective – qu’a éclairée Winnicott.


[1] Je remercie vivement Patrick Martin-Mattera et Alexandre Lévy de leur invitation à l’UCO et de leurs retours sur ma présentation.

[2] Sur la création, ici je fais référence à la réflexion de Patrick-Martin-Mattera dans Théorie et clinique de la création. Perspective psychanalytiqueAnthropos-Economica, 2005.

[3]

[4] J’élabore ici Freud qui parle plutôt de plasticité des pulsions.

[5] Sur cette question, bien des références seraient à donner. Je me contenterai de faire référence, concernant l’hétéronormativité et la binarité, à Patricia Gherovici, Transgenre : Lacan et la différence des sexes, Paris, Stilus, 2021 ; Jorge N. Reitter, Heteronormativity and psychoanalysis, Routledge, 2023. Sur ce dernier ouvrage, j’ai fait une recension ici : https://dimitrilorrain.org/2023/01/13/sortie-de-heteronormativity-and-psychoanalysis-de-jorge-n-reitter-routledge-2023/

[6] Winnicott me semble d’ailleurs particulièrement intéressant aussi.

[7] https://dimitrilorrain.org/2022/07/22/apports-de-la-psychanalyse-creative-texte-paru-dans-lettre-de-la-fedepsy-n10-juillet-2022/

[8] M. Foucault, L’ordre du discours, Paris, Gallimard, 1971, p. 92-3.

[9] Concernant la tradition juive, je tiens à faire référence aux travaux de David Lemler, avec lequel j’ai eu la chance de beaucoup apprendre. Ici un enregistrement de la rencontre sur son livre Création du monde et limites du langage, Paris, Vrin, 2020,

 que j’ai organisée : https://dimitrilorrain.org/2022/01/18/david-lemler-univ-sorbonne-a-propos-de-son-ouvrage-creation-du-monde-et-limites-du-langage-librairie-des-bateliers-strasbourg-15-1-2022/

[10] F.-D. Sebbah, Levinas, Paris, Les Belles Lettres, 2000.

[11] Sur l’accélération, voir B. Stiegler, Dans la disruption, Paris, LLL, 2016 ; H. Rosa, Aliénation et accélération, Paris, La Découverte, 2012.

[12] Sur cette complexité et cette ambivalence, je renvoie à Be. Stiegler, op. cit.

[13]  Je préfère parler de cheminement de genre que d’identité de genre, pour insister sur le caractère dynamique de l’élaboration subjectivante de la question du genre par le sujet. Sur la question du genre, je renvoie en premier lieu aux travaux de P. Gherovici, op. cit. ; T. Goguel d’Allondans et Jonathan Nicolas (dir.), Choisir son genre ?, Chronique sociale, 2022 ;  André Michels, « De la pulsion comme subversion du genre », in Laurence Croix et Gérard Pommier (dir.), Pour un regard neuf de la psychanalyse sur le genre et les parentalités, Erès, 2018 ; Stéphane Muths, « ’’Un garçon dans un corps de fille’’, identités de genre et effraction pubertaire », in Thierry Goguel d’Allondans et Jonathan Nicolas (dir.), Choisir son genre ?, op.cit., p. 99-120 ; Jonathan Nicolas, « A l’ombre des jeunes gens en fleurs, une esquisse des identités adolescentes », in Thierry Goguel d’Allondans et Jonathan Nicolas (dir.), Choisir son genre ?, op.cit., à. 169-180 ; J. N. Reitter, op. cit. ;  Frédérique Riedlin, « Sur un air de famille(s). À partir d’une question de Judith Butler. La parenté est-elle toujours déjà hétérosexuelle ? », in Laurence Croix et Gérard Pommier (dir.), Pour un regard neuf de la psychanalyse sur le genre et les parentalités, Toulouse, Erès, 2018.

[14] B. Lévy, L’ère de la revendication, Paris, Flammarion, 2022. Voir : https://dimitrilorrain.org/2022/06/17/autour-de-benjamin-levy-pour-son-livre-lere-de-la-revendication-flammarion-2022/

[15] Lucien Israël, Boiter n’est pas pécher, Strasbourg/Toulouse, Arcanes/Erès, 2010, p. 83.

(16) Sur cette question de la masculinité ouverte, je renvoie paticulièrement à I. Jablonka, Des hommes justes, Paris, Seuil, 2019; P. Farges, Le Muscle et l’esprit, Bruxelles, Peter Lang, 2020. Ou encore bell hooks, La volonté de changer, Divergences, 2021. Sur le mythe de la virilité, voir le livre du même nom d’Olivia Gazalé, Paris, Robert Laffont, 2017. Sur la servitude volontaire à laquelle cèdent certaines femmes, voir le livre de Manon Garcia, On ne naît pas soumise: on le devient, Paris, Flammarion 2018.

[16] Ne citons que Th. Laqueur, La Fabrique du sexe, trad. Michel Gautier, Paris, Gallimard, 1992.

(17): Sur la sexuation, envisagée selon un freudo-lacanisme ouvrt, voir P. Gherovici, op. cit.

[18] Dans le cas du sujet trans, voir particulièrement p. Gherovici, op. cit. Sur cette fluidification, voir S. Hefez, Transitions, Calmann-Lévy, 2020.

[19] Pour cette conflictualité entre ouverture et normativité binaire, androcentrée et hétérenormée chez Freud et Lacan, voir par exemple N. Reitter, op. cit.; P. Gherovici et M. Steinkoler (dir.), Psychoanalysis, gender, and sexualities, Londres et New York, Routledge, 2023: particulièrement les textes d’Elissa Marder, « Glôssa and ‘Counter-Will’: The Perverse Tongue of Psychoanalysis » (p.56-69) et de Darian Leader, « The Gender Question from Freud to Lacan » (p.70-93). Pour une critique ouvrante de Freud et de Lacan du point de vue de philosophies féministes, voir particulièrement M. Garcia, op. cit.; et C. Froidevaux-Metterie, La révolution du féminin, Paris, Gallimard, 2015.

[20] Op. cit.

[21] Dijon, Les Presses du réel, 2019.

[22] Lorsque je parle de binarité, je parle aussi d’androcentrisme et d’hétéronormativité. La binarité impliquant ces deux derniers.

[23] Lorsque je parle de binarité, cela implique aussi l’androcentrisme et l’hétéronormativité. C’est le même discours collectif qui relève des trois.

[24] Je renvoie aux réflexion sur la lathouse de A. Lévy et P. Martin-Mattera dans Patrick Martin-Mattera et Alexandre Lévy, « Le ’’concept’’ de lathouse dans l’œuvre de Jacques Lacan. Implications psychologiques, cliniques et sociales », Bulletin de psychologie, 2017/4, 550, p. 311-319.

[25] Question dont parle largement Lacan.

[26] Boiter n’est pas pécher, op. cit.

[27] J. Lacan, Le Séminaire, Livre XIX, Ou pire, 1971-1972, 15.12.71, éd. Valas, p. 27.

[28] « Qu’est-ce que les Lumières », in Vers la paix perpétuelle. Que signifie s’orienter dans la pensée ? Qu’est-ce que les Lumières ? , trad. J-F. Poirier et F. Proust, Flammarion, 1991.

[29] Boiter n’est pas pécher, p. 101.

[30] Sur cette question du lien de parole et du défait de lien de parole, je suis aussi marqué par les travaux de Winnicott, que j’élabore de manière personnelle. Winnicott parle pour sa part de « déprivation ».

[31] Alain Didier-Weill, Les Trois temps de la Loi, Paris, Seuil, 1995.

[32] Dans lequel il est, comme y insiste Lacan dans Le Séminaire : Livre XVI. D’un Autre à l’autre, 1968-1969, Paris, Seuil, 2006 ; et Israël dans Boiter n’est pas pécher, op. cit.

(33) Maggie Nelson, De la liberté, Paris, Sous-sol, 2022.

[33] Telle que l’éclairent Lacan et Israël. Lacan a pu parler un temps d' »ordre symbolique », mais il en est revenu à un moment de son enseignement.

(34) Fabrice Bourlez, Queer psychanalyse, Paris, Hermann, 2018.

[34] Sur cette question, voir parmi d’autres, dans une optique freudo-lacanienne, P. Gherovici, Lacan dans le ghetto, Paris, Le Bord de l’eau, 2016.

[35] S. Freud, dans Sigmund Freud présenté par lui-même.

[36] C’est une question qu’il me faudra traiter. En quoi la mythologie contemporaine, particulièrement les productions culturelles (série, chanson, films, livres, etc.) propose-t-elle de tels éléments ?

[37] Dans ce que je vais présenter là, je suis proche de ce que nous dit Winnicott, Conversations ordinaires, Paris, Gallimard, 1988.

[38] Comme l’a éclairé Lacan dans Le Séminaire : Livre XXIII. Le sinthome, 1975-1976, Paris, Seuil, 2005.

[40] Winnicott parle lui de « self » pour élaborer cette question du sentiment d’existence, concept que je ne retiens pas pour me situer dans l’héritage de Freud et de Lacan. Le sentiment d’existence, c’est là une question importante. J’aimerais juste ici préciser que je rejoins ici J.-M. Jadin (La structure inconsciente de l’angoisse, Strasbourg-Toulouse, Arcanes-erès, 2017) dans son souci d’articuler le freudo-lacanisme et cet apport de Winnicott. J.-M. Jadin travaille sur cette question aussi avec Anzieu, Diamantis et Dolto. Voir : https://dimitrilorrain.org/2021/02/19/jean-marie-jadin-langoisse-est-deja-un-exil-et-de-cet-exil-on-sort-par-le-desir/

[41] Lucien Israël, Boiter n’est pas pécher, op. cit. ; J.-R. Freymann, La naissance du désir, Strasbourg/Toulouse, Arcanes/Erès, 2005.

[42] Sur le laisser-être, voir A. Didier-Weill, Les Trois temps de la loi, op. cit.

[43] D. Espinet, Phänomenologie des Hörens. Eine Untersuchung im Ausgang von Martin Heidegger, Tübingen, Mohr Siebeck 2016.

[44] Idem.

[45] Martinus Nijhoff, p. 67

[46] Lucien Israël, La parole et l’aliénation, Strasbourg/Toulouse, Arcanes/Erès, 2007, p. 17.

[47] Idem, 134.

[48] J’élabore singulièrement sur le lien d’Israël à la tradition juive. Sur cette question, voir aussi D’A. Abécassis, voir son formidable texte sur la conception de l’interprétation de Lucien Israël, intitulé « Entre le MiDRaCH et l’interprétation psychanalytique », dans Psychanalyse et liberté, Arcanes 1999, volume collectif en l’honneur de Lucien Israël ;  J.-J. Rassial, La psychanalyse est-elle une histoire juive ? Paris, Seuil, 1981.

[49] Voir P. Martin-Mattera, Théorie et clinique de la création, op. cit. ;  A. Didier-Weill, Les Trois temps de la loi, op. cit., 44sq.

[50] Ce que Lacan a très bien mis en perspective. Et que Foucault et Derrida permettent aussi de penser.

[51] Que cet événement ait historiquement ait eu ou non lieu. Sur cette question, voir Rogozinski, Moïse l’insurgé, Paris, Cerf, 2022.

[52] Voir G. Haddad, Le péché originel de la psychanalyse, Paris, Seuil, 2007. Toutefois, G. Haddad ne tire à mon sens pas pleinement les implications concernant Lacan d’une telle prise en compte.

[53] J. Lacan, Le Séminaire, livre XVI., D’un Autre à l’autre, 1968-1969, op. cit., 11.12.68, p. 79. En cela il reprend explicitement la traduction anglaise dénommée Bible de King James, de 1611 : « I am that I am ».

[54] Les Trois temps de la loi, op. cit., p. 348.

[55] Sur cette question, voir entre autres G. Haddad, op. cit.

[56] Voir la conclusion de « Fonction et champ de la parole et du langage », in Ecrits, Paris, Seuil, 1966.

[57] Ainsi dans « La proposition de 67 » et dans « L’Etourdit ». Voir les Autres écrits, Paris, Seuil, 2001.

[58] Voir le chapitre sur la question dans Boiter n’est pas pécher.

[59] Boiter n’est pas pécher, op. cit., p. 53.

[60] Idem, p. 67.

[61] Les trois temps de la loi, op. cit. p. 341.

[62] Boiter n’est pas pécher, op. cit., p. 266.

[63] Il faudrait insister plus systématiquement sur la manière dont Israël reprend l’héritage de Freud et de Lacan. Mais dans ce texte, je préfère marquer l’écart, tout en marquant certains liens.

[64] J.-R. Freymann nous éclaire sur cet apport de l’œuvre d’Israël. Voir La naissance du désir, op. cit. ; ou Eloge de la perte, Strasbourg-Toulouse, Arcanes-érès, 2015

[65] Comme je l’ai dit en note, une autre dimension dont je parle trop peu dans ce texte est la mise en place du sentiment d’existence.

[66] Le Moi et la chair, op. cit. ; Moïse l’insurgé, op. cit.

[67] Boiter n’est pas pécher, op. cit., p. 65-66.

[68] Voir J.-R. Freymann, Eloge de la perte, op. cit.

[69] Idem, p. 66.

[70] Le Séminaire : Livre XI. Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, 1964, Paris, Seuil, 1973, leçon du 24.6.64.

[71] Boiter n’est pas pécher, op. cit., p. 292.

[72] Idem., p. 255.

[73] Idem., p 83

[74] Idem., p 83

[75] Idem., p 245

[76] Voir par exemple L’éducation à la majorité.

[77] Boiter n’est pas pécher, op. cit., p. 69.

[78] Idem., p. 286

[79] Idem., p. 266.

[80] Idem., p. 81.

[81] Il peut exister par ailleurs, dans l’existence du sujet, des autorités subjectivantes. Comme le dit Adorno dans son texte l’éducation à la majorité. Mais le psychanalyste n’est pas une autorité.

[82] Totalité et infini, op. cit., p. 314.

[83] Pulsions de mort, Strasbourg-Toulouse, Arcanes-erès, 2007, p. 189.

[84] Assez winnicottien d’ailleurs.

[85] Boiter n’est pas pécher, op. cit., 257.

[86] Serge Leclaire, Rompre les charmes,Inter Éditions, 1981, p. 167.

[87] Voir entre autres M. Safouan, Le Transfert et le Désir de l’analyste, Seuil, 1988.

[88] Voir aussi particulièrement F. Perrier, La Chaussée d’Antin : Œuvre psychanalytique I., Paris, Albin Michel, 2008 et La Chaussée d’Antin II. : Œuvre psychanalytique II., Albin Michel, 2008.

[89] Comme le dit F. Poché, La culture de l’autre. Une lecture postcoloniale d’Emmanuel Levinas, op. cit., p. 83.

[90] Ici la psychanalyse ouverte, créatrice, rencontre la philosophie la plus féconde, par exemple celle de Nietzsche, telle que l’éclaire E. Salanskis, Nietzsche, Paris, Belles Lettres, 2015.

[91] Totalité et infini, op. cit., p. 30.

[92] Ici joue sans doute sa méditation explicite de Barthes, et de son élaboration de la réflexion lacanienne sur l’imaginaire. Pour cette question, voir le Roland Barthes par Roland Barthes.

[93] Le Séminaire : Livre XVI. D’un Autre à l’autre, 1968-1969, op. cit., p. 103-104.

[94] Pour être rigoureux concernant l’amour selon Israël, il convient de préciser que sa méditation de la réflexion sur le discours amoureux de Barthes joue aussi un rôle dans sa conception de l’amour, et

[95] L. Israël, « La parole et l’aliénation », op. cit., p. 103.

[96] Op. cit, leçon du 24.6.64.

[98] Dans Difficile liberté, Paris, Albin Michel, 1963, p. 272-302.

[99] « Entre deux mondes », op. cit., p. 286-287.

[100] Idem, 283.

[101] Idem, 289.

[102] Idem, 284.

[103] Idem, 289.

[104] Paris, Seuil, 1982, p. 200.

[105] Idem, p. 162-163.

[106] Idem, p. 250.

[107] Idem, p. 162-163.

[108] L. Israël, « La parole et l’aliénation », op. cit., p. 103.

[109] L’Etoile de la rédemption, op. cit., p. 232

(109) Interview de Freud par Vereck, que l’on trouve en ligne en français. Citée par J.-M. Rabaté, Lacan l’irritant, Paris, Stilus, 2023, p. 35.

[110] Idem, p. 233.

[111] Idem, p. 303.

[112] Pulsions de mort, op. cit.

[113] Mais aussi de Winnicott.

Chères amies, chers amis,

Voir: https://www.rcf.fr/articles/culture-et-societe/la-question-du-genre-sujet-pregnant-pour-les-ados-et-les-adultes

Ils y parlent de leur récent ouvrage « Choisir son genre? » (Chronique sociale, 2022).

Bonne écoute !

Chères amies, chers amis,

Je vous mets ici le lien vers la passionnante intervention de Patricia Gherovici à la librairie Le Divan (Paris), le 12 octobre 2021. Elle y dialogue, entre autres, avec Luis Izcovich et Patrick Landman, à propos de son très important ouvrage « Transgenre. Lacan et la différence des sexes (Stilus, 2021) :

En effet, le livre majeur de Patricia Gherovici ouvre à une avancée fondamentale dans la réflexion psychanalytique contemporaine, en ce qui concerne la clinique des sujets trans, mais aussi plus généralement concernant ce que la prise en compte des subjectivités trans permet d’ouvrir en psychanalyse et dans la pensée et dans la société contemporaines.

Pour cela, la réflexion de l’autrice retraverse Freud et Lacan autrement. Cela ouvre une nouvelle lecture de leurs œuvres, mais aussi à une psychanalyse – et à une psychanalyse freudo-lacanienne (1) – prenant pleinement en compte la diversité sexuelle et la diversité des cheminements de genre, mais aussi la féconde démocratisation qui a lieu dans les jeunes générations, avec ce qu’elle apporte de fécond pour la subjectivation (2).

Présentation de l’éditeur (3)

Ce livre porte sur un sujet d’actualité, celui de l’identité sexuelle. Relève-t-elle de l’anatomie, de la culture, du discours ? Quelle est la part du choix du sujet par rapport à l’identité assignée ?
Il s’agit, dans cet ouvrage en français, de la version augmentée du livre Transgender Psychoanalysis, paru en 2017 aux États-Unis. Au moment où l’on assiste à des bouleversements de société concernant le sexe et les transformations du corps, ce livre constitue une contribution fondamentale au débat sur la norme sexuelle.

Il prend appui sur des questions qui traversent la société américaine et il aborde, à partir des récits cliniques, la place de la psychanalyse avec des patients dits « trans ».

Traduit de l’anglais par Marie-Mathilde Bortolotti-Burdeau.

Patricia Gherovici est psychanalyste, elle exerce à Philadelphie et à New York. Elle a obtenu en 2020 le Sigourney Award pour son travail clinique et théorique à propos de la question du genre et de la communauté latino aux Etats-Unis.

Elle a est la co-fondatrice et la directrice du Philadelphia Lacan Group et de l’Associate Faculty, Psychoanalytic Studies Minor, University of Pennsylvania (PSYS).

Elle est membre honoraire de l’IPTAR, l’Institute for Psychoanalytic Training and Research à New York.

Elle participe aussi aux travaux de l’institution de Formation Pulsion : https://pulsioninstitute.com/

Elle est encore membre fondatrice de l’institut de Das Unbehagen qui associe autour de la psychanalyse des cliniciens, des universitaires, des artistes et des intellectuels.

A noter encore: sa passionnante intervention (en anglais) sur le futur de la psychanalyse (avec le Covid, la mondialisation des échanges psychanalytique grâce à Internet…), sur le site de Vanessa Sinclair (New York), dans le cadre du podcast « Rendering unconscious »:

RU212: PATRICIA GHEROVICI – IS THERE A FUTURE FOR PSYCHOANALYSIS?

D’ailleurs, je vous conseille très vivement ce podcast: http://www.renderingunconscious.org/

Ici le site (en anglais) de Patricia Gherovici : https://www.patriciagherovici.com/

Et le site passionnant (en anglais), que je vous conseille (beaucoup de vidéos, de textes etc.) de Das Unbehagen : http://dasunbehagen.org/


​Parmi ses autres livres, l’on trouve son absolument passionnant « Lacan dans le ghetto. Psychanalyser le « syndrome porto-ricain », qui a reçu le Gradiva Award et le Boyer Prize. Mais aussi  Please Select Your Gender: From the Invention of Hysteria to the Democratizing of Transgenderism (Routledge, 2010).

Elle a aussi publié différents ouvrages collectifs : avec Manya Steinkoler, Lacan On Madness: Madness Yes You Can’t ( Routledge, 2015) et Lacan, Psychoanalysis and Comedy (Cambridge University Press, 2016); avec Chris Christian, Psychoanalysis in the Barrios: Race, Class, and the Unconscious  (Routledge, 2019, vainqueur du Gradiva Award et du American Board and Academy of Psychoanalysis Book Prize.

Particulièrement : à noter la sortie d’un nouveau passionnant livre collectif qu’elle a dirigé  avec Manya Steinkoler : Psychoanalysis, Gender and Sexualities: From Feminism to Trans* (Routlegde, novembre 2022) :

https://www.routledge.com/Psychoanalysis-Gender-and-Sexualities-From-Feminism-to-Trans/Gherovici-Steinkoler/p/book/9781032257600

NOTES :

(1) : Pour un telle psychanalyse freudo-lacanienne ouverte, voir: Benjamin Lévy, L’ère de la revendication, Flammarion, 2022 ( https://dimitrilorrain.org/2022/01/18/a-noter-la-sortiede-louvrage-de-benjamin-levy-lere-de-la-revendication-flammarion-janvier-2022/); Dimitri Lorrain, « Apports de la psychanalyse créative », in Lettre de la FEDEPSY n°10, juillet 2022 (https://dimitrilorrain.org/2022/07/22/apports-de-la-psychanalyse-creative-texte-paru-dans-lettre-de-la-fedepsy-n10-juillet-2022/; André Michels, « De la pulsion comme subversion du genre », in Laurence Croix et Gérard Pommier (dir.), Pour un regard neuf de la psychanalyse sur le genre et les parentalités, Erès, 2018.; Stéphane Muths, « ’’Un garçon dans un corps de fille’’, identités de genre et effraction pubertaire », in Thierry Goguel d’Allondans et Jonathan Nicolas (dir.), Choisir son genre ?, op.cit., p. 99-120; Jonathan Nicolas, « A l’ombre des jeunes gens en fleurs, une esquisse des identités adolescentes », in Thierry Goguel d’Allondans et Jonathan Nicolas (dir.), Choisir son genre ?, op.cit., à. 169-180; Jorge N. Reitter, Heteronormativity and Psychoanalysis, Routledge, 2023: https://dimitrilorrain.org/2023/01/13/sortie-de-heteronormativity-and-psychoanalysis-de-jorge-n-reitter-routledge-2023/; Frédérique Riedlin, « Sur un air de famille(s). À partir d’une question de Judith Butler. La parenté est-elle toujours déjà hétérosexuelle ? », in Laurence Croix et Gérard Pommier (dir.), Pour un regard neuf de la psychanalyse sur le genre et les parentalités, Toulouse, Erès, 2018. Voir encore notre réflexion collective au séminaire « Freud à son époque et aujourd’hui » (FEDEPSY): https://dimitrilorrain.org/seminaire-freud-a-son-epoque-et-aujourdhui/

(2) :  Voir Benjamin Lévy, L’ère de la revendication, op. cit.

(3) : https://www.editions-stilus.com/transgenre.html

Chères amies, chers amis,

Pour celles et ceux d’entre vous qui lisent l’anglais, je vous informe ici de la sortie du très important ouvrage de mon ami Jorge Reitter, « Heteronormativity and psychoanalysis » (1), avec une belle préface de Patricia Gherovici.

*

Dans ce livre nourri en profondeur de l’expérience de la cure, et écrit de manière fort vivante, Jorge Reitter nous éclaire sur ce qu’il appelle l’« expérience gay » envisagée dans sa spécificité, et sur la psychanalyse depuis cette expérience.

Sa réflexion élabore, de manière rigoureusement psychanalytique, les apports de la pensée de Michel Foucault, mais aussi des études féministes, queer, lesbiennes et gaies. Elle nous éclaire sur la manière dont le discours collectif hétéronormatif et binaire oriente les pratiques et les théories psychanalytiques vers une norme désubjectivante. Et en quoi cela amène à une scotomisation ou à un rejet de la subjectivité des sujets gays, et à leur normalisation s’opposant à leur subjectivation.

Aussi ce livre nous permet-il d’appréhender la position du sujet gay dans ce que Jorge Reitter appelle – en élaborant Foucault – le « dispositif de l’hétéronormativité », c’est-à-dire le dispositif de pouvoir, portant sur la sexualité, que déploie le discours collectif hétéronormatif et binaire. Un point important est d’ailleurs que ce discours collectif voit dans l’hétérosexualité la seule forme de sexualité légitime, et donc rejette la diversité sexuelle.

De plus, nous pouvons noter que l’auteur ne parle pas de l’hétérosexualité comme en soi normative ; ce que j’élabore ainsi : c’est la forme binaire (désubjectivée) de l’hétérosexualité qui est normative, mais une autre hétérosexualité (subjectivée) existe bien, même si minoritaire, à l’écart de l’hétéronormativité.

Ainsi, plus généralement, ce livre nous aide à appréhender les ressorts et l’histoire de l’hétéronormativité et de la binarité pour chaque sujet, qu’il soit LGBT+ ou hétéro.

Pour cela, Jorge Reitter relit Freud et Lacan en détails, en essayant de « ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain ». Il rappelle que Freud nous a révélé la contingence de l’objet sexuel. Ce qui fait que – comme le disait Freud lui-même – l’homosexualité ne peut être considérée comme « pathologique ». Bref, il n’existe pas de norme sexuelle, et il s’agit d’essayer d’en tirer toutes les conséquences.

Cela permet à Jorge Reitter, en s’appuyant sur toute une bibliographie souvent encore à découvrir en France, d’éclairer ce qui dans les œuvres de Freud et de Lacan pose de manière géniale les problèmes fondamentaux de la subjectivité et de la psychanalyse, mais aussi ce qui participe de l’hétéronormativité et de la binarité.

En ce sens, le complexe d’Oedipe, montre l’auteur, vaut aussi bien pour les sujets non hétérosexuels. Plus largement, le complexe d’Oedipe est relié dans le livre à la « tâche », pour le sujet, « de devenir indépendant de l’autorité (du désir) des parents » (2).  

Plus encore, Jorge Reitter nous propose une formulation fort élaborative, quand il établit que le sujet gay reconnaît la différence des sexes – envisagée au plus près de la clinique, et de manière non hétéronormative ni binaire (3). Juste, ajoute-t-il, le sujet gay se positionne autrement par rapport à celle-ci que le sujet hétérosexuel.

Bref, ce livre nous permet donc d’envisager les problèmes classiques de la psychanalyse (comme ceux du complexe d’Oedipe ou du complexe de castration, ou encore celui de la différence des sexes, mais aussi celui du symbolique) sous un nouveau jour, pleinement ouvert à la diversité sexuelle et dégagé de la gangue hétéronomative et binaire.

Et, en suivant les réflexions de Jorge Reitter, nous pouvons reprendre à notre compte de manière créative – et non normative – l’interrogation fondamentale de Freud sur le rôle central de la sexualité dans la subjectivité, et dans l’enfance du sujet : sur la sexualité en ce qu’elle est fondamentalement hors-norme – queer diront certains.

Cela ouvre au fait de solidement prendre en compte – avec Lacan – le donné fondamental consistant dans le fait que, pour citer Jorge Reitter, « être dépendant de l’Autre et être très marqué par son désir est une condition nécessaire » (4) à la subjectivation. Car, dirais-je, ce sont, dans un premier temps, cette dépendance à l’Autre (à l’Autre du langage, mais aussi à l’Autre qui a donné au sujet le langage) et cette marque du désir (liée à cette dépendance à l’Autre), qui permettront au sujet, dans un deuxième temps, de devenir indépendant de l’autorité, du désir, des parents.

Dans la cure, cela nécessite le fait que la parole du sujet déploie ce qu’il en est du signifiant, mais aussi que « l’attention de l’écoute analytique (soit) portée sur la structure du signifiant » (5).

D’ailleurs, dans son insistance de l’émancipation du sujet par rapport aux autorités, Jorge Reitter rejoint à mon sens l’insistance de Serge Leclaire, dans son débat avec Lacan, sur le fait que le désir de l’Autre gagne, dans la cure, à prendre une forme « un peu déliée » (6). En d’autres termes, il gagne à prendre une forme pleinement créative, dégagée de toute volonté directive (7). On le voit, chez Jorge Reitter comme chez Leclaire, c’est là une lecture de Lacan – et de son éclairage sur la créativité du signifiant – qui s’émancipe de Lacan, lorsque cela est nécessaire.

Aussi, au regard des vifs et fort compréhensibles débats contemporains à son propos (8), le complexe d’Oedipe (comme son pendant le complexe de castration) n’apparaît-il pas comme quelque chose d’en soi normalisateur, même si son élaboration a pu, chez Freud et après lui, prendre une forme hétéronormative et binaire.

Par là même, ce livre fort important nous propose une articulation très subtile, et au plus près de l’expérience psychanalytique, entre psychanalyse et politique. Car nous trouvons ici une réflexion très opérationnelle sur la question du pouvoir – en lien au langage. En effet, de manière très concrète, pour Jorge Reitter, il s’agit dans la cure d’ « être attentif à la place que le sujet a dans le discours qui le nomme, et qui le situe dans des relations de pouvoir » (9).

Cela nous permet aussi de nous rappeler ce que dit Lacan, en passant par les Lumières, de la relation de la psychanalyse au pouvoir : « Et dans (…) mes Écrits, vous le voyez (…) j’invoque les Lumières. Il est tout à fait clair que les Lumières ont mis un certain temps à s’élucider. (…). Contrairement à tout ce qu’on en a pu dire, les Lumières avaient pour but d’énoncer un savoir qui ne fût hommage à aucun pouvoir » (10).

En somme, cet ouvrage constitue un apport fondamental sur tout un ensemble de questions cruciales. Il en va là de la mise en place d’une psychanalyse  – et d’une psychanalyse freudo-lacanienne (11) – ouverte à la fois à la diversité sexuelle, à la diversité des cheminements de genre,  mais aussi à la féconde démocratisation qui a lieu dans les jeunes générations, avec ce qu’elle apporte de fécond pour la subjectivation (12). Cette psychanalyse ouverte se positionnant de manière psychanalytique contre les discriminations. Ici, l’enjeu est aussi que cette psychanalyse ouverte soit aussi capable de soutenir solidement la subjectivation des sujets, en utilisant pour cela les apports cliniquement fondamentaux, et toujours actuels (pour peu qu’on les réinterprète de manière créative comme le fait l’auteur), de Freud et de Lacan.

Et je finirai sur ce point : Jorge Reitter insiste sur le fait que la psychanalyse qui se positionne contre les discriminations, c’est aussi la psychanalyse qui se positionne contre elles dans les institutions psychanalytiques. Ce alors que l’institution psychanalytique a mis tant de temps à dépathologiser l’homosexualité. D’ailleurs, l’institution psychanalytique, en cela, a bien été contre la volonté de Freud qui, il s’agit de le rappeler, était favorable au fait que des gays ou des lesbiennes deviennent analystes. C’est bien ce que montre le fait qu’il a longtemps collaboré avec Hirschfeld, ce sexologue et militant historiquement important pour la reconnaissance des droits LGBT (13).

*

Présentation de l’ouvrage par l’éditeur 

Heteronormativity and Psychoanalysis proposes a critical reading of the Freudian and Lacanian texts that paved the way for a heteronormative bias in the theory and practice of psychoanalysis.

Jorge N. Reitter’s theoretical-political project engages in a genealogy of how psychoanalysis approached the ‘gay question’ through time. This book determinedly seeks to dismantle the heteronormative bias in the theories of psychoanalysis that resist new discourses on gender and sexuality. Drawing on developments by Michel Foucault and lesbian and gay studies on queer theory and feminist theorizing, Reitter draws attention to the normalizing devices that permanently regulate sexuality neglected by psychoanalysis as producers of subjectivities.

Accessibly written, Heteronormativity and Psychoanalysis will be key reading for psychoanalysts in practice and in training, as well as academics and students of psychoanalytic studies, gender studies, and sexualities.

Table des matières

Prologue by Patricia Gherovici

Prologue to the first edition

I. Heteronormativity and psychoanalysis

1) Oedipus gay

2) The original entanglement. How psychoanalysis could not escape the heteronorm

3) Oedipus reloaded

4) Towards a post-heteronormative Oedipus

II. Miscellanea

5) On the political incorrectness of eroticism

6) Rethinking the possible as such

7) Felix Julius Boehm

III. Bonus tracks

8) Talking with Jorge Reitter : neither the Other nor sexuality exists outside of power relations

Epilogue

Jorge N. Reitter est psychanalyste d’orientation lacanienne, il vit et exerce à Buenos Aires (Argentine).

Il enseigne à l’Université de la République, Uruguay. Il a enseigné à la Faculté de Psychologie de l’Université de Buenos Aires et à l’Université Nationale Autonome de Zacatecas (Mexique).

Pour une présentation de l’ouvrage (en espagnol), sur la passionnante et fort subtile Chaîne Youtube Asociación Libre (en espagnol), portant sur la psychanalyse, avec Matias Tavil, voir :

Jorge N. Reitter intervient aussi régulièrement sur Asociación Libre, animée par Matias Tavil, et que je vous conseille vivement si vous comprenez l’espagnol :

https://www.youtube.com/channel/UCn-ca92YLNQjj_GSE4zxvag

NOTES :

(1) : La page Internet du livre: https://www.routledge.com/Heteronormativity-and-Psychoanalysis-Oedipus-Gay/Reitter/p/book/9781032171845#

(2) : Heteronormativity and Psychoanalysis, p. 53.

(3) : Pour une clinique et une théorie ni hétéronormative ni binaire de la différence de sexes, voir P. Gherovici, Transgenre, Lacan et la différence des sexes, Stilus, 2021. Voir aussi Serge Hefez, Transitions, Calmann-Lévy, 2020.

(4) : Heteronormativity and Psychoanalysis, p. 60.

(5) : Heteronormativity and Psychoanalysis, p. 31.

(6) Serge Leclaire, Rompre les charmes, Inter Éditions, 1981, p. 167.

(7) : De ce point de vue, en ce qui concerne l’histoire de la psychanalyse en France, l’apport de Lacan, pour génial et mettant en crise le caractère massivement directif de l’enseignement de Freud (voir Moustapha Safouan, Le Transfert et le Désir de l’analyste, Seuil, 1988), n’a pas été sans réintroduire une certaine directivité. Leclaire, comme d’autres de ses élèves (Perrier La Chaussée d’Antin : Œuvre psychanalytique I., Paris, Albin Michel, 2008 et La Chaussée d’Antin II. : Œuvre psychanalytique II., Albin Michel, 2008), Lucien Israël (Boiter n’est pas pécher, Arcanes/Erès, 2010)…), proposent de mettre en crise de l’intérieur de l’apport lacanien le reste de directivité qui habite l’enseignement de Lacan.

(8) : Plus en détails, Jorge Reitter débat avec son ami Fabrice Bourlez sur cette question du complexe d’Œdipe. Dans son fort intéressant ouvrage Queer psychanalyse (Hermann, 2018), Fabrice Bourlez propose en effet une psychanalyse post-oedipienne, nourrie en premier lieu de Deleuze et de Guattari (L’Anti-Œdipe, Paris, 1972).

(9) : Heteronormativity and Psychoanalysis, p. 15.

(10) : J. Lacan, Le Séminaire, Livre XIX, Ou pire, 1971-1972, 15.12.71, éd. Valas, p. 27.

(11) : Pour un telle psychanalyse freudo-lacanienne ouverte, voir: Benjamin Lévy, L’ère de la revendication, Flammarion, 2022 ( https://dimitrilorrain.org/2022/01/18/a-noter-la-sortiede-louvrage-de-benjamin-levy-lere-de-la-revendication-flammarion-janvier-2022/); Dimitri Lorrain, « Apports de la psychanalyse créative », in Lettre de la FEDEPSY n°10, juillet 2022 (https://dimitrilorrain.org/2022/07/22/apports-de-la-psychanalyse-creative-texte-paru-dans-lettre-de-la-fedepsy-n10-juillet-2022/; André Michels, « De la pulsion comme subversion du genre », in Laurence Croix et Gérard Pommier (dir.), Pour un regard neuf de la psychanalyse sur le genre et les parentalités, Erès, 2018.; Stéphane Muths, « ’’Un garçon dans un corps de fille’’, identités de genre et effraction pubertaire », in Thierry Goguel d’Allondans et Jonathan Nicolas (dir.), Choisir son genre ?, op.cit., p. 99-120; Jonathan Nicolas, « A l’ombre des jeunes gens en fleurs, une esquisse des identités adolescentes », in Thierry Goguel d’Allondans et Jonathan Nicolas (dir.), Choisir son genre ?, op.cit., à. 169-180; Frédérique Riedlin, « Sur un air de famille(s). À partir d’une question de Judith Butler. La parenté est-elle toujours déjà hétérosexuelle ? », in Laurence Croix et Gérard Pommier (dir.), Pour un regard neuf de la psychanalyse sur le genre et les parentalités, Toulouse, Erès, 2018. Voir notre réflexion collective au séminaire « Freud à son époque et aujourd’hui » (FEDEPSY): https://dimitrilorrain.org/seminaire-freud-a-son-epoque-et-aujourdhui/

(12): Pour cette démocratisation, voir Benjamin Lévy, op. cit.

(13) : Sur Hirschfeld et la proximité de Freud avec lui, voir P. Gherovici, Transgenre, Lacan et la différence des sexes, Stilus, 2021, p. 82-91.




Au regard de l’évolution contemporaine des discours et des mécanismes psychiques, j’aimerais ici insister sur un point qui me semble particulièrement important. Tout un ensemble de discours collectifs avancent de nos jours que la psychanalyse sous sa forme actuelle serait « dépassée » – souvent pour justifier sa minoration institutionnelle. Or cela ne me semble pas juste.

            En effet, s’il s’avère que la psychanalyse a pu souvent être dénaturée et devenir dogmatique, et ainsi renier sa créativité fondamentale, cela n’est heureusement pas toujours le cas. Elle existe aussi de nos jours sous une forme rigoureuse et créative (ce qui est la même chose). Dans ce cas-là, je dirais qu’elle se centre sur la création d’un lien de parole qui ouvre à la création du lien psychanalytique en tant que tel[1]. Bien sûr, la psychanalyse ne se réduit pas à ce lien de parole, que je définis plus loin comme désirant, même si c’est là selon moi une dimension importante, pour faire advenir et se déployer le processus psychanalytique.

            Sous cette forme, la psychanalyse élabore sur les critiques qui lui sont adressées. De plus, elle remet au travail ses apports, afin de prendre en compte les subjectivités contemporaines.

            Dès lors, la psychanalyse a une très grande efficacité subjectivante, comme nous le constatons en pratique. C’est le cas pour peu que le processus psychanalytique se mette en place, du fait d’un positionnement fécond du psychanalyste, dans le sens de la création du lien de parole et du lien psychanalytique. Bref, la psychanalyse en soi n’est pas « dépassée », et il s’agit de mieux la faire connaître sous sa forme véritable, créative. C’est en ce sens que je voudrais ici insister sur ses apports.

            Dans ce cadre, la minoration institutionnelle actuelle de la psychanalyse acquiert à mon sens la signification suivante. Il s’agit, dans ces institutions, d’empêcher le lien de parole nécessaire au sujet, ne pas laisser exister la parole, et particulièrement pas le lien de parole ni la parole sous leurs formes psychanalytiques. Ce afin que la psychanalyse ne risque pas de sortir les sujets et les institutions de leurs routines, ni d’un ennuyeux confort. Ce confort étant lié à une logique d’adaptation et de sécurité, et au déploiement désubjectivant de la compulsion de répétition, qui vont de pair. Bref, la psychanalyse est institutionnellement souvent mise de côté pour ne pas qu’elle risque d’apporter du nouveau au niveau du lien de parole, et dès lors ni subjectivement ni collectivement[2]. Voilà à mon sens la principale raison de la minoration institutionnelle actuelle de la psychanalyse. Ce même si, en même temps, la forme dénaturée, dogmatique, qu’elle peut parfois prendre, la dessert. Cela, bien sûr, il nous faut aussi le constater.

            Sur le fond, nous avons ici affaire au malaise dans la culture – tel que Freud l’a problématisé dans son ouvrage du même nom –, et au malaise dans la culture sous sa forme contemporaine. Bref, nous avons affaire aux forces subjectives et collectives allant contre la subjectivation et contre le lien de parole et la parole en général. Ce malaise dans la culture, la psychanalyse permet de l’appréhender de manière tragique.

            Il reste qu’au regard de ce que nous dit la tradition philosophique, ce rejet de la parole et du lien de parole, que nous constatons aujourd’hui, n’a rien de nouveau. Déjà, Levinas, en 1961, dans Totalité et Infini, posait les questions vertigineuses de l’« antilangage » et de la dystopie d’un « monde absolument silencieux ». En effet, considérant que « le monde est offert dans le langage d’autrui » – et donc dans le lien de parole avec l’autre –, Levinas repérait déjà dans nos sociétés une tendance vers le déploiement de l’« antilangage », du « monde absolument silencieux ». Ici, dit-il, « l’interlocuteur a donné un signe, mais s’est dérobé à toute interprétation »[3]  – et à tout lien de parole.

            Et j’aimerais en ce point insister sur le rejet du geste d’interprétation, alors que l’interprétation introduit du subjectif, du singulier, puisque le sujet s’y autorise de sa propre lecture, de sa propre parole, et du lien de parole, marqué par la séparation – par la perte –, qu’il a avec l’autre[4].

            Ici, nous dit encore Levinas, dans ce monde absolument silencieux, règne le « pur spectacle », la « pure objectivité », qui en son fond est un rire « ricanant », et qui relève du sarcasme et non de l’humour, un « rire qui cherche à détruire le langage »[5]. En termes psychanalytiques : ici se déchaîne le surmoi en ce qu’il enjoint le sujet à se taire, à ne déployer ni parole ni lien de parole[6].

            Plus encore, dans une autre problématisation que celle de Levinas, Foucault, en 1970, avançait que, derrière la prolifération apparente des discours de surface, « il y a sans doute dans notre société (…) une profonde logophobie, une sorte de crainte sourde contre ces événements, contre cette masse de choses dites, contre le surgissement de tous ces énoncés, contre tout ce qu’il peut y avoir là de violent, de discontinu, de batailleur, de désordre aussi et de périlleux, contre ce grand bourdonnement incessant et désordonné du discours »[7]. Le coup de génie de Foucault[8] étant de montrer que cette logophobie trouve largement sa source dans les institutions, dans la manière dont les institutions en Occident sont historiquement, le plus souvent, construites et envisagées.

            Ainsi, ces deux grands philosophes, de deux manières tout à fait différentes, ont repéré dans l’histoire de nos sociétés occidentales le rejet de la parole, que Foucault a situé au niveau institutionnel et collectif. Et nous pouvons constater de nos jours le fait que cette logophobie, et le rejet du lien de parole qui va de pair, se déploient de manière encore plus extensive qu’à leur époque, particulièrement dans ce que l’on appelle le champ du soin psychique.

            Rien d’antimoderne dans mon propos. A mon sens, dans l’histoire de l’Occident, la logophobie est plus ou moins dominante suivant les époques, cela fluctue. L’œuvre de Foucault – même si je ne le suivrais pas sur tout, particulièrement concernant la psychanalyse – aide à appréhender sa logique et à en faire l’histoire[9]. Plus encore, c’est à mon sens en bonne partie la logique institutionnelle dominante dans nombre d’institutions contemporaines, liée aux relations de pouvoir, qui déploie cette logophobie, qui réprime la parole et le lien de parole. De plus, cette logique institutionnelle logophobe, existante à l’époque de Levinas et de Foucault – mais aussi de Lacan –, s’est bien depuis étendue, pour s’étendre à nombre de champs qui lui échappaient[10].

            Ainsi, l’accélération de nos rythmes d’existence[11], liée à cette logique institutionnelle, arrive dorénavant souvent (pas toujours heureusement, car il existe des institutions où la parole peut exister et se déployer) à imposer une accélération de notre relation au langage, un court-circuitage de la parole, et ainsi à empêcher toute durée – tout après-coup – permettant la parole et le lien de parole.

            Et face à cette logophobie et face à ce défaut de lien de parole[12], lorsque, dans la cure, le psychanalyste pose un lien de parole et qu’il donne la parole au patient, il arrive régulièrement (pas toujours bien sûr) que la parole surgisse, spontanément, et que, dans la cure, pour peu que le psychanalyste se positionne créativement en ce sens, il soit possible d’en faire une demande et une parole au sens psychanalytique.

            Mais quelles sont les caractéristiques du lien de parole que gagne à poser le psychanalyste, afin de créer le lien analytique ? Eh bien, je dirais que ce peut être un lien de parole désirant, car marqué par la perte, mais aussi par le nouage désirant entre le réel, le symbolique et l’imaginaire. En somme, le désir de désir – et le désir de parole – du psychanalyste pose et propose un lien de parole désirant qui en appelle au désir et à la parole du patient, et au fait que la parole du patient soit désirante – et donc en premier lieu marquée par l’écart entre le manifeste et le latent.

            Dans ce lien de parole désirant, l’écoute du psychanalyste ouvre au déploiement du désir, du latent, dans la parole du patient, ou bien, si nécessaire, à la naissance du désir, du latent, dans celle-ci. Elle ouvre à une singularisation de la parole et à une richesse symbolique, poétique, de celle-ci, ainsi qu’au nouage (ou à l’articulation sinthomale) entre le réel, le symbolique et l’imaginaire.

            Ici, dans ce lien de parole désirant que (pro)pose le psychanalyste, l’écoute de celui-ci ouvre, du côté du patient, au déploiement d’une demande – la demande allant toujours dialectiquement avec le désir. Elle ouvre au fait que la parole du patient déploie une demande au sens psychanalytique, fondatrice du processus de la cure.

            Plus encore, le phénomène contemporain du défaut et du rejet de lien de parole dans les institutions, je crois que c’est quelque chose que beaucoup de nos contemporains appréhendent. Avec la dite « crise du Covid », s’est en effet à mon sens révélé au grand jour le fait que les institutions contemporaines rejettent la parole et le lien de parole. Et cela est maintenant allé si loin en ce sens que, par contrecoup, les demandes de parole, de lien de parole, affluent. En effet, culturellement, il faut à mon sens noter qu’une bonne partie de nos contemporains refusent la logophobie, refusent le défaut de lien de parole. J’en veux pour preuve les éléments suivants. Avant tout, les demandes aux « psys », et particulièrement aux psychanalystes, affluent. L’intérêt en France pour la série « En Thérapie », malgré ses imperfections, témoigne aussi de cela. Plus encore, nombre de revendications contemporaines sous leurs formes ouvertes et démocratiques[13], particulièrement les revendications féministes ou liées au mouvement LGBTQIA+, sont aussi le plus souvent liées (comme elles le disent d’ailleurs elles-mêmes très régulièrement) à un refus du défaut et du rejet de la parole et du lien de parole dominant dans les institutions.

            Mais, pour en revenir plus généralement aux nouvelles formes de mécanismes psychiques et de discours, il me semble que, parmi les différents facteurs contemporains expliquant ces formes nouvelles de mécanismes psychiques et de discours, pèsent à mon sens particulièrement deux éléments : le fait que le lien de parole est très souvent (pas toujours heureusement) empêché dans les institutions, parce que la logophobie y règne ; mais aussi l’appréhension par nombre de nos contemporains concernant ce défaut de lien de parole et cette logophobie. C’est un point important à relever cliniquement, il me semble, pour nous positionner dans le bon sens. Car si nous partons de cela, nous pouvons il me semble alors appréhender le fait que, si le psychanalyste se positionne dans le sens de la création d’un lien de parole désirant (qui est donc à mon sens régulièrement – et donc pas toujours – souhaité par les patients en quête d’un lien de parole), eh bien les choses peuvent s’ouvrir, et même qu’elles s’ouvrent assez régulièrement, dans le sens de la création du lien psychanalytique. Ainsi, telle que je l’envisage, la psychanalyse, pour tragique, relève d’un optimisme tragique, malgré tout.

            Pour ma part, je vois dans les nouvelles formes de discours et de mécanismes psychiques, une nouvelle forme de demande[14], et même une nouvelle forme de possibilité de demande. À mon sens, cela implique, du côté du psychanalyste, une forme renouvelée de l’écoute psychanalytique[15], positionnée dans le sens de la création du lien de parole désirant et de la création du lien analytique.

            C’est en ce sens que, comme le pointe le titre de ce texte, j’ai voulu ici insister sur les apports de la psychanalyse créative telle que je la conçois. J’ai ainsi voulu insister sur le fait que, sous sa forme créative, le psychanalyste peut travailler dans le sens de l’émergence, en une rencontre fondatrice[16], du lien de parole désirant entre le psychanalysant et le psychanalyste, et donc sur la création du lien psychanalytique. Alors, comme l’expérience de la cure permet de le constater et de l’éclairer, la psychanalyse a une grande efficacité subjectivante[17].


[1] Ce que j’élabore ici se situe dans l’apport de Lacan et de sa relecture créative. Sur la création du lien psychanalytique, voir particulièrement Lucien Israël, Boîter n’est pas pécher, Arcanes/érès, 2010 ; Jean-Richard Freymann, La naissance du désir, Arcanes/érès, 2005.

[2] Sur ce point, ce que dit Israël (op. cit.) n’a pas pris une ride.

[3] E. Levinas, Totalité et infini, essai sur l’extériorité, Livre de poche, 1991 (1961), p. 90-94.

[4] Sur l’interprétation, je me permets de renvoyer à ma réflexion intitulée « Sur l’interprétation. Une lecture de « Le rabbin et le psychanalyste » de Delphine Horvilleur. https://dimitrilorrain.org/2020/12/04/avec-delphine-horvilleur-sur-linterpretation-une-lecture-de-le-rabbin-et-le-psychanalyste-hermann-2020/ 

[5] E. Levinas, op. cit., p. 90-94.

[6] Tel que le psychanalyste Didier-Weill, d’ailleurs en lecteur de Levinas, le montre. Voir A. Didier-Weill, Les Trois temps de la loi, Seuil, 1995.

[7] M. Foucault, L’ordre du discours, Gallimard, 1971, p. 92-93. La leçon a été prononcée en 1970.

[8] De ce Foucault-ci, qui n’est pas le Foucault plus tardif. Ce dernier insiste plutôt sur la manière dont ce qu’il appelle le « pouvoir » fait parler. Autant de problématisations fécondes, d’hypothèses de travail différentes et donnant à élaborer la complexité des choses.

[9] C’est une longue histoire que le rejet du langage et de la parole : pour d’autres éléments concernant cette histoire, voir aussi l’admirable ouvrage du linguiste allemand J. Trabant, Humboldt ou le sens du langage, Mardaga, 1992. J’ai eu la chance de collaborer avec lui lorsque j’ai été Visiting Fellow à l’Université Humboldt de Berlin en 2011-2012.

[10] Sur l’institution contemporaine, voir les réflexions de R. Gori, par exemple La Fabrique des imposteurs, Les liens qui libèrent, 2013.

[11] Be. Stiegler, Dans la disruption, Les liens qui libèrent, 2016 ; H. Rosa, Accélération, La Découverte, 2010.

[12] Sur cette question du lien de parole et du défaut de lien de parole, j’élabore aussi sur la réflexion de Winnicott. Winnicott parle pour sa part de « déprivation » concernant ce que j’appelle le défaut de lien de parole. Voir par exemple Jeu et réalité, Gallimard, 2002.

[13] Il existe aussi des revendications contemporaines prenant une forme fermante, avec ses excès problématiques – ce qui à mon sens d’ailleurs sans doute reconduit une forme de logophobie. Sur cette question des revendications contemporaines, dans leur apport démocratique et leur complexité, voir Benjamin Lévy, L’ère de la revendication, Flammarion, 2022.

[14] J’élabore ici sur les récentes réflexions d’André Michels. Ainsi lors de la soirée de l’ASSERC « De la clinique psychanalytique à venir. Comment la concevoir ? », Strasbourg, le 25.2.22.

[15] Toujours comme nous y invite André Michels.

[16] Sur cette rencontre fondatrice, Lucien Israël a des pages fort éclairantes lorsqu’il parle de la « rencontre symbolique », dans Boiter n’est pas pécher, op. cit.

[17] La question est alors de savoir comment l’on peut penser plus en détails ce lien de parole désirant, et comment l’on peut envisager la création du lien de parole désirant, et donc du lien psychanalytique. C’est de cette question dont je traiterai, comme de notre situation discursive et psychique contemporaine, dans deux textes à venir, l’un dans la Lettre de la FEDEPSY, et l’autre sur le site de la FEDEPSY.

Chères amies, chers amis,

Ici la passionnante séance du 15.6..22 du séminaire « Freud, Lacan et nous. Les incidences du contemporain dans les processus de subjectivation », de l’association Psychanalyse actuelle, animé par J.-J. Moscovitz et Benjamin Lévy. Elle est consacrée au très important ouvrage de ce dernier, « L’ère de la revendication » (Flammarion, 2022). J’ai eu le plaisir de participer aux échanges.

Voici la présentation du livre sur le site de l’éditeur:

« Le ressentiment, l’indignation, la colère, la défiance et l’anxiété sont désormais omniprésents dans l’espace public, mais certaines voix s’élèvent pour réclamer le droit à un avenir meilleur. Se mettre à l’écoute des revendications collectives, aussi hétérogènes qu’elles puissent sembler ( féministes, antiracistes, écologistes, etc.), c’est devenir sensible à des trajectoires de vie, à des désirs singuliers qui incitent des femmes et des hommes à se montrer inventifs pour transformer la société.
D’un autre côté, la frustration prend parfois un chemin mortifère, s’inscrivant dans une dynamique paranoïaque, une radicalisation des pensées. Comment la revendication reste-t-elle porteuse d’avenir, et en vertu de quels mécanismes risque-t-elle au contraire de se retrouver du côté de la haine, de la destructivité ou même du meurtre ? J’ai voulu dans ce livre découvrir moins “si” que “comment” revendiquer peut être un bien en démocratie.
J’invite le lecteur à un voyage sur des eaux tumultueuses : des Gilets jaunes aux antivax, du mouvement #MeToo à Black Lives Matter en passant par les revendications LGBTQIA+, ce livre offre des outils pour mieux comprendre les débats contemporains. »
B. L.

A propos de ce livre:

Benjamin Lévy est psychanalyste, psychologue, philosophe, enseignant, ancien élève de l’ENS. Il a publié de nombreux articles, ainsi que plusieurs traductions d’ouvrages aux éditions Ithaque – dont par exemple la correspondance Freud-Federn (Cartes postales, notes & lettres de Sigmund Freud à Paul Federn, 1905-1938, Paris, Ithaque, 2018), autour de laquelle j’avais organisé une rencontre à la Librairie des Bateliers, Strasbourg, le 15.6.2019, pour un échange avec Jean-Raymond Milley.

Il publie aussi régulièrement des textes sur le blog (1).

Il anime avec Jean-Jacques Moscovitz le séminaire « Freud Lacan et Nous. Les incidences du contemporain dans les processus de subjectivation », de l’association Psychanalyse actuelle, hébergé dans les locaux de l’Ecole Normale Supérieure (2) .

Voici le lien vers son blog: https://benjaminlevy.wordpress.com/

NOTES:

(1): https://dimitrilorrain.org/category/textes-de-benjamin-levy/

(2): https://sites.google.com/site/psychanalyseactuel/seminaire-de-psychanalyse-actuelle?authuser=0


Ici un texte publié dans Ephéméride n° 11, Journal de la FEDEPSY, novembre 2020: https://fedepsy.org/category/ephemeride/

Ce texte a été rédigé à partir d’une intervention au séminaire FEDEPSY du 6.10.20, « Freud à son époque et aujourd’hui »

(Remarque de décembre 2022: je garde ce texte sur le blog, même s’il ne me semble pas assez insister sur le poids de la culture binaire dans le discours collectif de l’époque, et sur ses conséquences désubjectivantes, en 1er lieu pour les femmes et les sujets non hétérosexuels, mais aussi plus généralement.

Ceci sera une question importante pour notre réflexion au séminaire « Freud à son époque et aujourd’hui » en 2023: https://dimitrilorrain.org/seminaire-freud-a-son-epoque-et-aujourdhui/).

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J’aimerais vous parler du Monde d’hier de Stefan Zweig, plus précisément de trois chapitres de cet ouvrage : la « Préface », « Le monde de la sécurité » et « Universitas vitae ». Je me concentrerai donc sur le début de cet ouvrage. Pour travailler sur le contexte culturel de l’œuvre de Freud et sur le geste de Freud dans ce contexte, Le Monde d’hier est à ma connaissance une excellente présentation. Mon propos prendra la forme d’une sorte de zigzag entre des réflexions psychanalytiques, culturelles, mais aussi sur la littérature.

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Avant d’en venir au Monde d’hier pour penser la Vienne de Freud et le geste de Freud, j’aimerais faire quelques remarques pour poser certains éléments nécessaires.

Premièrement, il s’avère que, si je ne parle que du début de cet ouvrage, ce livre mérite d’être lu en entier. En effet, il élabore aussi – littérairement – ce qu’il en est de l’advenue à l’échelle historique du réel au sens lacanien, de la mort et de la destructivité pulsionnelle, et même de la mort et de la destructivité collective de masse. Bref, il en va là du malaise dans la culture – dont le point culminant, innommable, est la Shoah[1]. Voilà qui permet de réfléchir au contexte du 2e temps de l’œuvre de Freud et de son geste.

Deuxièmement, concernant le contexte culturel de l’œuvre de Freud, je tiens à préciser que nous disposons bien sûr de nombreux travaux de psychanalystes, dont des psychanalystes de notre École de Strasbourg – évoquons Lucien Israël, Marcel Ritter, Jean-Marie Jadin, Jean-Richard Freymann[2]. De plus, nous disposons aussi des travaux de tout un ensemble d’historiens, de Schorske à Elisabeth Roudinesco, en passant par Jacques Le Rider et Peter Gay, ou encore Eli Zaretsky[3], pour ne citer que quelques noms. Et, bien sûr, en vous parlant, j’élabore leurs travaux.

Troisièmement, je vous propose de parler du contexte culturel de Freud dans l’optique d’une histoire psychanalytique de la culture, celle que je développe pour mes réflexions ailleurs sur Warburg[4] et sur Hamlet[5], et ici sur Zweig. Cette histoire psychanalytique de la culture, je l’envisage fondamentalement une histoire des discours[6], collectifs comme subjectifs. Cela me permettra d’essayer de vous présenter en quoi Freud a fondé le discours analytique en le dégageant des discours ambiants de son époque, mais aussi en élaborant des éléments féconds dans son contexte culturel, de manière radicalement ouvrante, pour fonder cette novation radicale qu’est la psychanalyse.

D’un point de vue psychanalytique, la réflexion sur le contexte culturel ne doit pas nous écarter de la question de l’inconscient, mais elle doit nous aider à parler prioritairement de l’inconscient, comme de la clinique psychanalytique. En somme, c’est pour envisager la complexité de la subjectivité, de la parole et de la psychanalyse que je m’intéresse ici à la question de la culture. En ce sens, je partirai de l’éthique de la psychanalyse telle que l’a éclairée Lacan. Celle-ci soutient la singularisation du discours du sujet par rapport au discours ambiant[7]. Et pour cela, je me baserai sur un approfondissement des apports de notre École de Strasbourg, comme du freudo-lacanisme le plus fécond.

Dans ce cadre comme ailleurs, le double héritage sur lequel se fonde notre École de Strasbourg a beaucoup à nous dire. En effet, ce double héritage s’appuie, pour parler des fondateurs, d’un côté, sur le souci de la clinique et de la créativité chers à Lucien Israël, et, de l’autre, la fidélité à l’apport de Lacan (que l’on trouve aussi chez Lucien Israël bien sûr) et l’étude systématique des textes chers à Moustapha Safouan.

Quatrièmement, au regard du contexte contemporain, je pense que le pas de côté relevant d’une histoire psychanalytique de la culture ouvre à une historicisation de nos interrogations et des discours contemporains. Cette historicisation n’est pas sans intérêt pour nous qui vivons dans une société où le présentisme règne le plus souvent[8].

Cette historicisation nous permet aussi de réfléchir à la manière dont nous pouvons donner à entendre, dans ce contexte contemporain, la psychanalyse, c’est-à-dire son apport et sa créativité, sa portée clinique et culturelle, mais aussi son soutien à la singularisation du sujet et de son discours propre par rapport au discours de son environnement.

Cinquièmement, il s’agira pour moi d’insister sur 4 axes : la portée actuelle du geste et de l’œuvre de Freud ; le contexte culturel et le geste de Freud dans ce contexte ; la clinique analytique, qui est en fait première ; et le texte de Freud et donc sa théorie, son vocabulaire, envisagé aussi en allemand. Quatre mots donc, pour être synthétique, et si je remets les choses dans l’ordre : clinique, théorie, actualité, contexte culturel.

Sixièmement, c’est en ce sens que j’aimerais essayer d’ouvrir de nouvelles voies, de nouvelles pistes avec Freud. Ce pour m’adresser au « profane », comme y insiste systématiquement Freud, face aux discours dominants contemporains qui se situent du côté du rejet du désir

C’est d’ailleurs ce que Freud a fait : ouvrir une nouvelle voie en fondant un dispositif et une technique, mais aussi une forme spécifique de science, appelés psychanalyse. Véritable exploit culturel si l’on considère l’histoire pour ce qu’elle est : quelque chose de tragique, de conflictuel, de dynamique et d’ouvert, et non comme un plat résultat à contempler a posteriori, de manière tout aussi plate. Et c’est dans cette histoire que j’aimerais pour ma part situer Freud et son geste, avec ce que cela implique en termes de prise en compte du contexte culturel de l’époque. En ce sens, je vous propose de nous intéresser à la manière dont Freud a inventé le discours psychanalytique en le dégageant des discours collectifs de l’époque.

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J’en viens maintenant à Stefan Zweig. Quelques mots de présentation. Stefan Zweig est un écrivain juif viennois, né en 1881, vingt-cinq ans après Freud. Il appartient donc à la génération suivante, marquée par l’œuvre de Freud. Essayiste, romancier, il est l’une des figures intellectuelles et littéraires fondamentale du monde d’hier, de la Vienne et de l’Europe d’avant le nazisme. Son œuvre profonde, multiple, largement nourrie de celle de Freud, est toujours extrêmement lue.

Issu d’une grande famille de la bourgeoisie juive viennoise, Zweig est un représentant de l’humanisme cosmopolite, ce discours collectif important à l’époque – et j’aimerais dans ma réflexion positionner Freud dans la tectonique des discours collectifs de son époque. Zweig est un compagnon de route de la psychanalyse, un défenseur de celle-ci dans le débat public, un ami de Freud qui admire son œuvre et avec lequel il dialogue en profondeur, par exemple dans leur correspondance, où ils parlent bien sûr beaucoup de psychanalyse et de littérature, entre autres. Zweig a écrit divers textes sur Freud et sur la psychanalyse – dont il serait intéressant de parler à l’occasion, aussi pour en pointer les importantes limites. J’aimerais aussi noter ici que Zweig a présenté à Freud Romain Rolland et Salvador Dali. Le portrait de Freud qu’il fait à la fin du Monde d’hier est saisissant.

Avec la montée du nazisme, Zweig s’exile et s’installe au Brésil. En 1942, Zweig s’y suicide de désespoir.

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Le Monde d’hier, que l’on présente souvent comme les Mémoires de Zweig, est en fait un portrait de la Vienne et de l’Europe jusqu’en 1939. C’est pour cela que le sous-titre de l’ouvrage est : « Souvenirs d’un Européen ». Ce livre, Zweig l’écrit au Brésil entre 1939 et 1941. C’est dans l’immédiat après-coup de la destruction de la Vienne et de l’Europe d’avant le nazisme que Zweig écrit les Mémoires de la Vienne de Freud et de cette Europe. Le livre paraît en 1943, un an après sa mort.

J’aimerais faire quelques remarques sur l’écriture et sur la réflexion de Zweig dans cet ouvrage, pour dire quelques mots de l’écoute psychanalytique de la parole littéraire, mais aussi pour insister sur ce qui fait, selon moi, la parole psychanalytique, telle que Freud l’a fondée.

Pour pénétrante, l’analyse de Zweig n’est pas sans être régulièrement marquée par d’importantes idéalisations. Par exemple, en ce qui concerne la monarchie habsbourgeoise régnant sur l’Autriche-Hongrie[9], ou en ce qui concerne la minimisation de la crise économique de 1873. Concernant la dictature brésilienne alors qu’il était installé là-bas, ou concernant la manière de lutter contre le nazisme, et concernant le caractère absolument destructeur du nazisme, Zweig n’a pas non plus été lucide. Sur l’Horreur du nazisme, c’est son ami l’écrivain viennois Joseph Roth qui l’aidera à ouvrir les yeux dans les années 1930[10]. Plus encore, Zweig refuse longtemps, jusqu’au milieu des années 30, d’engager sa parole politiquement, ce qui est critiquable dans une situation politique aussi tragique. Mais à partir de la moitié des années 30, il s’engage enfin pour défendre les Juifs et les enfants juifs, tout en refusant toujours de critiquer publiquement l’Allemagne nazie[11]. Il reste que cette réticence à s’engager, pour problématique, n’est pas une marque d’indifférence, mais qu’elle le déchire[12] – en termes analytiques, peut-être peut-on y voir quelque obsessionnalité.

Ces idéalisations et cette réticence à s’engager sont aussi liées au discours collectif, important à l’époque, de l’humanisme cosmopolite. Cet humanisme cosmopolite, Zweig en critique d’ailleurs lui-même les limites, dans Le Monde d’hier comme déjà dans son très bel essai de 1934 sur l’humaniste renaissant Erasme.

Il reste que j’aimerais tout de même relever que Zweig a eu le mérite de toujours militer, même aux heures les plus sombres, pour une union européenne transnationale.

De plus, indépendamment des accointances subjectives que l’on peut avoir ou non avec les choix esthétiques de Zweig comme écrivain, la position analytique me semble demander d’écouter dynamiquement cette idéalisation et ces limites dans la parole littéraire de Zweig. Ce d’autant plus que cette dernière est malgré tout restée ouverte, et que les limites de Zweig n’ont pas impliqué, à la différence d’autres intellectuels, des engagements politiques problématiques au regard de l’Histoire. Et puis le psychanalyste, dans l’écoute de la parole littéraire ou en séance, a lui aussi nécessairement, comme tout sujet, ses illusions – son fantasme. C’est pour cela que la parole psychanalytique, avant tout, relève d’un travail d’énonciation, d’écoute et de dialectisation des illusions – du fantasme – comme y insiste Lacan qui a parlé de nécessaire « naïveté » du psychanalyste[13]. D’ailleurs, Lacan a ajouté à cela que la résistance, dans la psychanalyse, c’est avant tout celle du psychanalyste. Voici ce qu’il dit en effet sur ce point : « Il n’y a qu’une seule résistance, c’est la résistance de l’analyste[14]. » Bref, comme nous le rappelle Lacan, la psychanalyse n’a donc rien à voir, malgré bien des déviations dans la pratique, avec la croyance en la possibilité d’une position de surplomb (de Savoir), qui dégagerait le sujet (-psychanalyste) de toute illusion, et lui donnerait la possibilité de considérer, depuis cette position de surplomb (de Savoir), les illusions et les idéalisations de l’autre[15].

En ce sens, le geste fondateur de Freud (en premier lieu dans L’Interprétation du rêve) fut justement, il le dit lui-même, de « partager » ses « rêves » autant que de les « interpréter ». Il s’est agi pour lui de témoigner de ses illusions, de son fantasme – et partant de la conflictualité inhérente à la subjectivité – autant que de les traverser et de se retourner dessus. C’est d’ailleurs en cela, dit-il, que consiste le « surmontement » ou « surmontement de soi », « (Selbst)überwindung », analytique. J’aimerais ici citer Freud. Dans L’Interprétation du rêve, dans le chapitre sur les affects dans le rêve, voici ce que dit Freud, plutôt littéralement :

« On ne peut pas se cacher le fait qu’un difficile surmontement de soi fait partie du fait d’interpréter et de partager ses rêves » (« Man kann sich’s nicht verbergen, daß schwere Selbstüberwindung dazu gehört, seine Träume zu deuten und mitzuteilen[16] »). 

On pourra aussi citer par exemple la manière dont Freud témoigne, dans le chapitre sur la méthode de l’interprétation du rêve, de l’exigence éthique de la psychanalyse : « avoir à surmonter (…) des difficultés » dans le travail « d’interprétation du rêve » (« j’ai à surmonter des difficultés », « Schwierigkeiten (…) habe ich zu überwinden »). Et Freud de citer en français Delboeuf (philosophe et psychologue belge de la 2e moitié du XIXe siècle, qui a travaillé sur l’hypnose), dont il transpose la réflexion au champ psychanalytique : « tout psychologue est obligé de faire l’aveu même de ses faiblesses s’il croit par là jeter du jour sur quelque problème obscur [17]. »

En somme, la réflexion de Freud relève de la psychanalyse originelle (Octave Mannoni parle d’« analyse originelle », ce qu’approfondit Chawki Azouri[18]) fondatrice de la psychanalyse. Le geste théorique de Freud est pour lui une manière de traverser ses propres évitements, son propre fantasme, sa propre résistance, ses propres failles, sa propre obsessionnalité. Il en va là de l’éthique de la psychanalyse, comme traversée, avant tout par le psychanalyste, du fantasme, comme traversée de sa propre résistance, ouvrant à un retournement dialectique sur le fantasme. Ce qui seul soutient le travail analytique du psychanalysant. Ainsi en est-il concernant Freud en premier lieu dans son texte de 1905 sur sa patiente Ida Bauer, qu’il dénomme « Dora[19] » (tel que Lacan l’éclaire et le met au travail[20]). Et ce, même si, dans le travail avec Ida Bauer, Freud expérimentera ses propres limites.

Ainsi, à mon sens, réentendre le geste de Freud dans sa fraîcheur, réentendre sa psychanalyse originelle, c’est partir de cette exigence éthique qu’a éclairée Lacan (et qu’il a éclairée, afin que la psychanalyse ouvre la parole du sujet à l’Autre barré, au champ de l’Autre[21], et afin de soutenir et déployer le pacte symbolique qui fonde sa parole[22]).

Et, de ce point de vue, Zweig est un contemporain de Freud qui, comme d’autres, a entendu le message de Freud dans sa fraîcheur, et nous permet de réentendre celui-ci en ce sens.  Car la parole littéraire de Zweig est marquée par Freud en ce qu’elle témoigne d’une traversée des illusions subjectives, d’une dialectisation de la conflictualité subjective, et d’une ouverture au réel et au devenir. Cela fait qu’on ne peut qualifier Zweig d’auteur platement idéaliste. Pour illustrer mon propos, je tiens à citer, dans une traduction personnelle, un passage du chapitre « Le coucher du soleil » dans le Monde d’hier :

« Ne serait-il pas meilleur pour moi – ainsi continuait ma rêverie en moi – que quelque chose d’autre advienne, quelque chose de nouveau, quelque chose qui me rende plus intranquille (unruhiger), m’excite plus et me rende plus curieux (gespannter), me rajeunisse, en exigeant de moi un nouveau et peut-être encore plus dangereux combat ? »

Bref, il y a bien là, dans l’écriture de Zweig, une forme littéraire de traversée éthique par le sujet de ses propres illusions. Il y a là une forme littéraire, non analytique (plus classiquement narrative donc que divisée, bifurquante, éclatée – comme l’est la parole analytique) du « surmontement de soi », tel que Freud l’envisage et le pratique dans le champ analytique et sous forme analytique.

Concernant son cheminement littéraire, Zweig situe celui-ci dans ce cadre : comme geste pour dégager sa parole du « complexe de sécurité » qui fut celui du discours de sa société, de son père, de sa famille. En somme, Zweig cherche à dégager sa parole du complexe de son père – et de la société telle que l’a construite la génération de ses parents. Intéressante définition de la subjectivation, je trouve.

Sans doute faut-il ajouter à cela que Zweig a aussi déployé son propre « complexe de sécurité », sa propre matrice d’illusions narcissiques que traverse le travail d’écriture dont ce livre est le fruit. En somme, il y a dans ce livre un travail explicite, assumé comme tel, de traversée dialectique et interminable de ses propres illusions.

Car Zweig sait que la vérité est un mi-dire, ou tout du moins qu’elle est un dire partiel, ainsi que le lui a dit Freud : « il n’y a pas plus de vérité à 100% que d’alcool à 100%. »

En somme, malgré les limites de Zweig, limites qu’il essaie de traverser, d’appréhender et qui le déchirent, étudier Le Monde d’hier est pour nous une manière d’entrer dans le contexte culturel de l’œuvre et du geste de Freud, et des débuts de la psychanalyse. Zweig pense avec Freud et parle de Freud, de sa théorie de la culture, de son apport culturel. Mais il ne nous parle pas en tant que telle de la psychanalyse comme dispositif ni comme discours. Il reste que lire Zweig est malgré tout utile pour se pencher sur le monde de Freud dans ses différentes facettes afin de mieux appréhender le geste de Freud, la naissance et les débuts de la psychanalyse. Mais aussi, je tiens à insister sur ce point, cela nous est utile afin d’appréhender la psychanalyse en tant que dispositif de parole spécifique. Et le dispositif spécifique de la psychanalyse déploie et écoute les signifiants du psychanalysant, pour, dans le transfert, ou mieux, dans la transférisation[23], soutenir le déploiement puis la traversée de son fantasme, en un retournement dialectique. Ce qui importe, c’est bien la dynamique de la parole du sujet afin de faire se lever son désir, et l’éthique et la créativité qui lui sont inhérentes. Et il me faut aussi insister sur l’importance, pour la psychanalyse, de la question de la singularisation de la parole du sujet, et du dégagement du discours ambiant dans lequel il est plongé. Car c’est une question qui m’importe particulièrement en ce qui concerne l’histoire de la culture dont je parle ici, qui est fondamentalement une histoire des discours. Oui, cela m’importe particulièrement pour essayer de voir comment Freud a dégagé sa parole des discours collectifs de son environnement. Pour voir comment il a construit le discours psychanalytique par rapport aux discours collectifs (au pluriel) de son époque, justement comme dispositif de dégagement par le sujet de sa parole des discours de son environnement – de dégagement de l’Autre, nous dit Lacan[24]. Car, lorsque je dis cela, je me base bien sûr sur Lacan qui, en élaborant Freud, est allé plus loin que lui[25].

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En fait, j’aimerais ici vous présenter une élaboration avec ce que nous dit Stefan Zweig, concernant Vienne et l’Europe de la fin du XIXe siècle jusqu’en 1914. Et cela engage la question de la culture.

Plus précisément, j’aimerais mettre au travail ce que nous dit Zweig dans le même esprit que certaines analyses de Freud dans L’Homme Moïse et le monothéisme – que Zweig évoque à la fin du Monde d’hier. En effet, je trouve qu’il y a certains échos entre le Moïse et le Monde d’hier, en ce qu’il s’agit dans les deux ouvrages, comme l’écrit Freud, d’étudier « les progrès culturels de l’humanité et les changements intervenus dans la structure des communautés humaines[26] ». Plus encore, il s’agit pour Zweig (et ici Zweig met au travail Freud), comme pour Freud en général – et pour Lacan bien sûr – d’étudier dans leur complexité et leurs ambiguïtés les progrès et les régressions culturels. J’aimerais ici insister à quel point ce sont là des questions classiques à l’époque, que l’on retrouve par exemple aussi chez Nietzsche (Zweig a écrit sur Nietzsche), ou chez l’historien de l’art et de la culture Warburg dont je vous ai parlé ailleurs.

Bref, les réflexions de Zweig – mettant au travail Freud – sur la culture, son histoire, sa complexité, son évolution, sont bien fécondes pour nous. C’est aussi le cas pour donner à entendre la portée culturelle de la psychanalyse, concernant l’histoire de la culture, mais aussi dans notre situation culturelle contemporaine.

D’ailleurs, pour en revenir au Moïse de Freud, Freud essaie d’étudier, concernant la figure de Moïse et son apport, le judaïsme, ce qu’il appelle une « époque de floraison culturelle[27] ». Et dans le Monde d’hier, Zweig étudie certes les régressions culturelles de l’Europe qui mèneront à l’Horreur. Mais il étudie aussi les progrès culturels, liés aux Lumières, qui ont eu lieu avant celles-ci, et contre lesquels le nazisme comme « révolution culturelle » a réagi[28]. Et ces progrès culturels ne se font pas sans trancher dans bien des résistances. De ce point de vue, dans son livre, malgré ses limites, Zweig arrive à rendre compte de la dynamique et de l’ambivalence, de la complexité et des conflictualités du monde de Freud. Il pose aussi des questions qui restent à mon sens toutes d’une grande actualité.

Plus encore, concernant les discours et les mécanismes collectifs, Zweig met au travail Freud et sa réflexion sur la subjectivité et sur la culture. Il parle longuement de la sexualité. Mais aussi, il le dit, Zweig a pleinement conscience que le sujet est le produit de sa culture, je dirais, du discours collectif. En même temps, Zweig analyse avec lucidité, je cite, la « dissociation », ce que l’on appelle le clivage de l’objet qui est omniprésent dans les discours collectifs. Zweig analyse aussi, comme il le dit, la cruauté de la société, des collectifs, contre ceux qui révèlent leurs secrets et leurs injustices.

En somme, mon hypothèse ici est que, ce à quoi Zweig nous aide particulièrement, c’est à appréhender ce qu’il en est, concernant le monde de Freud, des dynamiques et de l’évolution de la culture, des discours collectifs et des subjectivités. Voilà qui nous sera utile pour appréhender Freud dans son contexte culturel.

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À mon sens, Zweig nous permet de voir en quoi la société viennoise européenne connut une profonde évolution. Dès lors, j’aimerais maintenant en venir aux quatre temps de l’évolution culturelle de la Vienne de Freud, telle que Zweig les développe. Pour le reformuler dans des termes qui cherchent à mettre au travail le propos de Zweig, je dirais :

1er temps : Qu’il existe tout d’abord dans la Vienne de Freud ce que je propose d’appeler la « société d’avant-hier » où domine, comme le dit Zweig, le discours collectif du la bourgeoisie libérale ;

2e temps : Qu’advient à partir de la fin du XIXe siècle ce que j’appelle la société d’hier proprement dite ; grâce au travail culturel des générations de Freud et de Zweig (des membres de ces générations qui vont en ce sens) a lieu une ouverture des discours collectifs et des subjectivités ;

3e temps : Qu’advient aussi à la fin du XIXe siècle la société de masse (que Freud a étudiée dans sa Psychologie des masses), avec le déploiement du nationalisme qui mènera à la Première Guerre mondiale et au nazisme ;

4e temps : Et puis, tragiquement, a lieu dans les années 30 le triomphe du nazisme et la destruction de la culture européenne de l’époque et de l’Europe et le meurtre de masse des Juifs d’Europe, telle que les constate tragiquement Zweig entre 1939 et 1942 – lui qui appréhende que quelque chose relevant de l’Horreur absolue est en train d’arriver aux Juifs.

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Commençons donc par le 1er temps, par ce que j’appelle donc la société d’avant-hier, qui est la société dans laquelle sont nés Freud puis la psychanalyse. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, à l’époque que Zweig appelle « préfreudienne » (car il fait de l’œuvre de Freud un vecteur de changement culturel majeur) dominait le discours collectif de la bourgeoisie libérale. Ce discours collectif, Zweig en présente la complexité – sauf sur un point important, nous le verrons. Bref, si parfois on trouve une connotation de nostalgie quand il parle de cette société d’avant-hier, il s’avère que Zweig mène une solide critique de cette société.

D’un côté, ce discours collectif de la société d’avant-hier est marqué par l’évolutionnisme culturel, et sa religion ou son mythe collectif du Progrès inéluctable – qui occulte le réel au sens lacanien du terme. C’est là une époque où, nous dit encore Zweig (qui pointe les signifiants importants dans le discours ambiant de la Vienne de Freud), la « sécurité » (du sujet bourgeois, de la classe sociale bourgeoise, y insiste Zweig en lecteur de Balzac auquel il a consacré un essai) est recherchée et sans cesse invoquée. Il y a là une foi évolutionniste dans le progrès, dans la technique et la science.

Il y a là encore, ajoute Zweig, un « délire optimiste », croyant en un progrès moral et culturel rapide et continu. Dans cette société d’avant-hier, le moralisme domine et rejette la sexualité et le corps, mais aussi la singularité du sujet, tout en étant foncièrement hostile à la jeunesse, aux femmes, aux homosexuels et à l’amour. Le système économique est inégalitaire, et le libéralisme fait selon Zweig l’erreur humaine et politique de ne pas prendre soin d’une bonne partie de la population et de les laisser dans la misère. Mais les relations économiques et sociales, à Vienne, vont quelque peu vers des compromis et vers quelques progrès sociaux, constate Zweig qui politiquement est plutôt proche des sociaux-démocrates.

À Vienne donc, à la classe bourgeoise, ce système économique prodigue un rythme de vie tempéré, bien loin, précise Zweig, de l’« accélération » du rythme de vie qui aura lieu avec l’advenue de la société de masse à la fin du XIXe siècle (sur l’accélération, je renvoie aux travaux d’Hartmut Rosa). Il n’existe pas encore, insiste Zweig, à Vienne, ni en Autriche, de société de masse comme déjà en Allemagne, en France ou en Angleterre. La Vienne de Freud et de Zweig, c’est la Cacanie de Musil, autre auteur viennois de l’époque, dans son grand roman – passionnant pour nous – L’homme sans qualités : un royaume à l’État et à l’économie qui apparaissent désuets au regard de l’hyperorganisation économique et étatique qui naît ailleurs dans les grandes nations européennes. Pour le dire dans mes termes, Zweig insiste largement sur le caractère non hyperorganisé de cette société, qui n’est pas encore une société de masse. Et c’est un élément que je trouve particulièrement fécond dans sa description du contexte culturel – pour saisir la différence d’avec notre société à nous, j’y reviendrai à l’avenir.

Dans cette société, l’école relève d’une logique patriarcale et cherchant à soumettre les élèves et à rejeter, dit-il, leur énergie, leur élan, leur sexualité, leur désir. Il y a là, précise Zweig, un « autoritarisme » scolaire où la parole est fondamentalement « verticale » – ce qui fait que la parole des élèves comme sujets est rejetée. Il y a dans la Vienne de Freud, dit Zweig, un véritable rejet de la jeunesse. Ce rejet n’est d’ailleurs pas aussi présent à Berlin à la même époque, constate-t-il. D’ailleurs, Zweig nous en parle ; Berlin (lieu important aussi pour l’histoire de la psychanalyse) sera aussi un lieu d’ouverture tout à fait formidable à l’époque – comme en témoigne d’ailleurs récemment le dernier ouvrage de l’historien de l’art et de la culture Horst Bredekamp sur Warburg et sur l’ethnologie berlinoise de l’époque[29]. Je tiens à évoquer les travaux passionnants de Horst Bredekamp (qui a aussi travaillé sur Freud et Lacan[30]) car le passage que j’ai dans le passé fait à Berlin, comme Visiting Fellow dans le département de l’Université Humboldt qu’il dirigeait, a compté pour la réflexion que je développe ici.

En somme, dans la société d’avant-hier, ce sont le réel, le tragique qui sont évacués – du fait du mythe collectif évolutionniste[31]. Dans ce discours collectif libéral, les forces destructives inhérentes à la subjectivité sont, dit Zweig évoquant explicitement Freud, « refoulées » – réprimées – « sous une légère couche ». Sur ce point, il est manifeste que Zweig élabore ce que Freud nous dit dans les « Considérations sur la guerre et la mort » écrites pendant la Première Guerre mondiale, ainsi dans ses réflexions sur la culture – en premier lieu « Le Malaise dans la culture » de 1929.

En même temps, ajoute Zweig, cette société d’avant-hier est complexe et ambivalente. En effet, cet optimisme culturel du monde libéral a en même temps selon lui quelque chose de fécond sur certains plans, malgré tout, avec la valorisation du travail culturel et de l’indépendance du sujet que l’on trouve dans le discours collectif. C’est d’ailleurs ce qui se déploie dans le cadre des milieux intellectuels et artistiques gravitant autour de la revue Die Neue Freie Presse, à l’orientation politique libérale. C’est cette revue, haut lieu des débats viennois et européens, lieu lui ouvert à la jeunesse, qui va lancer Zweig. Cette revue accueillera bien d’autres figures importantes de l’époque, comme par exemple, pour parler de littérature, Schnitzler, l’écrivain préféré de Freud, ou le poète Rilke, qui est aussi ami avec Freud.

En somme, Zweig trouve, dans l’après-coup de son existence emportée, comme le monde, dans la destruction nazie (et le nazisme est avant tout le résultat de la société de masse poussée à son extrême), que ce monde d’avant-hier avait tout de même le mérite de valoriser (pour les hommes bourgeois, certes, comme il le dit) un rythme existentiel tempéré. Cette société d’avant-hier viennoise avait aussi le mérite de valoriser une relation au passé marquée par une exigence de mémoire ; alors que la société de masse, avec son rythme existentiel accéléré, a tendance à laisser de côté la mémoire, la transmission, dit Zweig. Car la question de la transmission est centrale pour Zweig, j’en parlerai une autre fois. Et tout ceci n’est pas sans intérêt pour nous, qui vivons dans une société où le présentisme règne le plus souvent.

De plus, ajoute Zweig, le discours libéral de l’époque est problématique politiquement. Il néglige les problèmes sociaux posés par le capitalisme débridé de l’époque, ce qui favorise, dit Zweig, la montée du nationalisme allemand antisémite. Mais le discours libéral est aussi (et cela, Zweig n’en parle pas) très germanocentré et très légitimiste vis-à-vis de la monarchie habsbourgeoise. En effet, la réalité politique de cette monarchie ne correspond pas au discours officiel « supranational ». De cela donc, Zweig ne parle pas car il idéalise la monarchie habsbourgeoise. De plus, il aura toutes les difficultés à véritablement prendre en compte ce qu’il en est véritablement de la montée de l’antisémitisme – ce qui se retrouve dans son portrait ambigu du maire chrétien-démocrate et antisémite de Vienne, Lueger.

Car avec la crise économique de 1873, due à un krach financier, et avec l’advenue de tout un ensemble de scandales financiers, les libéraux vont être politiquement discrédités. Alors de nouveaux partis de masse vont commencer à jouer un rôle politique. Ainsi des chrétiens-démocrates antisémites de Lueger. Ainsi aussi des sociaux-démocrates et des socialistes. Ceci est important à noter car cette évolution changera de manière très substantielle la tectonique des discours collectifs dans la Vienne de Freud.

D’ailleurs, Freud et Zweig, dans leurs œuvres, prennent en compte la crise qu’ont connu à l’époque les Lumières et le libéralisme politique. Ils tirent même les conséquences de la crise du libéralisme politique, et des limites des Lumières rationalistes et du libéralisme du parti libéral. Cela permettra à Freud, il me semble, de proposer une forme plus lucide et plus aboutie des Lumières[32] – plus « sombre » comme y insiste Élisabeth Roudinesco.

En conclusion de ce texte, qui appelle une suite, j’aimerais évoquer rapidement la société d’hier telle que la caractérise Zweig, et qui succède à la société d’avant-hier des pères de la génération de Zweig. Alors advient une société nouvelle, avec de nouveaux discours collectifs. Pour en dire deux mots, cela constitue par bien des points une évolution culturelle féconde dans laquelle Freud et la psychanalyse jouent un rôle central, ainsi que tout un ensemble d’auteurs et d’artistes qui pour partie sont associés à Freud, et qui sont surtout les acteurs historiques et culturels de l’ouverture qui a lieu avec l’advenue de la société d’hier.

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Concernant cette société d’hier, Zweig insiste sur le fait qu’a lieu à l’époque une ouverture des discours collectifs et des subjectivités à la prise en compte de tout un ensemble d’éléments fondamentaux – prise en compte générale, pas psychanalytique, mais à laquelle la psychanalyse dans sa portée culturelle a participé. Ainsi a lieu à l’époque, sur différents plans, une véritable ouverture des discours collectifs et des subjectivités à différentes choses fondamentales pour la psychanalyse : à la sexualité et à la jeunesse, dans une certaine mesure aux femmes et au féminin, dans une certaine mesure aussi à l’homosexualité (La Confusion des sentiments de Zweig témoignant de celle-ci) – en même temps que le chemin sera encore long pour une plus importante reconnaissance. D’ailleurs sur ce point, ce que dit Zweig va dans le sens de ce que montre Élisabeth Roudinesco dans son très passionnant livre La Famille en désordre[33], qui nous aide à historiciser ces questions.

Sur la question du féminin qui nous importe, je tiens aussi à préciser que notre École de Strasbourg, particulièrement avec Lucien Israël, a aussi posé en profondeur et de manière éclairante cette question, au point d’insister sur le le fait que la psychanalyse relève d’une féminisation[34]. Je vous en parlerai une autre fois.

Mais j’approfondirai dans un autre texte ma réflexion sur Zweig, dont cette question de la société d’hier, de la nouvelle société qui advient en partie grâce à Freud et à la psychanalyse, mais qui aussi favorise en même temps le développement de la psychanalyse à cette époque.


[1] Sur cette question, je renvoie à J.-J. Moscovitz, D’où viennent les parents ?

[2] Citons entre autres J.-P. Dreyfuss, J-M. Jadin, M. Ritter, Qu’est-ce que l’inconscient ? Toulouse, Arcanes-érès.

[3] Citons par ex., parmi tant d’autres titres, E. Roudinesco, Freud en son temps et dans le nôtre ; de J. Le Rider, concernant Freud, voir Freud, de l’Acropole au Sinaï ; concernant Zweig et plus largement, Modernité viennoise et crises de l’identité, ou Les Juifs viennois à la belle époque (1867-1914), ainsi que la récente édition de S. Zweig, L’esprit européen en exil, éd. J. Le Rider et Kl. Renoldner, Bartillat, 2020, trad. J. Le Rider ; de Peter Gay, Freud ; de C. Schorske, Vienne fin de Siècle ; d’E. Zaretsky, Le Siècle de Freud.

[4] Je me permets de renvoyer à mon intervention « Mythe et fantasme dans le cheminement intellectuel et psychanalytique d’Aby Warburg » au séminaire de Jean-Richard Freymann, FEDEPSY, « Fantasmes et mythes », année 2020, séance du 12 juin 2020 :

[5] Pour un projet d’ouvrage chez Arcanes-érès.

[6] Concernant la question de l’histoire culturelle des discours, l’œuvre de Michel Foucault est incontournable. Voir par ex. L’Archéologie du savoir.

[7] L. Israël, Boiter n’est pas pécher, Arcanes-érès, coll. « Hypothèses », 2010.

[8] Sur le présentisme comme régime d’historicité relevant d’un présent qui se veut auto-suffisant et délié du passé et de l’avenir, voir l’ouvrage de l’historien du monde grec F. Hartog, intitulé Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps.

[9] C. Magris, Le Mythe et l’empire.

[10] Voir Correspondance 1927-1938, Stefan Zweig/Joseph Roth, Payot et rivages, 20213, trad. P. Deshusses ; voir particulièrement la préface de ce dernier.

[11] Voir sur ce point les textes introductifs de J. Le Rider et de K. Renoldner à S. Zweig, L’esprit européen en exil, éd. J. Le Rider et Kl. Renoldner, Bartillat, 2020, trad. J. Le Rider ; ainsi que S. Zweig, Pas de défaite pour l’esprit libre, Albin Michel, 2020, trad. B. Cain-Hérudent ; et la préface de L. Seksik dans cet ouvrage.

[12] Ainsi qu’il l’exprime dans le texte « L’exigence de solidarité », L’esprit européen en exil, op. cit.

[13] Lacan, « Proposition du 9 octobre 1967 », dans Autres écrits.

[14] J. Lacan, Le Séminaire II., 1954-1955, Le moi dans la théorie de Freud, 19 mai 1955.

[15] Sur le fait que le psychanalyste n’en a jamais fini avec son fantasme, voir F. Perrier, La Chaussée d’Antin I.

[16] Gesammelte Werke, II./III., p. 489.

[17] Gesammelte Werke, II./III., p. 110.

[18] O. Mannoni, « L’analyse originelle », dans Clefs pour l’imaginaire ou l’Autre Scène ; Ch. Azouri, « J’ai réussi là où le paranoïaque échoue », Arcanes-érès, coll. « Hypothèses », 2015. 

[19] S. Freud (1905), « Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora), dans Cinq psychanalyses, Paris, Puf, 1995. 

[20] J. Lacan, « Intervention sur le transfert », dans Écrits. Concernant le retournement dialectique du fantasme, voir Jean-Richard Freymann, « À quel banquet nous convie Lacan ? Lacan avec les psychanalystes », dans L’art de la clinique, Toulouse,Arcanes-érès, coll. « Hypothèses », 2013, p. 225-239.

[21] J.-R. Freymann, Éloge de la perte, Arcanes-érès, coll. « Hypothèses ».

[22] A. Didier-Weill, Les trois temps de la Loi.

[23] J.-R. Freymann, Amour et Transfert, Arcanes-érès, coll. « Hypothèses », 2020 (avec des textes de M. Ritter, G. Riedlin, L. Goldsztaub, M. Patris).

[24] Par exemple dans J. Lacan, Le séminaire livre XVI, 1968-1969, D’un Autre à l’autre.

[25] Sur cette question, je me permets de renvoyer à D. Lorrain, « Mythologie de Lacan, Mythologie de Freud, Ephéméride 9, https://fedepsy.org/category/ephemeride/

[26] L’Homme Moïse et la religion monothéiste, trad. C. Heim, Paris, Gallimard, 1986, p. 173, Gesammelte Werke XVI., p. 174.

[27] Ibid., p. 189.

[28] Selon l’expression de l’historien du nazisme J. Chapoutot dans son ouvrage La révolution culturelle nazie.

[29] H. Bredekamp, Aby Warburg, der Indianer.

[30] Citons sa Théorie de l’acte d’image.

[31] C’est une question importante dont j’ai parlé dans mon intervention récente sur Warburg, op. cit.

[32] Concernant Freud et les Lumières, voir É. Roudinesco, Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre ; et A. Didier-Weill, Un mystère plus lointain que l’inconscient.

[33] Même si je ne suivrai pas tout à fait l’auteure sur la question de l’homosexualité, car je ne vois pas pour ma part de souhait de normativité dans la revendication par les sujets homosexuels des mêmes droits politiques que les sujets hétérosexuels.

[34] L. Israël, Boiter n’est pas pécher, Arcanes-érès, coll. « Hypothèses », 2010.

Chères amies, chers amis,

Ici les lieux et dates des présentations en octobre 2025 de si important ouvrage :

-Vendredi 10 octobre, de 17h à 19h, au Département de Psychologie clinique, Aix-Marseille Université, site Schuman, salle 3.09, Pôle multimédia, 13628 Aix-en-Provence. Avec la participation de Léa Veran, de Leandro Jofré et de l’auteur.

-Mardi 14 octobre, de 19h à 20h30, à la Maison de l’Amérique latine, 217 boulevard Saint-Germain, 75007 Paris. Dans le cadre du séminaire Dialogues philosophiques. Avec la participation de Monique David-Ménard, de Guadalupe Deza, de Livio Boni et de l’auteur

Pour accéder à la présentation:

https://framatalk.org/e02655dafb4300a6656124cc5e69659285e76d158aa72847241ccfc91bb73946

-Mercredi 15 octobre, à 20h, à la librairie Nouvel Équipage, 104-106 rue Alexandre Dumas, 75020 Paris. Avec la participation de Monique David-Ménard et de Patrick Guyomard, sous l’animation de l’auteur.

-Jeudi 16 octobre, à 20h, à Tschann Libraire, 125 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris. Avec la participation, entre autres, de Barbara Cassin, de Catherine Clément, de Pascale Hassoun, de Guy Le Gaufey, d’Élisabeth Roudinesco et d’Alain Vanier, sous l’animation de l’éditeur, Luis Izcovich, et de l’auteur, Alejandro Dagfal

-Vendredi 17 octobre, de 12h30 à 14h30, présentation dans le cadre du séminaire EHESS Psychologie, psychiatrie, psychanalyse : histoires croisées, Centre de colloques, Cours des humanités, salle 3.07, 93300 Aubervilliers. En présence des animateurs du séminaire – Jean-Christophe Coffin, Marianna Scarfone et Thibaud Trochu – et de l’auteur

-Vendredi 17 octobre, à 21h, présentation de l’ouvrage à Espace Analytique, 10 rue Lebouis, 75014 Paris. Avec la participation de Catherine et d’Alain Vanier, en dialogue avec l’auteur. Discutante : María Otero Rossi

https://us02web.zoom.us/j/82679306001

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Pour la présentation, la préface et la table matière de cet ouvrage, voir:

Chères amies, chers amis,

Vous trouverez ici le programme de la journée d’étude RPpsy (Recherche en Psychopathologie et Psychanalyse)  « Corps, médecine, subjectivité », UCO Angers, 17 octobre 2025

(Attention changement de salle par rapport au PDF: la journée d’étude aura lieu dans l’Amphi Bedouelle, bâtiment Janneteau).

Entrée Libre

Lien en distanciel : https://recherche.uco.fr/fr/actualite/corps-medecine-subjectivite

Journée d’étude organisée par Delphine Bonnichon et Pascale Peretti.

Chères amies, chers amis,

Je voudrais vous informer des activités du Laboratoire du temps qui passe.

Le Laboratoire du temps qui passe est un espace de dialogue entre psychanalyse, histoire et sciences sociales. Chaque séance réunit un interlocuteur venant chacun de l’un de ces champs autour d’une thématique qui invite les participants dans les points d’écart et de jonction entre ces discours.

La visée est de questionner nos disciplines depuis leurs seuils, leurs postulats enfouis, les logiques héritées et leurs transmissions silencieuses, en vue d’éclairer de nouvelles perspectives quant à l’inconscient, au social, à l’actuel de nos pratiques.

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Jeudi 16 octobre à 20h30 – Entre science et fiction, Freud et De Certeau

Isabelle Alfandary, psychanalyste: Science et fiction chez Freud. Quelle épistémologie pour la psychanalyse ?

Denis Pelletier, historien: De Certeau en héritage

Jeudi 6 novembre à 20h30 –  Institution finie, institution infinie

Julie Pagis, sociologue: Le pouvoir du charisme

Miguel Benasayag, psychanalyste: Malgré tout

Jeudi 11 décembre à 20h30 – Production (I) – La fabrique du sujet

Aurélia Michel, historienne: Psychanalyse, racisme et colonisation

Thamy Ayouch, psychanalyste: Le racial infantile

Jeudi 8 janvier à 20h30 – Histoire et psychanalyse

Bertrand Muller, historien: Autour de Lucien Febvre

Dominique Iogna-Prat, historien: A propos d’Anne Levallois.

Jeudi 5 février à 20h30 – Production (II) – La fabrique de la haine

Élise Pestre, psychanalyste: La production du raciste

Pierre Singaravelou, historien: dénaturaliser l’ailleurs

Jeudi 19 mars  à 20h30 – L’ambition sociale de la psychanalyse

Avec Pierre François Mouraud, psychanalyste et Marcello Figueroa Nunez, philosophe.

Florent Gabarron Garcia, psychanalyste.

Jeudi 9 avril à 20h30 – A la marge

Alfredo Oliveira, psychologue pratiquant la psychothérapie institutionnelle et fondateur de la radio la Colifata dans l’hôpital psychiatrique de la Borda à Buenos Aires

Isabelle Coutant, sociologue: Les petits moyens qui prennent la parole

Jeudi 21 mai à 20h30 – Ambiancer

Nicolas Schwalbe, psychanalyste: L’inouï des cliniques de l’extrême ou la seconde vie de la psychanalyse.

Philippe Cabestan, philosophe : Daseinsanalyse et psychanalyse : quel dialogue ? 

Jeudi 18 juin à 20h30 – Séance des doctorants du Laboratoire du temps qui passe

Roxane Razavi, doctorante et historienne, autour de la question des corps et de la torture dans la guerre Iran Irak, et Victor Costa, doctorant et psychanalyste, autour de la question du traitement du rêve dans des dispositifs de groupe

Frédéric Forest, docteur en sciences politiques, autour de questions d’épistémologie et de méthodologie entre les champs de la psychanalyse et des sciences sociales

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Pour rejoindre le séminaire , en présence à Paris ou en zoom, contacter Elizabeth Serin:  lizabird@gmail.com

Séminaire associé à Espace analytique

Chères amies, chers amis,

Je tiens à vous informer de ce passionnant séminare qui a lieu cette année chaque 3e mardi du mois, à 21h, en présentiel et en visio.

La première séance aura lieu mardi 21 octobre à 21h, à l’association Le Bouffadou, 93 rue des Vignoles, Paris 20e

Un lien visio sera envoyé avant chaque séance.

Vous pouvez contacter: Bruno Vincent, psychanalyste, 06 84 77 09 15
https://www.psychanalyse-nature-culture.fr/

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La psychanalyse, comme pratique et comme théorie, peut-elle nous aider à éclairer certains enjeux contemporains concernant les rapports entre nature et culture, les relations entre humains et non humains, les liens entre malaise dans la nature et malaise dans la culture, et notre condition de terrestre ? 

A partir des travaux d’anthropologues (Philippe Descola, Charles Stépanoff, etc.), de philosophes (Donna Haraway, David Abram, Vinciane Despret, etc.) les trois premières années du séminaire ont été l’occasion de nous intéresser aux liens entre nature et culture dans leur diversité et leur multiplicité selon les cultures. L’idée s’est précisée d’un animisme présent de diverses manières dans l’ensemble des cultures, y compris dans la culture occidentale moderne sous la forme d’un animisme ordinaire. Dans cette culture, malgré la réduction de la nature à une ressource à exploiter, les identifications et les affects des humains y vont aussi vers les non humains (animaux, plantes, objets, dispositifs, agents conversationnels IA). Quelles que soient les cultures, la réalité psychique humaine, dans ses identifications et ses affects, peut donner une intériorité, une âme, une position de sujet, à des non humains. Une intersubjectivité trans-espèces se montre, dans une diversité de modes de relations et de communications entre humains et non humains.

Pour cette 4e année de séminaire, nous continuerons à explorer la question des relations entre humains et non humains, au sein de la modernité occidentale et dans d’autres cultures. Nous reviendrons sur la chosification de la nature et sa destruction dans la modernité sous l’égide de la science et de la technique au service de la trinité production, consommation et croissance. A quel point le sujet moderne, comme être de désir et de jouissance, est-il coupé de ses relations avec les non humains ? Dans cette enquête, nous tenterons d’analyser quelques points de tension ou lignes de fractures entre fondements de la modernité et relations avec les non-humains. Nous nous intéresserons pour cela en particulier aux activités d’élevage et de culture. Nous continuerons également de nous intéresser aux relations entre humains et non-humains dans des cultures animistes, afin d’explorer plus avant les questions qu’elles posent à la culture occidentale moderne et à la psychanalyse. 

Bibliographie indicative

Sigmund Freud, Malaise dans la culture, Totem et tabou; Au dela du principe de plaisir; Le petit Hans; L’homme aux rats; L’homme aux loups 
Jacques Lacan, « Lituraterre », Autres écrits, Seuil, 2001
David Abram, Devenir animal, une cosmologie terrestre (2011), Dehors, 2024
Etienne Balibar, Patrice Maniglier, La Terre ou le Monde, Divergences cosmopolitiques, Mialet-Barrault, 2025 
Jean Baudrillard, La société de consommation, ses mythes, ses structures, Gallimard, 1970

Monique David-Ménard, La Vie sociale des choses. L’animisme et les objets. Éditions du Bord de l’eau. 2020.
Philippe Descola, Par delà nature et culture, Gallimard, 2005, Les lances du crépuscule, Plon, 1993
Carlos Fausto, Le Jaguar apprivoisé, PUM, 2024
Davi Kopenawa, Bruce Albert,  La chute du ciel, Plon, Terre Humaine, 2014
Ailton Krenak, Futur ancestral, Dehors, 2025
Bruno Latour, Face à Gaïa, La Découverte, 2015; Où atterrir, La Découverte, 2017
Danouta Liberski-Bagnoud, La souveraineté de la Terre, Seuil, 2023
Achille Mbembe, La communauté terrestre, La Découverte, 2023
Carolyn Merchant, La nature comme femme, et sa destruction par la science moderne (1980)

Wildproject, 2021 ; La mort de la nature : les femmes, l’écologie et la révolution scientifique, Wildproject, 2021
Alessandro Pignocchi, Perspectives terrestres : Scénario pour une émancipation écologiste, Le Seuil, 2025
Val Plumwood, Ré-animer la nature, PUF, 2020; Dans l’oeil du crocodile, Wildproject, 2021; La crise de la raison, 2024

Samedi 15 et dimanche 16 novembre 2025

à l’ASIEM, Paris 6, rue Albert de l’Apparent, 75007 Paris

Comité d’organisation

Georgette BOCCHINI-REVEST, Alain LEMOSOF, Yves LUGRIN, Jean-Pierre MARCOS, Claude STARCK

Si les affects émergent par des éprouvés corporels, le sensoriel, l’image, comment les interpréter, dans les dissonances du langage ou les altérations du discours – puisque nous entendons des paroles sans affects, et percevons des affects sans parole ?

La clinique analytique, via l’analyse du transfert, nous pousse à réfléchir à la fonction de traducteur, de transmetteur qu’il nous arrive parfois de pratiquer, face à des affects non reliés à des représentations ou à l’absence d’affects.

Nos pratiques d’aujourd’hui, issues de l’œuvre et de la métapsychologie freudienne comme de l’héritage lacanien, s’inscrivent dans une tradition intellectuelle occidentale où le langage et le discours ont été érigés en principes fondamentaux, souvent au détriment du sensible et des émotions. Cette perspective, qui structure encore largement notre écoute clinique, nous engage à approfondir cette recherche qui s’est enrichie de l’apport de S. Ferenczi, A. Green, P. Aulagnier, J. Mc Dougall et d’autres. Ils nous accompagneront tout au long de ce colloque.

Notre époque, celle de l’empathie et du tout émotionnel ne se place-t-elle pas en opposition à notre clinique ?  Ne s’agit-il pas de prendre en considération la notion centrale d’affect en la réinscrivant dans la structure de l’inconscient après Freud et Lacan.

Cette réflexion s’adossera à d’autres travaux qui se sont développés dans la vie des idées ces dernières années et explorent avec de plus en plus d’intérêt le monde du sensible. Des historiens et historiennes, notamment, ont mis au cœur de leurs recherches la question de l’expression des affects dans l’analyse qu’ils font de leurs sources, dans les archives, et de leur propre capacité à leur donner sens, pour restituer les éprouvés par-delà les mots consignés.

PROGRAMME

SAMEDI 15 NOVEMBRE 2025

MATINÉE : 9h00 à 13h00
Présidente de séance : Maylis de LA SAUSSAY

9h00 : Accueil des participants

9h15
Ouverture : Georgette BOCCHINI-REVEST et Jean-Pierre MARCOS

9h45
Yves LUGRIN « Affects et exigence de figurabilité́ »

10h15
Georgette BOCCHINI-REVEST : « Ce que mon langage tait, mon corps le dit »

11h00 : Pause

11h30
Dominique BOURDIN « L’(in)disponible affect »

12h00
Alain LEMOSOF : « Entr’ouvrir »

13h00 : Déjeuner

APRES-MIDI : 14h30 à 18h00
Président de séance : Dominique LAJEAT
Discutante : Catherine VEY

14h30
Jean-François CHIANTARETTO : « Tomber hors du monde : L’effroi »

15h00
Jean-François SOLAL : « Négativité́ et angoisse de transfert »

16h00 : Pause

Discutante : Marion LEVY

16h30
Daniel KOREN « L’affect, enjeu et symptôme de la psychanalyse contemporaine »

17h00
Jean Pierre MARCOS « Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille »

18h00 : Fin de la journée

DIMANCHE 16 NOVEMBRE 2025

MATINÉE : 10h00-12h30
(ATELIERS)

Atelier 1
« Psychanalyse, littérature et affects »
Dominique BONNAFE, Sandra HUEBER, Dimitri LORRAIN, Claude STARCK

Atelier 2
« Dans l’entre deux du corps et de la parole, l’affect »
Gilles BENARD, Malgorzata MALISZEWSKA, Nicolas ROBERT, Nawal SOUISSI
Discutant : Christian CHAPUT

Atelier 3
« Du nourrisson au bébé́ dans l’homme »Brigitte BORSONI, Lucie CHARIAL, Marie DESSONS
Discutants : Yves LUGRIN et Maylis de LA SAUSSAY

APRES-MIDI : 14h00-18h00
Présidente de séance : Marcianne BLEVIS

14h00 -17h30
« L’effacement des traces. Comment faire sens, restituer les éprouvés ? », « Des historiens à l’épreuve des affects ».

  • 14h15: Anouche KUNTH
  • 14h45: Jérémy FOA
  • 16h00: Sylvain PIRON

Discussion avec Marcianne BLEVIS, Georgette BOCCHINI-REVEST et Clémence REVEST

17h15
Conclusion : Monique DAVID-MENARD